BENEDETTO DA MAJANO
L’auteur de la chaire de l’église Santa-Croce , à Florence, Benedetto da Majano, appartenait à une de ces familles d’artistes, qui ne furent pas rares à l’époque de la renaissance en Italie, où l’on vit le talent se transmettre et se développer de père en fils, pour s’épanouir enfin dans les œuvres de quelque représentant illustre entre tous, dont le nom est entré dans l’histoire.
Le premier personnage de cette famille dont on rencontre le nom, Antonio da Majano, n’était cependant qu’un simple tailleur de pierre florentin ; mais ses trois fils furent des sculpteurs de mérite. Nous ne dirons rien ici du plus jeune, Giovanni , auquel on ne peut attribuer avec certitude aucune œuvre : peut-être ne fit-il qu’aider ses frères dans leurs travaux ; ni de l’aîné , Giuliano ; celui-ci passa une grande partie de sa vie à Naples , au service du duc de Calabre , qui régna plus tard sous le nom d’Alphonse XL Giuliano se fit une grande réputation comme architecte , comme sculpteur et comme intarsiatore, c’est-à-dire assembleur de bois coloriés ou en relief formant des figures, des ornements ou des effets de perspective.
C’est par cet art secondaire, mais qui a produit de belles œuvres en Italie, que débuta Benedetto, le second des trois frères , né en 1442 , et qui devait porter le plus haut le nom de la famille. On en montre de beaux spécimens dans la sacristie de Santa-Croce, à Florence. Il était devenu fort habile. On raconte qu’il porta en Hongrie, à la cour de Mathias Corvin, un des princes les plus passionnés pour les artg et les plus éclairés de son temps, deux grands coffres incrustés qu’il présenta au roi ; mais il se trouva que la marqueterie , par l’effet de l’humidité , était toute tombée en morceaux. Cet accident le dégoûta de dépenser son temps et sa peine à des œuvres si fragiles ; désormais il les consacra aux matières durables auxquelles s’applique la statuaire. Il laissa, dit-on, en Hongrie plusieurs ouvrages en terre cuite et en marbre qu’il serait intéressant de rechercher dans ce pays. De retour à Florence, il prit rang parmi les sculpteurs et les architectes les plus éminents de cette ville, si fertile alors en grands hommes.
On ne sait pas assez que le palais Strozzi , ce monument si frappant, connu de tous ceux qui ont traversé Florence, et dont le souvenir ne s’efface pas, a été construit sur les plans de Benedetto da Majano. La première pierre fut posée le 16 mai 1487; les travaux, suspendus après la mort de Filippo Strozzi , ne furent repris que longtemps après, sous la direction de Simon Pollajuolo, dit le Cronaca. Benedetto da Majano avait été chargé par Strozzi, l’année même de sa mort, de l’exécution de son tombeau, qui se voit derrière l’autel de la chapelle Strozzi, à Santa- Maria Novella. C’est un sarcophage dont la face antérieure est ornée de deux anges en relief soutenant une tablette commémorative. Au-dessus, l’espace est rempli par des anges en adoration et par des chérubins qui supportent un médaillon contenant le groupe de la Madone et de l’Enfant Jésus , belle composition , d’une exécution très-soignée et très-pure , et d’une douceur d’expression pénétrante , dans laquelle quelques personnes voient le chef-d’œuvre de l’auteur (‘), mais que nous ne pouvons mettre au-dessus d’une œuvre riche et variée comme l’autel de San-Savino à Faenza, ou comme la chaire de Santa-Croce. On cite comme étant encore de Benedetto les bustes de Giotto et du musicien Squarcialupo, qui sont au Dôme de Florence.
Il passa deux années à Naples, de 1491 à 1493, auprès
(') Ch. Perkins, dans son ouvrage les Sculpteurs italiens, t. p. 24-7 de la traduction française (Paris, 1869) , que nous suivons ici I pas à pas.
(*) Wesseling.
de son frère Giuliano, et y fit pour la chapelle Mastri-Giu- sentant l’Annonciation , entre deux statuettes de saintdici, dans l’église de Monte-Oliveto , un bas-relief repré- Jean-Baptiste, et de saint Jean l’Évangéliste, placées dans
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Chaire de l’église de Santa-Croce, à Florence, par Benedetto da Majano. — Dessin de Sellier.
des niches; au-dessus, des figures de saints à mi-corps, dans des médaillons ; et sept bas-reliefs ornant le gradino : la Nativité, l’Adoration, la Résurrection, la Mise au tom-
beau, la Transfiguration , la Descente du Saint-Esprit, et la Mort de la 'Vierge.
Les sculptures de l’autel monumental de la cathédrale
de Faenza, que Benedetto exécuta après avoir quitté Naples, est une de ses œuvres les plus importantes. Dans les bas-reliefs représentant l’histoire de saint Savin, on sent partout l’influence de Ghiberti, bien manifeste aussi dans les sculptures qu’il a exécutées à Naples, et que nous retrouverons dans celles de la chaire de Santa-Croce , mais partout avec une justesse de mouvements et de physionomie, une entente du bas-relief et une sobriété dans la compositicn, qui font le plus grand honneur à son talent personnel.
Toutes ces qualités sont portées au plus haut point dans les sculptures de la chaire de Santa-Croce, également remarquable par sa construction, son ordonnance générale et l’heureuse répartition des figures et des ornements. Les cinq statuettes posées entre les consoles du soubassement sont, dans leur petite taille, pleines de grandeur et de style ; cinq bas-reliefs décorent les panneaux de la chaire : ils retracent des événements de la vie de saint François d’Assise. Dans le premier , le pape Honorius III confirme les statuts de l’ordre des franciscains ; dans le second, le fondateur de l’ordre, en présence du sultan, traverse un brasier sans en éprouver aucun mal; dans le troisième, le saint reçoit les stigmates, à la Vérifia ; dans le quatrième, ses restes sont exposés dans la basilique d’Assise ; enfin , le cinquième représente le martyre de cinq de ses disciples ; ce sont ces deux derniers bas-reliefs que l’on voit dans notre gravure.
Benedetto da Majano s’approche beaucoup de Ghiberti, son modèle, dans ces compositions. Comme lui, il a disposé de nombreuses figures se détachant sur des fonds de paysage et d’architecture, et a dû user à la fois de toutes les ressources de la sculpture et de celles de la perspective, et comme lui aussi (dans ce genre que Michel-Ange a condamné justement, en disant que plus 1e relief approche de la peinture, pire il est) il échappe au mauvais goût par l’emploi modéré des effets pittoresques, parla clarté qu’il met dans la disposition des plans et la distribution des groupes , par la variété des types et des mouvements , le dessin élégant, le jet heureux des draperies et l’exécution toujours fine des détails. La construction de la chaire témoigne aussi de son talent d’architecte.
On cite encore de notre sculpteur le tombeau de saint Bartolo , que la commune de San-Gimigniano le chargea de sculpter, en 1494, dans l’église de Saint- Augustin, et qu’il décora des statuettes assises de la Foi, de l’Espérance et de la Charité, et d’une prédelle divisée en trois bas-reliefs représentant des traits de la vie du saint. La cathédrale de San-Gimigniano renferme aussi, dans la chapelle de Santa-Fina, un retable sculpté de sa main. Enfin, on voyait autrefois dans la sacristie de la même église le buste d’Onofrio Vanni, citoyen de cette ville , depuis transporté à Florence au Musée des Offices, et en dernier lieu au Musée du Bargello, avec les autres œuvres de la statuaire florentine. On ne saurait trouver un meilleur exemple de l’habileté de Benedetto da Majano quand il imitait la nature. La vérité, la finesse, l’expression de la vie, ne sauraient être poussées plus loin.
' 11 mourut le 24 mai 1497. « En mourant, dit M. Per-
kins, Benedetto laissa sa fortune en fidéi-commis , pour qu’elle fût partagée entre ses descendants des deux sexes, et, en cas de destruction de sa postérité, elle devait revenir à la compagnie du Bigallo, ce qui advint. » Cette compagnie se trouva donc en possession d’un groupe inachevé de la Madone et de l’Enfant Jésus , et d’une petite statue de saint Sébastien ; elle les fit terminer et les offrit à la Misericordia, qui était alors une corporation séparée ; on les voit encore dans la chapelle de cette confrérie.