‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 469 sur 712 · GOUBAUX · texte numérisé non relu

GOUBAUX

« Il ne faut pas toujours mesurer la valeur des hommes à la grandeur de leur nom, et les vies les plus illustres ne font pas toujours les biographies les plus intéressantes et les plus utiles. »

Cette réflexion si juste se trouve en tête d’une notice que M. Ernest Legouvé a consacrée à la mémoire de l’homme dont nous allons parler. C’est cette notice qui nous servira de guide.

Prosper-Parfait Goubaux naquit à Paris, le 10juinl795, dans la rue du Rempart, voisine du Théâtre-Français.

Sa famille n’était point riche ; sa mère tenait une boutique de mercerie, et son beau-père fut pour lui un véritable tyran, un maître impitoyable jusqu’à la cruauté.

«L’enfant souffrit, dit son biographe, mais, chose rare, son âme ne s’altéra point. Né avec un cœur tendre et affectueux, un esprit plein d’espérance, un caractère tout porté à la gaieté et même un peu à la chimère , il ne perdit rien de toutes ces qualités ou de toutes ces grâces sous ce joug écrasant ; 11 fut maltraité pendant six ans sans devenir méchant ; il fléchit pendant six ans sans devenir faible; et, cette terrible épreuve passée, il se retrouva ce que Dieu l’avait fait, bienveillant envers les hommes et les choses, comme si hommes et choses lui eussent toujours été propices. »

Cette première éducation , malgré les amertumes qui l’accompagnèrent, ne contribua pas peu à tremper son âme. Paris est , pour les pauvres enfants, la plus grande école du malheur; l’infortune y prend un aspect particulier dés l’origine ; celui qui souffre à Paris trouve partout autour de lui un aliment à sa souffrance et une excitation à s’en délivrer. En province, la vie est plus facile, même pour les déshérités : le joyeux spectacle des champs distrait le cœur malade , une haie en fleurs , un oiseau qui chante , le murmure d’un ruisseau , en voilà pour une heure d’oubli ! A Paris , on se sent en pleine lutte : chez soi, hors de chez soi, toujours, la tristesse de chacun s’aggrave de la comparaison qu’il en fait avec la joie des autres ; dans les esprits naturellement mauvais , ce spectacle fait naître la haine , sourde ou audacieuse , des lois sociales; pour les esprits nobles et bien faits , il n’en résulte qu’une généreuse audace et une invincible énergie.

Le jeune Goubaux était un de ces esprits nobles, et il sut admirablement profiter de cet apprentissage douloureux : «Jeune homme, il ne fit que changer de malheur : son beau-pére mort, la fortune se chargea auprès de lui du rôle de marâtre ; elle lui fut aussi dure que son premier, maître, mais elle le trouva aussi opiniâtrément bon , confiant et courageux; ni déceptions, ni revers, ne purent jamais le faire douter ni des autres, ni de lui- même; il portait dans son propre cœur un tel modèle de bonté et de droiture, qu’il lui était impossible de croire que ses semblables ne lui ressemblaient pas, et si grande était sa foi dans l’avenir, qu’un jour de revers ne lui apparaissait que comme la veille d’un succès! C’est ce qui le sauva; il aima, il espéra, et , à force de sourire à la fortune , il la contraignit de lui sourire à son tour. »

Le caractère de Goubaux se forma plutôt que son esprit, et la force intellectuelle, la volonté , devancèrent en lui l’éducation. En voici une preuve remarquable : à neuf ans, il ne savait pas lire; sa mère s’avisa d’un singulier moyen pour le forcer à étudier ; elle lui fit un jour la lecture d’un conte très-intéressant, et, au milieu de l’histoire, au moment le plus dramatique, elle ferma le livre et dit à l’enfant :

— Lorsque tu voudras savoir le reste , tu le liras toimême.

Onze jours après, il le lisait.

Il obtint une bourse dans un collège , et il y fit de brillantes études; en rhétorique, il eut, comme M. Cousin et M. Villemain, l’honneur d’être en même temps élève et maître, et il fit souvent la classe à ses condisciples. C’est là une bonne école : le professeur improvisé acquiert de bonne heure une notion précieuse, le sentiment de la responsabilité.

Goubaux était sans doute bien pénétré de ce sentiment, puisque à dix-neuf ans, presque au sortir du collège, il se maria. A vingt ans, il était père de famille.

Pour augmenter et équilibrer son budget, il allait plusieurs fois par mois mettre en ordre les livres d’un bureau de loterie; il revenait à deux heures du matin, plus heureux qu’un prince ; il avait gagné quarante sous et le souper !

Quelques années après , il fonda la pension Saint-Yictor, avec l’argent de deux associés qui, par malheur, lui laissèrent bientôt, à lui seul, tout le poids de la dette commune.

« Et cependant lui -même ne comprit pas d’abord toute l’étendue de son malheur, car ces quarante-cinq mille francs furent le fléau de toute sa vie ! Qu’est-ce donc, après tout, diront quelques lecteurs qui n’ont jamais connu la pauvreté, qu’est-ce qu’une dette de quarante-cinq mille francs? Ce que c’est! C’est un fardeau de deux cent, de trois cent, de quatre cent mille francs peut-être , car c’est le pacte avec l’usure ! Ce sont des journées et des prodiges d’intelligence employés à renouveler un billet ; c’est un esprit supérieur et destiné aux belles choses s’épuisant à conjurer un papier timbré, à éviter une menace brutale, à substituer un créancier à un autre ; c’est la terreur éternelle et croissante de chaque fin de mois ; ce sont les reproches essuyés, les insomnies, les moyens désespérés ; c’est enfin le plus affreux des esclavages, l’esclavage de la dette! n

Rien n’est plus poignant et plus touchant que le récit d’une de ces crises terribles , rien ne démontre mieux l’existence chez Goubaux de cette aptitude à ne jamais désespérer des hommes, du sort, et de soi-même.

« Goubaux luttait depuis huit ans : un jour, sous le coup de la révolution de 1830, il se crut perdu ; il avait à payer pour le lendemain une somme de douze mille francs, et il n’en avait pas le premier louis. Ce mot terrible, et qui lui déchirait les lèvres et le cœur, il fallait le prononcer, il fallait donc faire faillite ! Retiré avec quelques parents dans une chambre au cinquième étage , il ne voyait autour de lui que larmes et désespoir... Lui seul ne désespérait pas, il cherchait toujours! A ce moment, une voiture passe dans la rue et ébranle les vitres de la pauvre chambre. « — Oh! ces hommes à équipage, ces riches I) égoïstes! s’écrie un des assistants ; penser que pour celui » qui passe là, en ce moment, dans cette splendide voiture, » douze mille francs ne seraient rien, et que si on les lui » demandait, à lui ou à ses pareils, pas un ne nous prêterait » cinq cents francs ! » Goubaux , à cette parole, relève la tête. On accusait les hommes, cela lui semble une iniquité, presque une injure personnelle. Il répond : « Pourquoi vous » en prendre à ce riche qui passe et que vous ne connaissez » pas? Qui vous dit que s’il savait mon malheur il ne vien- » draitpas à mon aide? — Yoilà bien ton insupportable op- « timisme ! — Cet optimisme n’est que de l’équité ! — » De l’équité ! Tu as demandé appui à vingt personnes, » toutes ont refusé. — Elles ne pouvaient rien. — Celui » qui passait dans cette voiture pourrait quelque chose, lui ; » va donc frapper à sa porte ! — Eh bien, s’écrie Goubaux, «j’irai, sinon à lui, du moins à quelqu’un qui est riche » comme lui, que je ne connais pas plus que lui, et qui ne «me refusera pas. — Tu es fou! — C’est ce que nous » allons voir. « 11 sort, court chez lui, prend une plume et écrit... à qui?... A M. Laffitte qu’il n’avait jamais vu. »

Yoiei cette lettre, aussi honorable pour celui qui l’a reçue que pour celui qui l’a écrite :

(I Monsieur, j’ai trente-cinq ans, trois enfants, de l’honneur , peut-être quelque talent , on me l’a dit. On a spéculé sur un nom sans tache pour élever un établissement. Douze mille francs de dettes pèsent sur moi ; dans trois jours, le déshonneur m’attend.

» Quand les hommes vous repoussent, on s’adresse à la Providence. J’ai recours à vous. M. Delanneau, qui me traite en fils adoptif, vous dira qu’un bienfait sollicité avec tant de franchise peut être accordé avec confiance. C’est l’honneur pauvre qui s’adresse à l’honneur riche. Mon sort est en vos mains ; j’attends votre réponse dans votre antichambre. Ma famille attend plus loin. Ai-je trop présumé ?

» J’ai l’honneur d’être... P. Goubaux. »

Est-il besoin de dire queM. Laffitte s’empressa de sauver le pauvre chef d’institution? Mais Goubaux n’eut plus qu’une pensée : rembourser les douze mille francs empruntés à M. Laffitte, et payer toutes ses autres dettes.

La fin à une prochaine livraison.

ÉTUIS d’ongles.

Les chinoises élégantes se servent d’étuis pour conserver leurs ongles qui sont très-longs. Ces étuis sont ordinairement en argent et quelquefois très-finement ciselés.

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