LE HAMEAU
Un Hameau, tableau par de Sellée. — Dessin de de Sellée.
Ah1 le joli hameau! — s’écria la jeune marquise en O arrêtant toute droite devant un groupe de maisons basses, aux toits de chaume tout veloutés de mousse, où se balançait Çcà et là quelque panache d’herbes folles. Des arbres £6 penchaient au-dessus, et leur feuillage où se jouait le soleil étincelait comme un bouquet d’émeraudes.
•— Très-joli eu effet , répliqua le marquis en secouant ÏOMB XLIV. — Mai 1876.
d’une élégante chiquenaude son jabot où s’étaient arrêtés quelques grains de tabac de sa dernière prise. 11 ressemble presque à celui que Sa Majesté vient de faire construire à Trianon : vous le rappelez-vous, ma chère?
— Un peu... je ne l’ai vu qu’une fois, lorsque j’ai été présentée... et j’ai vu tant de belles choses à ce momentlà, qu’elles SC sont un peu embrouillées dans ma mé-
moire... Mais, j’y pense... il doit y avoir des vaches dans un hameau, et du lait, et de la crème. Regardez donc. Messieurs, s’il n’y aurait point par ici quelque laitière qui pourrait nous en servir.
— Les laitières véritables ne ressemblent point à celles de Trianon, Madame, et si vous en voyiez une, vous ne penseriez pas à lui demander du lait , dit un personnage qui n’avait pas encore parlé.
— 0 philosophe ! reprit en riant la marquise. Et comment donc sont-elles faites, les laitières véritables?
— ■ Elles ont le teint hâlé, les mains rouges et rarement propres , la voix rude et les cheveux peu peignés ; elles s’habillent de haillons, heureuses encore d’en avoir, et elles mangent du pain noir, des racines, de mauvais fruits, que sais-je? Tous les hivers il y en a qui meurent faute d’avoir quelque chose à se mettre sous la dent.
— Les pauvres gens ! murmura la marquise qui ne riait plus. Sa petite main ornée de bagues avait quitté le bras de son cavalier pour aller à la recherche de sa bourse.
— Voyez donc pourtant, je vous prie, monsieur le philosophe, vous qui connaissez si bien les habitants des hameaux, si vous n’en découvririez pas quelqu’un, répritelle.
Je suis à vos ordres, Madame, répondit celui qu’elle avait appelé philosophe. Et tenez , un dieu s’empresse à combler vos désirs : voici un naturel, ou plutôt une naturelle du pays, qui vient de ce côté.
Il fit quelques pas vers la femme qu’il désignait, et qui, le voyant s’approcher d’elle , s’arrêta d’abord , et fit ensuite deux ou trois pas en arrière d’un air craintif.
— N’ayez pas peur, ma bonne femme, et venez ici, lui dit-il. Madame voudrait vous parler.
La femme s’approcha timidement. Elle avait peut-être bien cinquante ans, à moins qu’elle n’en eût que trente : qui pouvait deviner si c’était l’âge ou les fatigues de la misère qui avaient ridé son visage et courbé son corps maigre et chétif? Elle vint jusque devant la jeune marquise, qui la contemplait avec effroi et pitié, avec confusion peut-être aussi ; car après avoir regardé ces haillons, elle rougit lorsque ses yeux rencontrèrent son propre bras, qui sortait blanc et rond d’un sabot de dentelles précieuses.
— Ma bonne femme, dit-elle de sa plus douce voix, nous avons chaud et soif : ne pourriez-vous pas nous faire trouver un peu de lait à boire?
— J’en ai , Madame , j’ai une vache ! répondit la paysanne. Si vous vouliez... mais non, c’est trop pauvre chez nous... je vais vous apporter du lait dehors.
— Non pas ! j’aime mieux entrer chez vous ; je suis fatiguée , je serai bien aise de m’asseoir un peu , dit vivement la marquise.
— C’est par ici , Madame !
Et la paysanne marcha en avant. La marquise était toute triste, et le chevalier, jeune homme très-goûté dans les cercles de la ville et de la cour, entreprit de la distraire.
— En vérité. Madame, lui dit-il, vous dépensez votre sensibilité en pure perte. Ces gens-là ne sont pas à plaindre autant que vons le supposez. Vous, sans doute, vous seriez très-malheureuse si vous vous trouviez transportée à leur place ; mais eux, ils sont habitués à leurs maux, ils ne les sentent même plus.
— Vous croyez cela ! interrompit le philosophe d’un ton de persiflage.
Le chevalier daigna à peine lui jeter un regard : le philosophe n’était pas un homme de cour.
— Mais quand ils voient leurs enfants souffrir de la faim ! dit la jeune femme.
— Les affections, reprit le chevalier, sont sans contre-
I dit beaucoup moins vives chez eux que chez les personnes ! civilisées; il est connu que la sensibilité se développe d’autant plus que le monde où l’on vit est plus perfectionné, plus raffiné, oserai-je dire. Ces gens peuvent perdre des parents, des enfants, sans souffrir comme le feraient des personnes cultivées. Ils n’onhseulement pas le loisir de les pleurer; et puis, l’intérêt est là : quelqu’un de la famille qui disparaît, c’est une bouche de moins à nourrir.
— Vous croyez ça! répéta le philosophe, de plus en plus persifleur.
Le chevalier allait cette fois se fâcher; mais la paysanne s’arrêta, et, ouvrant une porte :
— C’est ici. Madame, dit-elle.
La marquise entra, et ses compagnons la suivirent. Oh 1 non, la chaumière où ils pénétrèrent ne ressemblait pas à celles de Trianon. Quelle misère dans ces tristes grabats remplis de fougère sèche, dans ces bahuts vermoulus , dans ce sol inégal , dans ces vêtements en lambeaux que portaient les enfants,- et dans ce pain dur et noir sur lequel ils attachaient leurs yeux avides, pendant que la grand’mère leur en coupait des morceaux , hélas ! moips grands que leur appétit.
La marquise avait le cœur serré. Elle s’assit sur un banc que son hôtesse avait soigneusement essuyé avec son tablier, et resta muette. Les enfants, serrés les uns contre les autres, s’étaient blottis dans un coin, et oubliaient en la regardant de mordre dans leur pain noir.
La paysanne apporta une jatte de lait frais et des tasses de faïence à fleurs, qu’elle était allée emprunter chez une voisine riche ; elle, ne possédait que des écuelles de bois. Elle servit la marquise, qui trouva le lait excellent, aussi bon, meilleur même que celui de Trianon.
Un éclat de rire argentin retentit tout à coup au fond de la chambre : la marquise se retourna.
— C’est le petit, dit la paysanne : il rit toujours comme cela quand il s’éveille. Attends, mon gars, attends, mon chéri; je vais te prendre, mon bijou.
Elle alla prendre dans la barcelonnette de bois le poupon enveloppé d’un mauvais lange. Mais qu’importait que ce lange fût mauvais? ses trous laissaient voir les pieds les plus roses, les jambes les plus dodues qui aient jamais fait la gloire d’une nourrice. Sa mère l’embrassa à pleine bouche en lui prodiguant les noms les plus tendres. La marquise pensa à son plus jeune fils, le petit vicomte , qu’elle n’avait pas vu depuis deux jours, parce que les fêtes et les devoirs du monde avaient absorbé tout son temps. Il n’avait d’ailleurs pas besoin d’elle , ayant pour lui tout seul une nourrice et une gouvernante. La marquise rencontra le regard du philosophe, et baissa la tête. « Qui aime le plus son enfant, de cette femme ou de moi? » se demanda-t-elle.
Cependant les grands frères et les grandes sœurs, sortis de leur coin, s’empressaient autour du nourrisson; c’était à qui lui ferait le plus de caresses. Il était si beau ! et en le voyant si gras et si frais, on se demandait pourquoi les autres- étaient pâles et maigres.
— Quel bel enfant vous avez là ! dit la marquise à la paysanne.
— Oh! oui, Madame, dit celle-ci, flattée du compliment. Lesautres ne sont pas si beaux, les pauvres petits... mais lui, il n’a pas encore eu le temps de pâtir; il n’a besoin que du lait de sa mère, et il y en a toujours assez,' n’est-ce pas, mon gros?
Le poupon comprit apparemment, car il cessa de rire et se tourna vers sa mère en s’agitant avec impatience. La paysanne s’empressa de lui servir son repas.
— Tous ces enfants sont-ils à vous? lui demanda la I marquise.
— Tous, excepté le petit brun qui est là dans le coin, et encore, c’est comme s’il était à moi. Il n’avait plus de père, et sa pauvre mère ne pouvait pas se consoler de mourir et de le laisser tout seul ; alors je lui ai promis de le prendre quand elle n’y serait plus. C’est pour cela que j’ai six enfants au lieu de cinq.
— Quelle brave femme vous êtes ! s’écria la marquise les larmes aux yeux. Mais vous devez avoir bien de la peine à élever tout cela?
La paysanne soupira.
— De la peine, oli! oui; ils ne mangent pas tous les jours leur content... Si encore on pouvait travailler tant qu’on veut... Mais, aujourd’hui, par exemple, mon homme .avait notre orge à couper ; eh bien, on l’a pris pour une corvée, et, s’il vient un orage cette nuit, l’orge sera perdue. La vie est dure au pauvre monde. Madame!
La marquise s’était levée.
— Tenez, dit-elle en glissant de l’argent dans la main de la paysanne, voilà de quoi leur acheter du pain.
La paysanne regarda.
— Oh ! ma bonne dame ! s’écria-t-elle, il y a là de quoi nous faire passer les mauvais jours d’hiver. Ah ! ma pauvre Marie 1
Elle s’arrêta, et ses yeux se remplirent de larmes.
— Qui est-ce, Marie? demanda la marquiee.
— Ma fille aînée, madame... «ne enfant qui avait tant de cœur! Elle avait quatorze ans, elle grandissait, elle aurait eu besoin de se nourrir... eh bien, tout l’hiver, elle donnait de son pain aux petits qui criaient la faim; cela fait qu’elle s’est affaiblie peu à peu, et au printemps nous l’avons conduite au cimetière.
La marquise pleurait tout de bon. Elle pensait à un convoi pompeux qui était un jour sorti de son hôtel, et à un petit lit drapé de soie et de dentelles qui était resté vide dans l’appartement de ses enfants. Et, serrant dans ses petites mains délicates la grosse main rugueuse de l’autre mère, elle lui dit :
— Moi aussi, j’ai perdu un enfant...
— Ah! Madame, que je vous plains! s’écria la paysanne. Qu’on soit riche ou pauvre, allez, c’est toujours le même chagrin.
Le reste de la promenade fut silencieux. Le chevalier eut beau arrondir son bras pour l’offrir à la marquise , elle ne fit pas semblant de le voir et prit celui du philosophe. J ai ouï dire que depuis ce jour-là les bonnes amies de la marquise ont très- fort exercé leurs langues sur son avarice, qui la portait à remettre trois fois la même toilette et à ne pas renouveler ses dentelles ni ses bijoux; mais j ai ouï dire aussi que, sur ses terres, personne n’était plus jamais mort de misère ni de faim.