‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 511 sur 712 · III. — l’inconnu · texte numérisé non relu

III. — l’inconnu

Sept ans se sont écoulés depuis la disparition de Maurice, et c’est dans la maisonnette du faubourg que la marche naturelle de ce récit nous ramène.

Voilà deux heures et plus que les volontaires, réchauffés au feu de la Marielle et restaurés par ses rôties au cidre, sont sortis de la ville. Cédant à la tyrannie du sommeil, l’éternelle ennemie d’Adrien se dispose à monter à sa chambre , quand un voiturier, qui fait trotter son cheval attelé à un char-à-bancs couvert, s’arrête à la porte de la grand’mère de Pierrot et y frappe à coups redoublés.

— Qui êtes- vous et que me voulez -vous? demanda la Marielle, entr’ ouvrant le volet d’une croisée au rez-dechaussée.

— Je viens vous chercher, la mère, reprend le voiturier.

— Moi? Et pourquoi cela?

— Mais à cause du danger qu’il y a à loger par ici : le bombardement est annoncé pour demain, et il est certain que votre cassine y sautera.

— C’est possible, mais de quelle part venez-vous?

— De la part de mes maîtres qui ont été les vôtres autrefois. Il parait que vous les avez un peu oubliés; mais aujourd’hui, où l’on n’a guère le temps de penser aux autres, ils se sont souvenus de vous.

Cette réponse fit saigner de nouveau dans le cœur de la Marielle une blessure que le temps n’avait pu cicatriser, et la remit en présence du déplorable événement qui l’avait séparée de son Benjamin ; sa haine contre l’aîné des Francmartel ne se l’était expliqué qu’en dénaturant les faits et en intervertissant les rôles. Ainsi, suivant elle, Maurice, repoussé par son père, après avoir miraculeusement échappé à un guet-apens dressé par Adrien, n’avait déserté la maison paternelle que parce qu’il n’y sentait plus sa vie en sûreté.

Complètement absorbée dans son pénible souvenir, la Marielle garda longtemps le silence, oubliant que le voiturier, exposé à l’injure du temps, attendait une réponse.

— Est-c'e que vous ne comprenez pas ? reprit celui-ci, je vous parle de notre nouveau maire, M. Georges Francmartel, et de M. Adrien ; ils m’ont chargé de vous emmener ainsi que votre fils Pierrot, avec tout ce que vous voudrez sauver de votre bataclan, devais vous aider à emballer vos reliques; mais dépêchez-vous d’ouvrir, car on gèle sur place à votre porte.

En ce moment , le bruit d’une fusillade , qui crépitait comme une gamme sinistre dans la campagne , interrompit le silence de la nuit. La Marielle, qui se préparait enfin à répondre, pensa à son petit-fils, et un serrement de cœur lui coupa la parole.

— Diable ! murmura l’envoyé des Francmartel, se battant les flancs à tour de bras afin d’activer la circulation du sang qu’il sentait se figer dans ses veines ; s’il fait froid par ici, il fait crânement chaud là-bas; finissez-èn de vous décider, la mère ; partons-nous, oui ou non?

(') Traduit de Longfellow.

La grand’mère de Pierrot, surmobtant l’émotion don elle venait d’être saisie , répondit à travers l’entrebâillement des volets :

— Je ne reverrai jamais, sans doute, Maurice Francmartel; on vient peut-être de tuer mon petit-fils ; quant à moi, je ne tiens plus à la vie. Retournez d’où vous venez, et dîtes à ceux qui vous envoient que je ne veux pas aller demeurer chez le père qui a chassé son enfant , chez le frère qui a tenté d’assassiner son frère.

Elle dit, et ferma brusquement le volet.

Le voiturier, jurant et maugréant, tourna bride et cingla d’un vigoureux coup de fouet les reins de son cheval pour regagner au plus vite la maison de ses maîtres.

Dès qu’il se fut éloigné, la Marielle monta à sa chambre et se jeta tout habillée sur son lit ; mais, au lieu d’y trouver un repos dont elle avait grand besoin, elle n’obtint que ce demi-sommeil agité dans lequel l’esprit incertain confond le rêve avec la réalité. Dormir lui était impossible alors que, coup sur coup, les paroles de Pierrot au départ et la visite du voiturier avaient réveillé cette grande douleur de sa vie : la perte de son Benjamin.

Le jour ne paraissait pas encore, la Marielle allait tomber de sa somnolence troublée dans le sommeil véritable, lorsqu’elle en 'fut soudainement tirée par un murmure de voix au dehors, et par une lueur rougeâtre qui éclaira la fenêtre de sa chambre ouvrant sur une arrière-cour.

De ce côté , on pouvait aussi pénétrer dans la maison. La Marielle supposa d’abord qu’un obus, traîtreusement envoyé par l’ennemi avant l’heure fixée pour le bombardement, avait allumé un incendie dans la ville. Elle se jeta à bas du lit et courut soulever le rideau de la fenêtre. La situation de la maisonnette lui permettait d’étendre au loin la vue. Mais, à quelque distance que la grand’mére de Pierrot portât ses regards, elle n’aperçut aucune clarté, pas même celle de l’aube commençant à poindre. C’était d’en bas et presque du pied de la maison que venait la lueur qui l’avait inquiétée. Or, cette partie de l’habitation formait une arrière-cour intérieure dont elle était sûre d’avoir fermé la porte avant la chute du jour. Donc, cette porte de communication avec la rue ne pouvait avoir été ouverte qu’après l’escalade d’un mur de clôture, par des gens postés au dehors.

Deux hommes qui tenaient haut des torches de bois résineux enflammées venaient d’entrer dans l’arrière-cour ; ils précédaient et éclairaient la marche de quatre de leurs camarades qni portaient sur leurs épaules une sorte de brancard sur lequel reposait immobile le corps d’un blessé. A la lüeur des torches, la Marielle reconnut, plusieurs des jeunes volontaires qu’elle avait hébergés peu d’heures auparavant. Comme elle n’aperçut pas son petit-fils parmi eux, le frisson la saisit, puis un éblouissement rapide l’aveugla. Mais sa forte nature ne pouvait être longtemps vaincue par l’émotion ; il lui suffit de penser que ce blessé, ce pouvait être Pierrot lui-même et qu’il avait besoin de soins, pour qu’elle retrouvât aussitôt son énergie. Elle sortit hâtivement de sa chambre.

A peine venait-elle de mettre le pied sur le premier degré des montées quelle entendit résonner le bruit d’un pas connu. La Marielle s’arrêta, et cria à celui qui venait vers elle :

— Si c’est toi. Pierrot, dis-le tout de suite.

— Bien sûr que c’est moi, répondit le gars, il ne faut pas que cela vous étonne, puisque je vous avais promis de revenir ; par malheur, nous ne revenons pas tous ; même il en manque beaucoup.

C’est en continuant de monter que Pierrot avait répondu à sa grand’mère. Quand il fut arrivé prés d’elle, à la limite supérieure de l’escalier, que la nuit emplissait

encore de ses épaisses ténèbres , la Marielle , les mains tendues en avant, saisit la tête de son petit-fils, et dit en la pressant contre sa poitrine :

— Gredin d’enlant ! tu mériterais d’être battu pour tout ce que tu m’as fait souffrir !

Elle ne pouvait exprimer plus éloquemment sa velléité de tendresse pour l’enfant qui lui avait été jusqu’alors indifférent et même souvent à charge.

En peu de mots. Pierrot mit sa grand’mère au couriant de la rencontre avec l’ennemi, laquelle n’avait pas été favorable aux volontaires. Plusieurs avaient succombé et d’autres étaient restés prisonniers. Quant au malheureux qu’on venait d’apporter sur un brancard, ni Pierrot ni ses camarades ne le connaissaient. On l’avait rencontré gisant au bord d un fossé. C’était, sans doute, par suite de l’épuisement dfi à la fatigue et à la faim qu’il était tombé là; car le peu de gravité de sa blessure à l’épaule n’expliquait ni son évanouissement, ni sa chute.

Ce jeune homme portait un costume de paysan : blouse de couleur bise, ornée au col et aux manches d’une broderie en fil rouge ; sous sa blouse , un gilet en panne de laine, à petites raies grises et bleues entre-croisées sur un fond jaunâtre. Ce gilet, garni d’un double rang de boutons de métal, descendait à peine jusqu’à la ceinture d’un pantalon de velours vert-bouteille.

Quand on le ramassa, l’angoisse de sa blessure le ranima ; aux quelques paroles qu’on lui adressa pour savoir d’où il venait et comment il se trouvait là, le blessé articula péniblement les mots : « Pillage, incendie» , et le nom d’un village situé à une dizaine de kilomètres aux environs ; puis 1a force lui manqua et il retomba dans son évanouissement.

D’après ce quelle venait d’apprendre touchant le paysan inconnu, la Marielle jugea que ce qu’il y avait de plus urgent, c’était de pourvoir à son besoin d’aliments. Elle se hâta de descendre dans la salle du rez-de-chaussée et de raviver les charbons qui achevaient de s’éteindre dansl’âtre. Lorsqu’elle eut fait chauffer un reste de soupe destinée au déjeuner du lendemain, elle tira de l’armoire une bouteille de vin vieux, la seule quelle possédât et qu’elle gardait comme une précieuse réserve en cas de convalescence après une grave maladie ; elle en versa un plein gobelet ; ensuite, assiette et gobelet en mains, elle se dirigea vers un hangar fermé où les volontaires avaient porté et déposé le blessé.

Bien qu’elle eût mis le moins de temps possible à préparer la collation de son nouvel hôte, quand la grand’mére de Pierrot arriva sous le hangar, elle n’y retrouva plus les six compagnons de son petit-fils. Ceux-ci, pressés d’aller rassurer leurs familles, avaient laissé à la garde du jeune gars le paysan ramassé par eux sur la route.

Resté seul. Pierrot essaya de lutter contre le sommeil; mais, fatigué de sa laborieuse promenade militaire, il se laissa tomber sur un sac de copeaux où il s’endormit tout aussitôt et si profondément que le bruit du bombardement ne l’eût pas réveillé.

La Marielle s’approcha discrètement du blessé ; il ne dormait pas, lui !

D abord, elle ne put qu’à peine l’entrevoir , à la pâle clarté d’une lanterne d’écurie accrochée à l’entrée du hangar. Ce fut presque à tâtons qu’elle mit dans ses mains l’assiettée de soupe qu’il saisit avidement. Quand il eut rendu 1 assiette et vidé le gobelet, il ne dit qu’un mot ; a Merci! » Ce mot fit tressaillir la Marielle. Prise d’un tremblement soudain, elle se sentit près de défaillir. Alors, s’efforçant de dominer l’émotion qui la faisait vaciller sur ses jambes, elle alla, du plus vite qu’elle put, décrocher la lanterne, puis, revenant près du brancard, elle ouvrit la

vitre de corne et dirigea la lumière sur le visage de son . hôte. Un cri de surprise allait échapper à l’ancienne gouvernante de la famille Francmartel; mais le soi-disant paysan, qui déjà l’avait reconnue, la nomma à demi-voix, et mit le doigt sur sa bouche pour lui imposer silence.

Elle, comprimant sous ses mains, les battements de son coeur, murmura ce nom « Maurice », et tomba à genoux pour remercier Dieu.

La suite à la prochaine livraison.

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