CONTE D’UPLAKD, TRADUIT DU SUÉDOIS
Loin, bien loin d’ici, sur une montagne, dans la forêt, demeurait une sorcière qui avait l’habitude d’étaler des fromages sur le toit de sa cabane, afin d’attirer les petits garçons et les petites filles qui venaient dans le voisinage. Lorsqu’elle avait- réussi à mettre la main sur quelque enfant, l’horrible vieille (cruauté effroyable!) le faisait cuire dans son four, et puis ensuite le mangeait.
Non loin de là demeurait un pauvre paysan, qui avait un fils et une fille. Comme pour le moment il n’y avait pas pos à manger dans sa chaumière, le paysan dit un jour à ses enfants d’aller dans la forêt et de ramasser des fruits sauvages. Les enfants se mirent donc en route et arrivèrent à la haute montagae. Là ils trouvèrent la cabane dont le toit était fait de fromages. Alors ils tinrent conseil, et furent d’avis tous les deux qu’ils mangeraient bien volontiers un peu de ces beaux fromages.
Le garçon voulut tenter l’aventure le premier, et grimpa à petit 'bruit sur le toit. Mais la sorcière entendit un frôlement et cria :
— Qui est-ce qui grignote là-haut, sur mon toit?
Le drôle répondit avec une petite voix flûtée :
— Ce ne sont que de petits anges du bon .Dieu, de tout petits anges du bon Dieu.
— Grignotez donc en paix, dit la sorcière.
Le garçon prit alors une bonne quantité de fromages et redescendit sain et sauf vers sa sœur.
Un autre jour, les enfants du paysan retournèrent à la montape ; mais cette fois la fille voulut à toute force suivre son frère jusqu’à la cabane de la sorcière, et le garçon eut beau dire et beau faire, tout fut inutile. Lorsqu’ils fureiil parvenus sur le toit de la cabane et qu’ils commencèrent ù faire leur récolte de beaux fromages, la vieille sorcière cria ;
— Qui est-ce qui grignote là-haut, sur mon toit?
Le drôle répondit en faisant la petite voix :
— Ce ne sont que de petits anges du bon Dieu, de tout petits anges du bon Dieu.
Mais la fille ne put pas se taire, et dit :
(*) En continuant ces études sur les vieilles traditions du Nord, nous avons à cœur de répéter que ce qu’il y a de cruauté et véritablement de barbarie dans leurs conceptions nous aurait persuadé de les repousser, si nous n’avions pensé que c’étaient après tout des éléments utiles d’études littéraires dont il ne faut pas se défendre absolument, encore que la délicatesse ait à en souffrir.
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— Et puis, moi, moi !
Alors la vieille sorcière fit un trou dans le toit, et lés deux, enfants tombèrent la tête la première dans la cabane.
— Ab ! ah ! il est sûr que vous êtes deux jolis petits anges, dit la vieille, lorsque les enfants roulèrent par le trou du toit; voilà qui est gentil, je vais avoir un bon rôti. Comment fait votre mère, lorsqu’elle tue ses porcs?
— Ah! dit la fille, elle les pique avec son couteau.
— Pas du tout, dit le drôle, elle leur enroule un paquet d’étoupe autour du cou.
— C’est comme ça que je veux faire aussi, reprit la vieille sorcière.
Et elle entortilla le cou du garçon avec un paquet d’étoupe. Une fois cela fait, il tomba par terre comme s’il était mort.
— Es-tu mort, maintenant? demanda la sorcière.
— Oui, répondit le drôle.
— Non, reprit la vieille, tu n’es pas mort pour de bon , sans quoi tu ne parlerais pas.
Le drôle répliqua ;
— Je parle parce que ma mère avait l’habitude de ne jamais tuer ses pourceaux avant de les avoir engraissés. — Alors, c’est ce que je ferai, dit la vieille.
La vieille prit alors les deux enfants et les plaça dans une huche à charbon. Puis, elle leur demanda :
— Comment votre mère engraisse-t-elle ses porcs?
— • Avec du marc de bière et du marc d’eau-de-vie, dit la fille.
— Non pas, dit le drôle, elle les engraisse avec des noix et du lait doux.
— Bon, repritla vieille, c’est ce quéje compte faire aussi. Un jour, la vieille vint au coffre à charbon pour voir si les enfants commençaient à être bien en chair :
— Levez le doigt, dit-elle, que je voie si vous êtes assez gras.
La fille allait faire juste comme la vieille avait dit; mais le drôle la poussa vivement de côté, et, prenant sa place, présenta une cheville de bois.
La sorcière tâta et dit :
— Hum ! vous êtes beaucoup tpop maigres ; ma foi ! il faut que je vous engraisse encore quelque temps.
Elle leur donna deux fois autant de noix et de lait doux qu’ auparavant, si bien que les deux enfants ne s’étalent jamais autant régalés.
Quelques jours après, la vieille revint au coffre pour voir si les enfants étaient suffisamment engraissés.
— Levez le doigt, cria-t-elle, que je voie si vous êtes gras.
Le drôle tendit une queue de chou qu’il avait trouvée, et la sorcière coupa dedans avec son couteau. Elle pensa alors que les enfants étaient assez gras , et elle les emporta dans sa cabane, où lé four était allumé et où tout était prêt pour les faire cuire.
— Allons , voyons , dit la sorcière , un de vous va se mettre sur la pelle à enfourner le pain, et tout ira comme à la danse.
La fille, toute ahurie, allait faire comme la vieille avait dit; mais le drôle la poussa de côté et se mit lui-même à sa place. Quand la vieille fut au moment de l’entrer dans le four, il se laissa rouler à bas de la pelle. Là-dessus, la vieille se fâche; mais le malin drôle la pria bien gentiment de se placer elle-même sur la pelle et de leur faire voir comment il fallait s’y prendre pour que cela marchât mieux une seconde fois. Elle fit ce qu’il demandait, et se plaça sur la pelle; mais crac ! le drôle était prêt : il empoigna la pelle, poussa la sorcière dans le four et ferma la porte avec la barre.
Les enfants du paysan prirent alors tout le fromage et ' tous les objets qui appartenaient à la sorcière, et revinrent ‘ de fort belle humeur chez leur père. Mais je ne pourrais pas vous dire au juste si la sorcière est à l’heure qu il est suffisamment rôtie, attendu qu’il n’est guère probable que quelqu’un ait ouvert le four pour s’en assurer.