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LE COLLODION SEC. — LE SCÉNOGRAPHE

Depuis la découverte de Daguerre, la photographie a fait de nombreux et importants progrès; l’un des plus remarquables a été réalisé par l’emploi du collodion (^), au moyen duquel les manipulations ont été rendues plus faciles et plus rapides; l’image est obtenue dans un temps très-court et même instantanément , à la condition que l’on se serve de la glace peu après sa sortie du bain sensibilisateur, parce qu’en séchant elle perd rapidement sa sensibilité, et qu’en outre il se produit des taches résultant de la cristallisation du sel d’argent en excès.

Cette nécessité de préparer les glaces sur place rendait indispensable le transport d’un matériel encombrant lorsqu’il fallait opérer en dehors de l’atelier.

Un Américain, le major Russell, a indiqué une méthode qui permet de conserver aux glaces, préparées à l’avance, presque toute leur sensibilité, et par suite dispense le pho- (*)

(*) Voy. la France avec ses cofontes , 'par E. Levasseur, membre de ITnstituL

(-) Le collodion est une dissolution de coton -poudre dans un mélange d’alcool et d’éther; ou l’étend sur des glaces pour servir de support aux sels sensibles à la lumière.

tographe amateur, et même le photographe de profession, de se charger du bagage énorme qu’il devait emporter avec lui lorsqu’il voulait reproduire des monuments ou des paysages.

Le procédé du major Russell a donné un nouvel essor à la pratique de la photographie. Avec lui, les touristes qui ne sont pas assez habiles dessinateurs, oû à qui le temps manque pour faire le croquis des lieux qu’ils parcourent, ont le moyen de rapporter de leurs excursions des images exactes, où rien ne manque, où rien ne peut être oublié.

Voici, avec quelques simplifications et quelques modifications que l’usage a consacrées, lesmanipulationsindiquées par l’heureux inventeur.

On choisit des glaces ou des verres bien plans, de la dimension correspondant à la puissance de l’appareil photographique que l’on doit employer. On les nettoie en les immergeant douze à vingt-quatre heures dans une dissolution de 80 grammes d’acide sulfurique et 60 grammes de bichromate de potasse dans un litre d’eau, puis en les frottant avec des linges bien propres jusqu’à ce que l’haleine y produise une buée légère, uniforme, disparaissant rapidement. A partir de ce moment, on ne doit plus toucher au plat des glaces que par les bords, au moment où elles doivent être posées.

On a préparé à l’avance le collodion, le hain sensibilisateur et le bain préservateur :

Pour le collodion, on a fait dissoudre, dans 60 grammes d’éther sulfurique additionnés de 18 grammes d’alcool rectifié, 1 gramme de pyroxyline ou coton-poudre, puis on a ajouté à cette première dissolution , d’abord 10 centimètres cubes de la dissolution ci -après ; 2 grammes d’iodure d’ammonium, plus 6 grammes de bromure de cadmium et 6 grammes d’iodure de cadmium dans 100 grammes d’alcool, et ensuite un tiers à un quart de collodion ancien.

Le bain sensibilisateur consiste en une dissolution d’azotate d’argent et d’acide acétique, à raison de 10 grammes de chacune de ces substances dans 100 grammes d’eau. Ce bain doit être filtré après y avoir versé quelques gouttes de collodion pour le saturer d’iodure d’argent et de bromure d’argent, et empêcher que plus tard il ne dissolve l’iodure et le bromure d’argent qu’on obtiendra à la surface des plaques.

Le bain préservateur se compose d’une dissolution de 4 grammes de tanin dans 60 grammes d’eau , à laquelle on a mélangé avec précaution, en agitant continuellement, une autre dissolution de 10 grammes de dextrine dans 140 grammes d’eau, puislO grammes d’alcool et une goutte d’acide phénique ou d’essence de girofle.

On laisse reposer cette dissolution un jour ou deux et on filtre.

On procède ensuite de la manière suivante, à l’abri de la lumière du jour, en s’éclairant seulement au moyen d’une bougie :

Chaque glace est recouverte d’une couche de collodion photographique étendue bien uniformément, sans ondes ni stries, puis plongée immédiatement après la prise du collodion dans une cuvette plate contenant le bain sensibilisateur , où on la laisse jusqu’à ce que le bain coule à la surface du collodion d’une manière bien uniforme lorsqu’on soulève la plaque au dehors de la cuvette. Pendant cette immersion, il se forme dans le collodion de 1 iodure et du bromure d’argent sensibles à la lumière du jour.

Au sortir du bain sensibilisateur, la glace est lavée aussi bien que possible dans l’eau pure; on s’y reprend à plusieurs fois s’il est nécessaire.

On verse ensuite sur le collodion une petite quantité du bain préservateur, qu’on rejette après l’avoir promenée a la t surface de la glace ; celle-ci est plongée ensuite entièrement

dans le bain préservateur, où on la laisse séjourner quelque temps ; puis on la fait sécher dans une position verticale pour qu’elle s’égoutte, soit naturellement, soit en s’aidant de la chaleur.

11 n’est pas besoin de dire qu’il y a avantage à préparer simultanément plusieurs glaces, puisque les glaces doivent passer successivement dans plusieurs bains où elles restent quelques minutes.

Le lavage après le bain sensibilisateur a pour effet de diminuer la sensibilité des glaces en enlevant l’azotate d’argent en excès , qui , sous l’action de la lumière , favorise la décomposition de l’iodure d’argent. Mais le tanin , qui est très -avide d’iode, sous la même influence, restitue aux glaces la sensibilité qu’elles avaient perdue.

Les glaces au collodion sec, mises dans le châssis de la chambre noire, s’impressionnent à la lumière et se développent comme les glaces au collodion humide , sauf qu’il ne faut pas, à cause de la présence du tanin, se servir pour cette opération de sulfate de fer, mais employer l’acide pyrogallique.

On se sert d’une dissolution ainsi composée :

Eau pure (eau de pluie, par exemple), 100 grammes; acide pyrogallique, un demi-gramme ; acide acétique cristallisable, 1 gramme ; alcool, 15 grammes.

Avau t de procéder au développement, il convient de faire sur les bords de la couche de collodion un petit encadrement avec du vernis , pour empêcher la colle liquide de pénétrer sous le collodion, de le soulever et le déchirer.

On mouille la couche de collodion avec de l’eau pure qu’on égoutte soigneusement, et on verse à la surface le développant ci-dessus, qui s’étend uniformément. Sous son action, l’image apparaît (elle est négative, c’est-à-dire que ce qui est blanc dans la nature est noir sur l’image, et réciproquement). Si cette image n’est pas assez vigoureuse, on la renforce en ajoutant au révélateur quelques gouttes d’une dissolution ainsi faite : dans 100 grammes d’eau, 3 grammes de nitrate d’argent et 8 grammes d’acide acétique.

Lorsque l’image est apparue avec l’intensité voulue, on la lave sous un robinet et on la fixe en versant à la surface une dissolution, dans l’eau, d’hyposulfite de soude à vingt pour cent, qui enlève l’iodure et le bromure d’argent non décomposé par la lumière, et qui colore en blanc jaunâtre le collodion ; puis on lave à l’eau, très-soigneusement et trèsabondamment, de manière à enlever toute trace du fixateur.

Ceci fait, on laisse sécher, puis on vernit la glace.

Le développement de la glace peut se faire plusieurs jours après la pose; mais on peut se rendre compte immédiatement du résultat obtenu en exposant la glace à des vapeurs d’ammoniaque. Cette opération ne suffit pas; il faut, pour finir, avoir recours au révélateur à l’acide pyrogallique.

Rappelons encore que du moment où la glace a été mise dans le bain sensibilisateur jusqu’après le développement, elle ne doit recevoir la lumière du jour que pendant la pose dans l’appareil optique. La durée de la pose doit varier selon l’heure et suivant que le temps est beau ou couvert , etc. ; il faut environ 40 secondes de pose quand le temps est clair, et jusqu’à 5 minutes quand le temps est sombre.

Du jour où l’on a reconnu qu’il était possible d’opérer au dehors sur des papiers ou des plaques préparées à l’avance, on a cherché à réduire le poids et le volume de l’appareil photographique, de l’ancienne chambre noire. L’une des dispositions les plus ingénieuses qui aient été proposées est celle du scénographe (fig. 1), dans lequel la chambre noire est constituée par une poche , une sorte de sac en étoffe ayant la forme d’une pyramide rectangulaire tron-

quée. L’extrémité la plus étroite est fixée sur un cadre en bois dans lequel on glisse, entre deux arrêts, une planchette qui porte l’objectif. A l’autre extrémité, la pochette est fixée sur un second cadre B, dans lequel peuvent entrer à frottement les châssis contenant .les glaces sensibles au collodion sec, ou un châssis plus simple, qui n’est qu’un cadre contenant une glace dépolie, sur laquelle on peut voir l’image qui doit être reproduite.

Deux planchettes G, les tendeurs, qu’on place entre les deux cadres au moment de se servir de l’appareil , maintiennent leur écartement en s’arc-boutant entre eux. Ces tendeurs peuvent être placés soit sur les faces étroites, soit sur les faces larges de la chambre noire, suivant que l’on désire prendre en hauteur ou en largeur la vue à reproduire. Enfin, une troisième planchette, découpée convenablement pour pouvoir être fixée entre les deux cadres, permet de diviser en deux parties l’intérieur de la chambre, de sorte

Fig. 1. — Le Scénographe; détails.

qu’en faisant glisser l’objectif, porté par le petit cadre en avant, il n’y a qu’une moitié delà glace impressionnée. Le scénographe, grâce à cette addition, peut donc servir aussi à prendre des vues stéréoscopiques.

Sur l’un des tendeurs G , une petite tige, suspendue à un arc en laiton , indique si la chambre noire est bien d’aplomb verticalement et horizontalement. Le tendeur se met toujours au-dessus.

Le second tendeur porte une rondelle en cuivre, dans laquelle a été ménagé un pas de vis, qui sert à monter l’appareil sur le pied ou support.

La partie principale du pied est la partie supérieure, qui constitue une genouillère articulée , sorte de boîte à cavité sphérique , dans laquelle est introduite une sphère pleine portant une tige filetée, qui se visse dans la rondelle du tendeur; au-dessous de la boîte est une vis de pression qui, en manœuvrant, assure l’immobilité de la sphère dans la cavité , et permet de donner à la chambre noire telle position qu’on désire.

Gette genouillère porte trois douilles, dans lesquelles ou introduit trois tiges rigides qui forment un trépied. L’une de ces tiges est un bambou noir, creusé de façon à contenir deux tubes en cuivre entrant l’un dans l’autre ; c’est identiquement la disposition de certaines cannes à pêche.

Suivant la hauteur à laquelle on veut disposer ordinairement l’appareil, on choisit les tiges plus ou moins longues.

Comme nous l’avons dit, avec le scénographe on emploie les glaces préparées au collodion sec à l’aide d’un châssis très-simplifié. Ce châssis est un cadre en bois léger, muni à son pourtour et sur chaque côté ou face d’un rebord qui retient un volet en carton mince et dur. Ce châssis laisse intérieurement un espace libre ayant 16 centimètres de long sur 11 de large (dimension des glaces et de l’image qu’on obtient), dans lequel on peut introduire deux glaces sensibilisées, adossées parles faces non-collodionnées à une cloison en papier opaque qui les sépare. De petits taquets fixés et un arrêt mobile servent à maintenir les glaces en place de chaque côté de la cloison.

Fig. 2. — Le Scénographe. — Dessin de Sellier.

L’objectif ou appareil optique est à une seule lentille ; la monture est disposée de manière à permettre de placer en avant de la lentille de petits disques percés en leur centre d’une ouverture plus nu moins large , afin d’obtenir une plus grande netteté de l’image en supprimant une partie des rayons lumineux tombant obliquement sur la lentille; il est à observer que plus l’ouverture de ces diaphragmes est petite, plus le temps de pose se trouve allongé.

En outre, l’objectif est choisi à court foyer, de façon à avoir une chambre noire aussi courte que possible. Une graduation, tracée sur le tube qui porte la lentille, indique de combien il faut tirer ou rentrer ce tube pour que l’image d’un objet placé à une distance connue se dessine nettement sur la couche sensible ou sur la glace dépolie dont nous avons parlé, et qui, grâce à la graduation, n’a besoin d’être employée que rarement.

On se sert d’ailleurs du scénographe absolument comme d’une chambre noire ordinaire , si ce n’est que la mise au point se fait par le déplacement de la lentille.

Nous avons dit, et nous ne saurions trop insister sur ce

point, que les glaces préparées ne doivent être introduites dans les châssis qu’à la lumière d’une bougie.

11 est bon, lorsque les glaces ont été impressionnées, de procéder le soir même à leur développement provisoire à l’ammoniaque ; cette opération a le double avantage de permettre déjuger de la réussite de l’épreuve, et de donner une certaine solidité à l’image, qu’on peut ne développer définitivement que plusieurs mois après ce premier développement.

Le tirage des épreuves d’après ces clichés s’exécute comme à l’ordinaire.

L’appareil, les châssis, avec la canne, forment un léger bagage d’un poids moindre de 500 grammes, qui ne s’augmente qu’en raison du nombre de glaces qu’on emporte avec soi, et il y a lieu d’espérer qu’adopté par bon nombre de touristes, il arrivera à vulgariser un procédé qui remplace le dessin avec avantage dans bien des cas, tant par la rapidité de l’exécution que par la vérité de la reproduction de l’objet lui-même.

Il suffit de voir une fois l’appareil pour savoir le monter et s’en servir ; quant à la préparation des glaces et à leur développement, nous donnons â regret un conseil de paresseux â ceux qui craindraient de ne pas réussir, celui de s’adresser à des photographes de profession, dont beaucoup ne demanderont pas mieux que de se charger de cette besogne délicate ; mais nous pensons qu’il vaut mieux essayer d’opérer soi-même, surtout le développement; on sera bien récompensé d’un peu de peine et de quelque insuccès par le plaisir qu’on ressent quand on voit, sous l’action du révélateur, se dégager peu à peu l’image désirée

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