‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 544 sur 712 · VI . — LES ÉTAPES DE l’eXPIATIONj · texte numérisé non relu

VI . — LES ÉTAPES DE l’eXPIATIONj

« Surle point de me présenter chez les frères Chevalier, j’eus un moment d’hésitation; elle ne tint pas devant la crainte d’errer longtemps à l’aventure dans une ville inconnue afin de chercher, vainement peut-être, à me placer quelque part. L’événement de ma bourse ne me laissait pas le loisir d’attendre, ne fût-ce que jusqu’au lendemain. La nécessité- qui me pressait me donna du courage; j’ouvris résolûment la porte de la boutique et j’entrai.

«L’atelier était en pleine activité. L’ouvrier à qui je m’adre.ssai pour trouver le patron me désigna une espèce de colosse en habit de travail, les manches retroussées et la lime douce en main, occupé à polir une pièce de fer. Je l’abordai en balbutiant : sa haute stature m’imposait. Je fus loin d’être rassuré par le regard farouche qu’il jeta sur moi en me disant d’une voix qui dominait le bruit des marteaux frappant le fer rouge sur»l’enclume :

» — Au fait, que me veux-tu, gamin? Parle franchement ou taisrtoi ; je n’aime pas à être dérangé quand je travaille.

» Bien que je m’attendisse à un refus, je parvins à expliquer clairement le but de mon voyage et l’objet de ma visite. L’accueil était peu encourageant, sans doute, cependant j’aurais eu tort de m’exagérer la difficulté qu’il y avait à me faire admettre comme apprenti, car il me suffit de lui nommer la ville d’où j’étais ainsi que l’usine Francmartel, et de me réclamer de notre vieux contre-maître, Claude Morsant, pour qu’il consentît à me recevoir sans autre information.

» — Tu m’as peut-être dit vrai, reprit-il quand j’eus cessé de parler; d’ailleurs, il m’importe peu d’en être ou non certain; que tu viennes de là ou d’autre part, au nom du cousin ou du diable, je m’en moque ; l’essentiel pour moi c’est que tu fasses mon affaire . Je te prends à l’essai pour huit jours; si tu me conviens, nous continuerons ensemble; sinon, je te montrerai la porte et tu n’auras qu’à filer bien vite. C’est dit, mets habit bas et va tirer le soufflet de la forge.

» Heureux du résultat de ma démarche, je me disposais à obéir, quand j’entendis à quelques pas le bruit d’une main qui tombait sur une joue, puis, aussitôt après, un cri de douleur. Le patron, vers'qui je m’étais retourné, dit en riant de mon air inquiet :

.„ C’est l’usage de la maison : on cogne sur les apprentis ici; te voilà prévenu, il faudra t’y faire.

» — Oui, si cela m’est possible, pensai-je amèrement; j’y tâcherai du moins.

» J’ôtai mon habit, et, forcément résigné à mon sort, j’allai remplacer à la forge un troisième apprenti qui tirait le soufflet. I

» Fils d’un maître de forges, élevé dans un milieu in-' dustriel, j’avais sur les autres enfants, au début de l’apprentissage, l’avantage de ne pas me trouver dépaysé danfs un atelier de serrurerie ; je savais le nom de tous les ou-

tils et j’en connaissais l’emploi ; il ne me restait plus à acquérir que l’habitude du maniement, et, pour quelquesuns, la force de m’en servir. Ces premières connaissances du métier, puisées dans l’atelier de mon père, ne devaient pas me garantir contre tes brutalités du maître et de ses compagnons.

» Dans cette maison , où l’enseignement se pratiquait à coups de poing, je n’avais de bons moments que lorsqu’on me disait : — C’est à ton tour maintenant de faire le chien de l’aveugle.

» Cet aveugle, c’était l’aîné des deux frères Chevalier. Les parcelles étincelantes d’une barre de fer rougieà blanc lui avaient autrefois brûlé les yeux. Solidement bâti comme son frère, la perte de la vue, qui ne lui permettait plus de s’employer utilement cà l’atelier, ne laissait cependant pas ses doigts inactifs. Il avait le génie de l’invention, et, ne pouvant plus dessiner les modèles qu’il imaginait, il les représentait par des découpures en papier. Telle était son occupation journalière ; il y consacrait de longues matinées ; puis, le besoin de se mouvoir se faisant impérieusement sentir, il descendait à la boutique et désignait lui-même l’apprenti qui devait ce jour-l<à lui servir de guide dans la promenade nécessaire à sa santé, et qu’il prolongeait presque toujours jusque hors la ville. Quel que fût celui de nous sur qui to.mbaitson choix, le patron ne faisait aucune objection. Cet homme irascible et violent devenait tout à coup doux et facile dès que l’aveugle avait exprimé un besoin ou témoigné un désir. Un accord parfait régnait entre les deux frères, et si parfois l’un élevait la voix devant l’autre, 5e n’était pas le voyant qui parlaitle plus haut, flabitué depuis l’enfance à reconnaître la supériorité de son aîné, dont il était l’élève, il ajoutait à son respect pour celui qu’il considérait toujours comme le chefde la maison les égards et les soins affectueux dus au malheur.

)' Quelle leçon et quel reproche pour moi dans cet exemple d’amour fraternel !

Il J’eus souvent la preuve que chez les frères Chevalier il valait mieux désobéir au rude patron que de donner le plus léger motifde plainte à l’aveugle : on étaitmoins battu.

» 11 y avait trois ans déjà que je subissais ce durapprentis.'age, et mon espoir d’entendre parlerde l’usine Francmartel ne se réalisait pas. Un jour, cependant, le facteur s’arrêta devant la boutique ; comme j’occupais l’étau le plus rapproché de la porte, il me tendit une lettre pour la porter au patron. Je tremblais d’émotion en la lui remettant : j’avais aperçu le timbre de notre ville et reconnu l’écriture de mon frère!

)' J’étais demeuré immobile devant mon maîtrependant qu’il ouvrait l’enveloppe de la lettre; les yeux fixés sur le papier qu’il dépliait, j’aurais voulu en dévorer le contenu, j’attendais... je ne sais quoi; mais ce n’était certainement pas le coup de poing qui m’arriva pour me punir de mon indiscrétion et me rendre au sentiment de ma condition infime.

>' — Que fais-tu là, animal? va à ton ouvrage.

)' Et moins affligé de la bourrade que de mon ignorance touchant ce que disait cette lettre, je retournai à mon étau.

» Six mois encore se passèrent; puis ce ne fut pas une lettre, mais Adrien lui-même qu’on annonça chez les frères Chevalier. J’entendis sa voix, je le vis traverser l’atelier ; j’allais m’élancer vers lui, quand je m’arrêtai frappé de stupeur à la vue du crêpe noir cousu à son chapeau. 11 passa sans m’avoir remarque. Moi, réfugié près de la forge, pour ne pas laisser voir aux compagnons les larmes que je sentais couler de mon visage, je me demandais avec épouvante de qui mon frère portait le deuil.

<• Si, à son départ, .\drien eût de noiîveau passé par l’a-

telier, je ne l’aurais certainement pas laissé sortir sans m’être fait reconnaître et sans l’avoir interrogé ; mais notre' patron revint seul : mon frère était sorti par une autre porte.

» Ce jour fut le dernier oû j’eus à souffrir chez les frères Chevalier. L’anxiété dans laquelle m’avait plongé l’aspect de ce crêpe noir, l’idée fixe qu’Adrien portait le deuil de notre père, m’inspirèrent subitement la résolution d’aller savoir s’il était mort sans m’avoir pardonné. Et, le soir même, sans avoir pris congé de qui que ce fût, je cheminais sur la route, n’ayant pour ressource que quelque argent dû à la générosité de l’aveugle, de qui j’étais devenu le chien favori.

» Il ne m’avait fallu autrefois que trois jours pour arriver de l’usine Francraartel à la maison Chevalier; mais alors ma bourse était assez bien garnie pour me permettre un voyage rapide. Au retour, il n’en pouvait être de même, et c’était à pied que je devais essayer de regagner ma ville natale. Comme le compagnon du lourde France, qu’on voit, chemin faisant, venir çà et là louer ses bras afin de satisfaire aux dépenses de la route, j’allais de village en village offrir mes services, soit au charron, soit au maréchal ferrant de l’endroit. Ainsi, travaillant un jour et voyageant le lendemain, j’arrivai au terme de mon pèlerinage.

» Ma première visite fut pour le cimetière. Je crus sentir mon cœur se briser en approchant de notre tombeau de famille. Le sang qui me monta au cerveau rendait ma vue si troublée quand j’aperçus une épitaphe récente, que, prés de défaillir, je fus assez longtemps avant de pouvoir lire le nom gravé sur la pierre.

» Ce nom, c’était celui d’une sœur aînée de ma mère que je n’avais pas connue , car elle n’était venue habiter chez nous que depuis mon départ. Que ladéfunte me pardonne le sentiment de bien-être quej’éprouvaiquandj’eus acquis la certitude que je n’avais pas à pleurer la mort de mon père !

)) En témoignage de cette station au cimetière, j’écrivis au crayon sur le bord de la pierre tombale la date de mon passage et mon nom ; puis je me demandai si je n’avais pas assez souffert pour être en droit d’aller réclamer mon pardon. Ma conscience me répondit non , et je repris le chemin de l’exil. Il me conduisit hors la frontière, J’y subis toutes les misères qui attendent à l’étranger le pauvre qui s’expatrie; cependant, j’y serais encore ; mais la guerre fut déclarée. Je pensai à mon pays envahi, à ma ville assiégée, au péril dont mes parents étaient menacés^ et, bravant cent fois la mort pour franchir les lignes ennemies, j’ai pu enfin parvenir jusqu’ici. »

Maurice s’arrêta. LaMarielle, qui, tout en l’écoutant, prêtait l’oreille au dehors, avait mis le doigt sursabouche pour l’inviter au silence : le premier obus, signal du bombardement, venait d’éclater. Et Pierrot, que le sinistre bruit avait enfin réveillé, achevait de gravir l’escalier.

— Au revoir, grand’mère, cria-t-il en heurtant à la porte, les camarades viennent me chercher et le blessé d’hier soir a disparu ; que Dieu vous garde et permette qut' je le rencontre, car on assure que c’est un espion !

Il dit et s’éloigna.

Ces mots : un espion ! ne firent pas pâlir Maurice.

■ — Le crois-tu, demanda-t-il à la Marielle.

— Non, devant Dieu, répondit-elle.

— Merci ! fit le frère d’Adrien.

Avant qu’elle eût pu s’opposer à son départ, il disparut.

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