‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 545 sur 712 · VII. — ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

VII. — ÉPILOGUE

Depuis une heure, l’artillerie do l’ennemi faisait rage contre la brave petite ville assiégée. Excepté les impotents, les vieillards trop faibles pour prendre part à l’action eî

les enfants en bas âge , chacun avait un poste assigné ou choisi dans l’intérêt de la défense commune. Tous ceux qui ne s’étaient pas portés aux remparts ou au secours des bâtiments incendiés se trouvaient, soit comme infirmiers, soit comme blessés, aux ambulances improvisées dans les divers quartiers.

Adrien Francmartel, commandant un bataillon d’ouvriers, gardait une porte du mur d’enceinte particulièrement menacée. Son père, élu premier magistrat de la ville, accomplissait des prodiges d’activité; il semblait se multiplier, car on le rencontrait partout où il y avait un courage abattu à relever, ou à donner un exemple de dévouement.

Cependant, épuisé par l’état de surexcitation dans lequel 1 avait maintenu durant plusieurs jours et plusieurs nuits 1 obligation de présider le conseil municipal en permanence et de pourvoir aux services publics, il fut pris d’une telle faiblesse au moment où il revenait de la grande infirmerie à la maison de ville, qu’il lui fallut s’arrêter en chemin et chercher un point d’appui sur une borne de la rue pour ne pas défaillir complètement.

Cette rue , ainsi que celles qui n’aboutissaient pas en ligne directe au théâtre de la lutte, était déserte ; Georges Francmartel s’en applaudit ; il se fût reproché comme un manque de patriotisme d’avoir donné dans un pareil jour le spectacle de son évanouissement. Près de la borne où il venait de s’accouder, il y avait un banc de pierre; sentant que ses genoux fléchissaient, il s’y laissa tomber en se disant :

— Dieu soit loué! mafm n’arrêtera l’élan de personne, elle n’a pas de témoin.

11 se trompait ; quelqu’un qui se rendait à l’usine Francmartel par les rues les moins fréquentées et qui évitait les rencontres comme s’il eût craint d’être reconnu, l’avait aperçu de loin ; aussitôt, changeant de direction, il se mit à le suivre à distance, prêt à se dissimuler dans l’embrasure d’une porte si Georges Francmartel eût retourné sur ses pas. Il vit le courageux citoyen, brisé de fatigue, s’arrêter, fléchir et tomber sur le banc de pierre ; alors, oubliant qu’il s était promis de ne pas se laisser reconnaître avant d’avoir suffisamment expié son crime, il s’élança vers le malheureux maintenant évanoui, en s’écriant ; — Au secours ! Sauvez mon père !

Puis, agenouillé sur le pavé et penché vers son père, Maurice s’efforçait de le rappeler à la vie, qui déjà semblait l’avoir abandonné.

Le frère d Adrien n’avait pas en vain appelé au secours ; de jeunes défenseurs de la ville, improvisés soldats, qui conduisaient aux remparts un fourgon de munitions de guerre, entendirent les cris de désespoir. Quelques-uns se détachèrent de l’escorte et coururent jusqu’au banc de pierre, A la vue du maire évanoui, chacun des assistants, saisi de la même émotion, eut la même pensée : « Il y a des médecins à 1 Hôtel de ville, il faut l’y transporter. »

Les plus robustes se disposèrent à soulever Georges Francmartel, qui commençait à donner signe de vie; Maurice allait réclamer sa place dans le transport du précieux fardeau, quand, reconnu par le petit-fils de la Marielle, qui avait fait partie de l’escorte du fourgon, il dut s’enfuir devant cette terrible accusation ; « Le voilà, l’espion ! » Son père rouvrait les yeux !

Maurice n’aurait eu le temps ni d’expliquer son intrusion dans la ville, ni de se justifier ; il dut donc s’éloigner a grands pas. Où allait-il?... Certainement à l’aventure.

Le hasard, ou plutôt une volonté providentielle, le conduisit vers celte porte du mur d’enceinte défendue par Adrien et ses courageux compagnons. De l’autre côté de la ville, lefeuavait cessé; l’ennemi, découragé et inquiété i

par l’approche d’une armée de secours, levait enfin le siège ; mais, voulant cacher sa défaite, il redoublait d’efforts pour s’emparer de la position occupée par le frère de Maurice; une brèche était ouverte, Adrien la franchit pour tenter une suprême sortie, qui mit en fuite les assaillants. Pendant ce mouvement, Maurice avait rejoint son frère, et, placé à deux pas devant lui, il faisait face à l’ennemi, quand l’un des fuyards, s’étant retourné vers le chef des volontaires, lâcha son dernier coup de fusil, qui atteignit Maurice au front.

Quelques heures plus tard, quand Georges Francmartel, remis de sa syncope, et son fils aîné, vinrent visiter les blessés de l’ambulance où Maurice avait été porté, ils hésitèrent à le reconnaître ; mais celui-ci ne craignait plus de se nommer : la blessure reçue par dévouement fraternel avait effacé le signe de Caïn.

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