PRÈS DE NAPLES
Le peuple napolitain , qui tient essentiellement à ses usages et à ses croyances, nous a conservé plusieurs pratiques qui remontent aux temps les plus reculés. Quelquesunes se sont effacées ou se sont altérées insensiblement, comme la coutume souliote et albanaise, par exemple', qui existait encore dans les provinces napolitaines il y a à peine un siècle. Dans la célébration des mariages, on couronnait de roses les époux et on les couvrait d’un grand voile. Les lamentations funèbres appelées liepelo et par les Grecs épirotes glipt, deuil, sont un rite hellénique antérieur aux temps héroïques.
De toutes ces solennités dont le simple Napolitain est si avide, la plus célèbre est sans contredit la fête de Diane ou de Cybèle, consacrée maintenant à la Madone de Montevergine.
Deux temples avaient été élevés sur la crête de l’Apennin : l’un dédié à la vierge Diane,' d’où est dérivé le nom de Montevergine ; la voie qui y conduisait s’appelait ad Matrem, à la Grande Mère, surnom qui était commun à Diane Éphésine et à Cybèle; l’autre monument, le temple d’Apollon, dont les débris ont disparu sous une construction moderne, occupait l’emplacement où se trouve aujourd’hui la pharmacie du monastère. Ce temple s’écroula plusieurs fois sous les coups implacables et féroces de la barbarie, et toujours il sortit triomphant de ses ruines. Le panthéisme ancien tomba, mais sans entraîner dans sa chute les fêtes de Montevergine; car sur les débris du temple de Diane s’est élevé celui que nous voyons aujourd’hui consacré • à la "Vierge mère du Christ.
A l’approche de Pâques fleuries, chacun rivalise de zèle et de piété; une pensée unique préoccupe tous les esprits : la fête de Montevergine. Ni le voyage long et pénible, ni la forte dépense qu’il nécessite, ni la pénurie des temps, ne refroidissent l’ardeur des pèlerins. Le riche et le pauvre, en voiture ou sur un char , à pied ou à cheval , soit pour accomplir un vœu , soit par simple dévotion , trouvent le moyen de se rendre à Mamma Schiavona, ne pouvant renoncer à célébrer cette fête dont la tradition remonte à l’antiquité la plus reculée.
Il n’y a pas longtemps encore, une jeune fille, le jour de ses fiançailles, n’oubliait jamais de faire inscrire dans son contrat de mariage l’obligation pour son futur époux de la conduire à Montevergine. Le pauvre artisan vide ce jour-là la tirelire qu’il s’est pratiquée dans le mur de son humble logis et qu’il a enrichie de toutes ses économies de l’année, en se privant le dimanche d’une partie à Capo-di-Monte, à Poggio-Reale, au champ de Mars, à Antignano; et si cela
ne suffit pas, il va religieusement vendre , ou pour le moins mettre en gage, les tréteaux de son lit, afin de parer aux dépenses qu’entraîne le pèlerinage de Montevergine.
Les estropiés et les mendiants sont les premiers à partir ;
ils savent que dans ces grands actes de piété on est généralement charitable et libéral, et que l’on refuse rarement l’aumône à celui qui la demande. Une autre classe d’indidividus non moins diligents, ce sont les petits marchands
dits cassettieri, qui colportent à toutes les fêtes patronales le torrone, espèce de nougat, le pain d’épices sous toutes les formes les plus bizarres où prédomine celle de Polichinelle, les jouets d enfants, etc. Les vendeurs d’eau-de-vie, de tambourins, de castagnettes, de sistres et de crotales grossiers; les débitants de médailles, d’images et de cha-
pelets, s’empressent également d’aller ériger leurs baraques à Mercogliano et à Monteforte.
Pendant que celte nombreuse avant-garde s’installe au pied du mont sacré, le grand corps d’expédition s’agite, dispose les chars, prépare tous les véhicules imaginables ; orne les uns de draperie, de myrte et de fleurs ; les autres
de banderoles et de trophées plus ou moins caractéristiques.
La vaste place hors de la porte Capouane est le centre où se réunissent tous les pèlerins du bourg de Lorete, du Pendilla, du Molô-Piccolo, de Chiaja, de la Stella. De tous les quartiers de Naples enfin partent des chars traînés par des bœufs (qui deviennent chaque année plus rares) et des voitures attelées de chevaux dont les harnais sont surchargés de fleurs et de clochettes ; mais tous sont fidèles au rendez-vous de la porte Capouane. C’est de ce célèbre rond-point que l’on est convenu de partir, dans la matinée du vendredi qui précède le dimanche de Pentecôte.
Dés la pointe du jour déjà, des décharges d’armes à feu, et l’explosion incessante de vigoureux pétards, ont dans les vieux et bas quartiers ébranlé les maisons- et fait pleuvoir dans les rues les débris des vitres cassées; un tremblement de terre ne s’annonce pas avec de plus fortes secousses. Ce tintamarre est, pour les dévots de Montevergine, ce qu’est pour le soldat d’une garnison la diane ou l’appel. L’un, du haut d’une terrasse, tire une bombe en papier, grosse parfois comme la tête d’un enfant,' et capable de faire bondir dans leur lit tous ceux qui ont la bonhomie d’y rester dans l’espérance de pouvoir y sommeiller eacere.ce jour-là; un autre, non moins zélé, s’empresse d’allumer aussi sa bombe ; c’est ce qu’on appelle donner la réponse.
Mais hâtons le pas si nous voulons être témoins du grand départ. Ce n’est que lorsque ceux qui commandent les escouades des différents quartiers (c’est-à-dire ceux qui par un consentement tacite en sont devenus les chefs) se voient tous rassemblés, que le signal est donné.
L’horloge de l’église du Carminé met en jeu les ressorts de sa sonnerie, et la cloche sonore fait entendre à la multitude le premier coup de huit heures. A l’instant tout s’ébranle. Les pétards, les boîtes et les bombes éclatent par centaines à la fois.
Au départ, les Montevirginiens observent un certain ordre. Ce n’est que plus tard, et principalement au retour, que les défis à lacourse donnent lieu à des scènes qui tiennent du prodige, tant elles sont effrénées et délirantes. Trois cents véhicules roulent bruyants et rapides et soulèvent des nuages de poussière où ils disparaissent par intervalles. La route de Poggio-Reale en est encombrée.
Plusieurs dévots les suivent à pied en récitant le rosaire. Quelques-uns sont déchaussés par esprit de pénitence, et portent leurs souliers au bout d’une perche qu’ils tiennent en équilibre sur leur épaule, comme un soldat porte son fusil dans une marche forcée. C’est non-seulement une interminable, mais encore une touchante procession. Là, dans une voiture, vous apercevez avec ses parents une jeune fille pâle et défaite, les cheveux épars et nu-pieds. Elle a sur ses genoux un paquet de cierges qu’elle veut offrir à la Madone pour l’avoir sauvée d’une maladie mortelle. Plus loin, sur un char, une mère, dans l’attitude de la plus vive douleur, tient dans ses bras son petit enfant malade, et n’en détache ses yeux humides de pleurs que pour les tourner vers le ciel. Une autre jeune fille porte à l’autel de la bonne Mère de Montevergine les longues tresses de sa chevelure, celle-ci sa chaîne d’or, celle-là son collier et ses boucles d’oreilles. Un pèreMe famille dont les affaires ont prospéré lui apporte une lampe d’argent et s’empresse d’accomplir ainsi le vœu qu’il avait fait. Tous enfin vont remercier de quelque grâce reçue ou en implorer une nouvelle.
Mais avançons. A Poggio-Reale les cris perçants et désordonnés, les chants entonnés au départ avec tant d’enthousiasrpe, diminuent d’intensité et cessent presaue de
toutes parts. La vue des blancs monuments du Campo- Santo vient de faire entrer nos pèlerins dans un autre ordre d’idées et d’impressions; de douloureux souvenirs se réveillent à l’aspect du champ de la mort.
La brise embaumée qui descend des monts et agite mollement la cime des arbres, le tableau riant de cette plaine du Vésuve où sont déployés tous les enchantements, la pensée ensuite du saint pèlerinage, et par-dessus tout la mobilité inhérente à la nature humaine, ramènent bientôt la sérénité dans les esprits. La mélancolie disparaît, et les chants recommencent dans toute leur expansion primitive. Partout où passe l’immense et fougueux cortège , on accourt, on se précipite sur la. route ou l’on se met aux fenêtres.
Le Montevergine, qui tient par ses racines aux Apennins, s’élève solitaire au-dessus d’eux, comme l’Olympe audessus du Pinde, ou comme l’Horeb au-dessus du Liban. Le pic qui le couronne semble vouloir se dérober aux regards mortels en .se perdant dans les hautes régions de l’atmosphère. Il est flanqué de rochers escarpés, de précipices affreux où s’amoncellent et s’entassent les neiges de l’hiver. Le grand temple de Cybêle était situé à peu près à la moitié du mont, où se trouve aujourd’hui le monastère. On prétend qu’il servit de modèle au Panthéon d’ Agrippa. L’église fut bâtie par saint Guillaume, sur les ruines de l’édifice païen, en 1124. Jean, évêque d’Avdlino, en fit la dédicace au mois de mai, le jomr de la Pentecôte, avec un immense concours de fidèles. Elle fpt visitée deux fois par l’empereur Frédéric II, et par le roi Mainfroi, qui, par anticipation, y fit construire son mausolée. Mais la fortune lui réservait une autre sépulture au pont de Bénévent, où il périt en combattant contre son compétiteur Charles d’Anjou. Ce dernier prince, en visitant le nouveau temple, ordonna que ses trois lis d’or fussent sculptés sur l’architrave, tels qu’on les voit encore de nos jours. A dater de cette époque, l’édifice sacré prit le nom de Royal-Monastère. Tous les souverains du royaume de Naples, plusieurs monarques étrangers y ont apporté leurs dons et leurs hommages. Le long du rude sentier qui y conduit on rencontre de petites croix et quatre chapelles : la Paru ta, l’Aja, le Cirreto et le Scalzatojao. Cette dernière est ainsi nommée parce que les Montevirginiens ont l’habitude de s’y déchausser et de monter nu-pieds depuis cette station jusqu’au temple de la Vierge.
De Mercogliano au monastère on compte quatre milles d’une montée rude et pénible. De distance en distance, on doit suivre des rampes à demi ruinées et encombrées de chênes , de sapins et de hauts châtaigniers ; çà et là on rencontçe des amas de neige que juillet et août ne parviennent pas toujours à liquéfier.
C’est ordinairement au moment d’une grande calamité ou d’une catastrophe imminente que la superstition a le plus d’empire sur les âmes. Ainsi, parmi les Montevirginiens, c’est une croyance généralement adoptée que toute femme qui n’a point nettoyé ses cheveux de la pommade dont ils étaient imprégnés attire infailliblement un orage sur la montagne sainte, et la foudre sur sa propre tête. Pour éviter un tel danger et éloigner un désastre certain, on doit aussi s’abstenir de porter parmi ses provisions de la viande de porc et des salaisons de quelque nature qu’elles soient. C’est probablement une suite de la défense qui était faite anciennement aux prêtres de Cybéle de manger de la viande.
Après l’office divin et les pratiques de dévotion en usage, la piété et le recueillement font place à tout le délire d’une bacchanale des anciens temps. Au sommet et sur les flancs de la montagne, l’orgie se déchaîne dans toute sa liberté, bruyante, furieuse, échevelée. Comme les satyres
et les inénades, on se couronne de pampres, de lierre et ! d’un chapelet de cerises à défaut de grappes de raisin. La salle du banquet est partout ; grâce à la prodigalité des convives, des provisions en abondance jonchent le sol; le vin coule à Ilots, et des cris désordonnés s’élèvent de toutes parts. Les chants ne suffisent plus aux transports de la foule en délire. Bientôt les tambourins et les castagnettes résonnent sur tous les points ; c’est en dansant que le retour du pèlerinage s’effectue. (')