II. — LE MÉNAGE DE l’iNVENTEUR
L’ouvrier était sorti, pâle, abattu, le cœur brisé, du cabinet de M. Coubertin. Si encore son maître lui avait laissé quelque espérance ; mais loin de là : il venait de le repousser froidement, sans pitié, dans sa condition d’artisan manœuvre, d’homme de peine à la journée, lui qui se flattait d’avoir non-seulement réalisé un progrès industriel, mais d’être le créateur d’une œuvre utile à l’humanité. Cependant il alla reprendre sa place à l’atelier; mais jusqu’au soir il ne travailla que par saccades, tantôt avec l’emportement du désespoir, tantôt avec l’apathie du découragement. La nuit suivante fut mauvaise; l’insomnie lui donna de pernicieux conseils, desquels néanmoins sa nature foncièrement honnête triompha. 11 résulta pourtant de la lutte qu’il eut souvent à soutenir contre luimême que ses distractions devinrent plus fréquentes et ses mains moips habiles. 11 écoutait mal, exécutait à contre-sens, manquait ou brisait des pièces. Parfois, pris
de vertige, on eût dit, bien qu’il continuât à boire de l’eau, que son cerveau était envahi par l’ivresse.
L’insuccès de sa démarche auprès du maître de l’usine n’avait aucunement ébranlé sa foi dans l’importance de son œuvre ; mais l’impossibilité de la mettre en lumière lui faisait prendre en dégoût le travail et même la vie. Peut-être allait-il rouler sur une pente fatale , quand il s’avisa de penser à épouser sa voisine Nancy Germain, jeune fille honnête, douce, laborieuse, et si avenante que le charme de son sourire la rendait jolie. Nancy savait que Pierre Jousselin était bon sujet; elle se plut à croire qu’il la rendrait heureuse, et elle devint sa femme.
Ce nouvel élément de bonheur pour l’ouvrier fit aussitôt diversion aux tristes préoccupations que lui causait son idée fixe, et changea si complètement le cours de ses pensées qu’il sembla, durant toute une année, avoir perdu le souvenir de son grand projet. Au bout de ce temps, Nancy mit au monde une mignonne petite fille ; la naissance de sa chère enfant emplit de tant de joie le cœur de la jeune mère quelle osa se dire : « Je n’ai plus rien à demander à Dieu ! «
Quant à Pierre, sa félicité paternelle , qui fut d’abord aussi vive, eut moins de durée. Soit que l’enfant occupât trop Nancy et le privât d’une partie du temps quelle avait pris l’habitude de lui consacrer, soit que la passion de l’étude eût repris sur lui son empire tyrannique, il éprouva le sentiment du'vide au milieu de son ménage, et se persuada que les joies de la famille, si réconfortantes pour l’artisan
ojdinaiie, ne suffisenl pas à remplir la vie d’un penseur. Uette conclusion l’amena à tirer un jou-r de l’armoire les livres qu il lisait assidûment avant son mariage. Le lendemain, il consulta ses cahiers, puis il vérifia ses anciens calculs et recommença ses dessins ; la semaine suivante il avait entièrement repris le cours de ses méditationis et de ses absorbants travaux d’autrefois.
Lorsque Nancy, le voyant ainsi occupé chez lui, l’interrogeait sur ses journées à l’atelier et sur le surcroît de bien-être qu elle en pouvait espérer pour la maison, son mari lui imposait silenc-e de la main, mais toutefois sans colère, de façon pourtant à ce qu’elle ne le troublât plus.
La jeune mère nourrissait sa fille ; souvent l’enfant pleurait. Les gémissements de Valentine, l’air que Nancy fredonnait poui 1 apaiser, faisaient perdre à l’inventeur le fil de ses idées. Il ne s’en plaignit pas d’abord ; mais un jour quil était moins disposé à la résignation, ,un geste d impatience lui échappa. Nancy n’eut cette fois qu’une émotion de surprise; plus tard, elle s’attrista. Enfin, un soir que, distrait de son calcul mental, l’infatigable chercheur venait de céder à un véritable emportement, Nancy tout en larmes, s’écria : ’
Maudit soit ce travail qui vous absorbe au point de vous rendre méchant envers un enfant qui souffre !
II comprit la cruauté qu’il y avait de sa part à répondre à une violente crise de dents par un brutal accès de colère. Honteux de n’avoir pu rester maître de lui, il s’excusa sur iinportance du résultat qu’il se voyait au moment d’obtenir quand les cris de Valentine l’interrompirent.
— Vingt millions! dit-il.
Vingt raillions ! répéta Nancy avec stupeur.
Elle supposa que son mari venait de perdre tout à coup la raison. ^
Il faut dire qu’aprés deux ans de mariage elle ne savait rien de ce qui 1 occupait pendant les longues soirées qu’il épensait à lire, à écrire et à réver silencieusement auprès d elle. Ce n était pas que Pierre Jousselin ne souffrît point lui-même du mystère qu’il faisait à sa femme de son éternelle préoccupation ; mais l’idée que Nancy ne pourrait se l eiidre compte d un projet dont l’utilité avait échappé à intelligence de M.Coubertin, arrêtait la confidence sur ses lèvres. L’exclamation d’épouvante plutôt que de surpiise poussée par la jeune femme à ces mots : «Vingt millions! )> décida l’inventeur à parler.
La digue du silence rompue , son secret lui échappa comme un torrent qui se précipite, et parce que Nancy écoutait avec admiration , il crut qu’elle le comprenait.
S animant de plus en plus à mesure qu’il développait son pojet, 1 inventeur finit parfaire partager son enthousiasme a celle qui ne demandait qu’à croire en lui sans examen.
— -C’est beau, n’est-ce pas? disait-il.
C’est admirable! répondait-elle. '
— Tu ne te doutais pas de ce qu’il y a lâ-dedans, ajoutait-il en portant la main à son front.
— Comment aurais-je pu le savoir? tu ne me disais nen; il me suffisait de te savoir bon : pardonne-moi de n avoir pas deviné que tu es grand par le génie.
. monde aussi ignore ce que je suis; mais, sois-en sure, 1 m appréciera quand mon invention sera connue.
Il faut te hâter de la faire connaître.
— Sans doute, je le voudrais; mais il y a une difficulté qui m arrête.
— Laquelle ?
-- C est de trouver quelqu’un qui consente à m’avancer les tonds necessaires pour faire exécuter en grand le modèle de ma machine.
Que ne t adresses-tu à M. Coubertin? on dit qu’il aime à protéger ses ouvriers.
M. Coubertin ! répliqua sourdement Pierre Jousseliii; je lui ai parlé de mon projet, il m’a refusé son appui.
Ah! fit Nancy avec surprise.
Puis elle ajouta naïvement ;
— C’est peut-être que ton invention n’est nas aussi bonne que tu le supposes.
— Si fait, elle est excellente, affirma l’inventeur blessé du doute que hasardait la jeune femme; la preuve, c’est que je te l’ai expliquée tout à l’heure et que tu l’as trouvée admirable.
— J’ai cru ce que tu me disais, voilà tout. Mais si un homme comme M, Coubertin ne t’encourage pas, poursuivit Nancy, il est à craindre que tu te sois trompé; dans ce cas-là, mon ami, il ne faudrait pas perdre ton temps à poursuivre l’impossible, car, au lieu des millions dont tu m as éblouie , ce serait la misère que nous rapporterait ton invention.
Pierre Jousselin baissa tristement la tête, et, depuis ce jour-là, il ne parla plus à sa femme, de cette merveilleuse machine qui roulait sans dérailler dans son imagination.
Si la mère de Valentine put supposer que l’inventeur ny pensait plus, elle se trompa. Il cherchait encore, et avec d autant plus d’activité et de persévérance qu’une nouvelle idée s était greffée sur celle qu’il avait -mûrie pendant plusieurs années : il rêvait l’emploi de la vapeur perdue. ^
Nancy ne se plaignit pas de le voir revenir, quelques jours après cette scène de ménage, à ses cahiers et à ses imtits modèles de roues et d’hélices. Elle considérait ses études du soir comme le délassement nécessaire et la récompense légitime de ses journées loyalement employées a 1 usine de la rue des Ïrois-Bornes. Mais, quelques semaines plus tard , on vit l’inventeur venir moins exactement s atteler à sa besogne journalière; il commença à prendre l’habitude de rester chez lui le lundi. Nancy ne fit d’abord aucune observation à ce sujet. Elle crut que son mari était fatigué et souffrant ; elle ne s’alarma que lorsqu elle vit se renouveler périodiquement les jours de repos, et la paye de la semaine, toujours amoindrie, déranger ses calculs de ménagère. Elle risqua à ce sujet une observation timide.
— Connais-tu un seul des ouvriers de la maison Coubertin qui ne fasse pas le lundi? lui demanda son mari.
J en connaissais un, dit-elle avec l’expression du regret : c’était toi, Pierre. Pourquoi as-tu changé de conduite? la tienne était la bonne.
Elle me faisait du tort auprès des camarades.
— Encore si ce lundi perdu n’était qu’une non-valeur, objecta la jeune femme; mais c’est une journée de dépense. Tu achètes des livres, des estampes, que sais-je?
^ — Je dépenserais bien davantage, repartit brusquement l’ouvrier, si j’allais au cabaret comme les autres.
Nancy jeta sur son mari un regard douloureux; puis elle prit Valentine dans ses bras et la promena en fredonnant.
La première pierre noire venait de tomber dans le lac bleu du ménage.
Possédé du démon de l’invention, Pierre Jousselin travaillait d’autant moins régulièrement à l’atelier qu’il veillait plus tard chez lui. L’huile coûte cher, et la lumière empêchait l’enfant de dormir. Nancy, qui n’avait souvent que des nuits blanches, arrivait à un excès de fatigue qui menaçait sa santé. En outre, les yeux de l’inventeur devenaient rouges et gonflés ; le sang affluait à son cerveau avec une telle violence, qu’il pouvait croire parfois que son crâne allait éclater. Il avait perdu , il perdait l’apétitp. Toujours doux et paisible chez lui , honnête et conciliant
an dehors, rinlelligent compagnon d'autrefois n’était plus qu’un détestable ouvrier. Le contre-maître lui adressa des reproches et le caissier lui fit des retenues, de sorte qu’cà l’aisance qui régnait jadis dans le jeune ménage succéda la gêne, puis la pauvreté, et enfin la misère. Nancy traîna des haillons, Valentine eut froid.
La mère, qui jusqu’alors s’était résignée à souffrir, parla avec fermeté , puis avec violence ; elle réclama , moins pour elle que pour son enfant, la part de bonheur qui lui avait été promise, et que chaque jour, depuis quatre. ans, elle avait vu s’amoindrir, si bien que cette part de bonheur n’était plus qu’un regrettable souvenir. Nancy pleura sur le passé et maudit le jour où le prêtre avait prononcé leur mariage.
Pierre Jousselin sortit. Les reproches de sa femme l’avaient mal disposé à écouter patiemment ceux que dans l’occasion le contre-maître pourrait avoir à lui faire. Malheureusement cette occasion ne tarda pas à s’offrir. Sur une observation qu’il jugea blessante pour son orgueil, l’ouvrier, ordinairement pacifique et poli, s’emporta, et le soir, au retour dans son ménage, il eut à annoncer à Nancy que l’usine Coubertin lui était fermée.
— Q’allons-nous devenir? demanda-t-elle.
— Je ferai autre chose; d’ailleurs, je ne te demande que huit jours pour achever les études relatives à mon système de chauffage au moyen de la déperdition de 1a vapeur. Sois tranquille, je n’attendrai pas que je puisse exploiter le procédé moi-même, je le vendrai : ainsi nous n’avons plus que huit jours à souffrir.
— Va pour huit jours, dit avec résignation la jeune femme.
Quinze jours après, on portait les matelas et les couvertures du ménage au mont-de-piété.
La suite à une prochaine livraison.