SOUVENIRS D’UN PETIT JARDINIER
Un écrivain populaire, agronome éminent (‘), fait de justes réflexions sur Ie tort qu’on a de ne pas toujours prendre assez au sérieux les travaux et tes désirs des enfants.
« Je n’oublierai de ma vie, dit-il, combien j’eus de peine à obtenir un tout petit coin de terre pour y mettre les fleurs que je sollicitais de l’amitié de mes camarades d’école. Je l’obtins cependant sous un pommier du jardin, où l’ombre du feuillage me gênait fort. L’endroit était mauvais pour la culture; c’était, pensa-t-on, tout ce qu’il fallait pour loger des fleurs.
Mes succès, on le pense bien, n’étaient pas brillants; mais, si petits qu’ils fussent, ils me remplissaient de joie. Les charmantes fleurs que j’ai vues depuis n’ont jamais produit sur moi le genre d’émotion que je ressentais devant un œillet mignardise, un œillet de poète, une juliette blanche, un rosier pompon ou quelques pieds d’alouette élevés par mes soins.
r> Je me souviens de mes débuts dans la culture des légumes. Même impatience, même joie, mêmes impressions que dans la culture des fleurs.
i> J entrais alors dans ma dixiéme année et j’étais pensionnaire à 1 école primaire de Serigny, en compagnie de huit ou dix enfants de cultivateurs des environs. Les plus jeunes avaient huit ans; les plus âgés en avaient un peu plus de^ douze.
» Il y avait là, à Texposition du levant, contre le vieux mur de notre dortoir, une large plate-bande divisée en autant de compartiments qu’il y avait de pensionnaires.
(*) P. .Isigneaux, Petite école d’agriculture.
Chacun de nous disposait ainsi d’un jardinet clos de pierres plates posées de champ, et chacun était libre d’y cultiver ce qui lui était agréable. Mais, en général, nous n’y semions que de la laitue , afin de nous mettre au mieux avec notre vieux maître, M. Girod père, qui aimait la salade et qui avait reçu de son fils la mission de nous surveiller en dehors de l’école et de nous diriger dans la culture de nos jardinets. Il nous procurait la graine et nous disait : — Voyons, mettez-vous à la besogne; je suis curieux d’apprendre quel est celui de vous autres qui arrivera le premier à faire les plus grosses salades.
- » Et c’était à qui ne négligerait rien pour arriver le premier.
» Il ne me reste qu’un souvenir vague, presque effacé, du.plaisir que me causaient les jeux de l’enfance ; le souvenir de mes joies de petit jardinier est, au contraire, aussi frais que s’il datait d’un jour ou deux.
)) J’en suis à me demander si la plupart des écoliers ne recevraient pas la même impression aussi vivement que je l’ai reçue, et si chaque famille le pouvant n’aurait pas intérêt à donner à ses enfants un coin de terre au jardin et aies encourager à le cultiver.
» Quand vous le pourrez , ne donnez pas seulement le coin de terre à l’enfent; donnez-lui ou laissez-lui prendre ce qu’il faut pour en tirer partir. Après cela, dans un endroit perdu dontvous ne faites rien, bâtissez-kii en pierres, en briques ou en planches, des cabanes pour élever des lapins, des cochons d’Inde, des poules de Bentam, une volière pour un ou deux couples de pigeons. Vous aurez ainsi une miniature de ferme. — A petit fermier, petit domaine, petites étables et petits animaux. »