LE CLAVECIN DE JEAN LA FONTAINE
Malgré les recherches attentives d’utiles biographes, on sait bien peu de chose, au fond, sur la vie intime du grand fabuliste. En lisant avec attention toutefois ce qije de lui on ne lit plus guère, les pièces détachées qui parfois font ombre à ses écrits, on découvre ça et là de charmants renseignements sur ses goûts, sur ses habitudes même.
Jean la Fontaine avait chez lui, dans les derniers temps de sa vie, un clavecin. Était-ce lui qui l’avait fait venir alors que, comme il l’a dit, il
Mangeait son fonds avec son revenu.
C’est ce que nous ne pouvons savoir. Peut-être était-ce la' bonne M™e d’Hevrard qui lui avait donné cette aimable distraction. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’une personne de son voisinage, si ce n’est du logis qu’il occupait, venait jouer quelquefois de cet instrument qui commençait alors à être en vogue et que devait remplacer le piano.
(’) Voy., sur Agrigente, t. VI, 1838, p. 16; et t. IX, 1841, p. 156: et sur la Sicile, ses villes, rtitna. la Table de quarante années.
Jean la Fontaine allait à l’Opéra, et l’on sent, en dépit de quelques rélicences, qu’il y allait avec plaisir. Quant à la partie historique, ses souvenirs toutefois ne vont guère sur ce point au delà du règne précédent; c’est-àdire qu’ils s’arrêtent au temps de Louis XIII, amateur si passionné de l’art musical et se livrant même parfois à la composition.
Le fabuliste ne soupçonne pas encore les ressources puissantes de la musique italienne; il ne va pas dans ses admirations au delà de Lulli, avec lequel, du reste, il se fâcha lorsque, pour les paroles de certaines pièces, il dut remplacer Quinault. L’exécution bruyante lui fait peur, on le voit, et Lambert, que cite Boileau, suffit comme exécution à ses enchantements.
S’il se plaint avec quelque apparence de raison des imperfections qu’on remarquait de son temps dans l’art du machiniste, s’il trouve naturel qu’on préfère au plaisir des yeux les nobles plaisirs de l’intelligence servis par Corneille et par Molière, dont le génie trouve en lui un écho, il sait apprécier à leur valeur les chanteurs et les instrumentistes, et il est vraiment curieux de lui entendre nommer avec une approbation marquée ceux qui étaient alors en vogue. Les grands drames en musique de Lulli et de Quinault, Alceste, Thésée, Caclmus, commençaient alors une école nouvelle. On voit que le fabuliste n’en fut nullement charmé ; il est curieux de lui entendre dire :
De Baptiste épuisé les compositions Ne sont, si vous voulez, que répétitions.
Le François, pour lui seul contraignant sa nature.
N’a que pour l’Opéra de passion qui dure.
Les jours de l’Opéra, de l’un à l’autre bout,
Saint-Honoré, rempli de carrosses partout,
Voit, malgré la misère à tous états commune.
Que 1 Opéra tout seul fait leur bonne fortune.
Ce que le bonhomme en réalité aimait, c’était la musique intime, ce qu on a appelé après lui la musique de chambre. Il dit avec regret :
On laisse là Dubut p), et Lambert (2), et Camus (3).
Or, ces trois grands artistes ne figuraient guère dans les orchestres à fracas. Il ajoute, en parlant du genre de musique plus rapproché de ses goûts qui doit reprendre faveur après le Jubilé :
...... De retour de mainte et mainte église,
Nous irons, pour causer de tout avec franchise.
Et donner du relâche à la dévotion.
Chez l’illustre Cerlain faire une station.
Certain, par mille endroits également charmante.
Et dans mille beaux arts également savante ;
Dont le rare génie et les brillantes mains Surpassent Chambonnière (h, Hardel, les Couperains.
De cette aimable enfant le clavecin unique Me touche plus qu’lsis et toute sa musique.
Rien qu’à lire ces vers, on comprend parfaitement que Jean la Fontaine était de ceux qui gardaient leurs émotions pour la musique du règne précédent. Le maître de l iJlustre Certain, Niert, s’honorait probablement alors du titie de valet de chambre du roi Louis XIII; mais c’était en réalité un trés-babile musicien, qui formait les meilleurs exécutants de son époque. On le voit au pied du lit du roi, dans sa dernière maladie, mêlant ses chants reli-
(') Très-habile joueur de luth.
Ç) Lambert, mort à quatre-vingt-six ans, en 1696, était beau-père de Lulh. 11 a été inhumé dans l’église des Petits-Pères.
Fl Camus, né en 1631, mourut en 1677. 11 était ténor à la chapelle, et se faisait admirer surtout aux concerts spirituels,
(‘*1 Chambonnière occupait la charge de premier clavecin lic la | chambre du roi. Le savant Fétis dit que l’on peut considérer cet liabile I claveciniste comme le clief d'imo école qui s’c.st propagée jusqu’à Ra- ' me-iu. Il nous a etc impn-;.,ilile de ti'ouver aucun rensuigiiement biu- ■
gieux à ceux du monarque lui-même, qui, bien près de sa lin, se faisait faire encore de la musique, et unissait sa voix à celle des autres chanteurs peu d’heures avant sa mort(‘).
La jeune fille dont Niert avait été le maître était encore dans un âge bien tendre lorsque le fabuliste l’entendit: elle avait tout au plus quinze ans; mais elle parcourut une carrière assez longue, car elle vécut jusqu’en l’année 1711. Son instrument de prédilection, le clavecin, faisait rage alors, et, pour ceux qui ont été à même d’entendre ce maussade précurseur du piano, ce devait être sans aucun doute un bizarre effet d’instrumentation que
Vingt clavecins unis à cent violons.
La Fontaine n avait pas tort, à coup sûr, de plaindre ceux que l’on prétendait charmer par une semblable cacophonie. Il faisait ainsi preuve de goût.
DIEU
Toute loi nécessaire suppose une existence nécessaire qui en fait le principe. Ainsi la pensée, s’exerçant avec ordre et harmonie, est une démonstration de Dieu.
Herder.
LES CONFRÉRIES DE CHARITÉ
EN NORMANDIE
Suite. — Voy. p. 69, 103, 154.
Les frères de charité se réunissent le premier dimanche de chaque mois, à l’issue de la grand’messe, pour donner connaissance des amendes encourues; car il existe des règlements qui précisent avec soin tout ce que les frères de charité ont à observer dans l’exercice de leurs fonctions, et qui punissentpar des amendes tout manquement et toute infraction.
Les condamnations sont prononcées par l’échevin, mais à la condition qu’elles ne dépassent pas un cerlain chiffre.
Les confréries àecharilé, se montrant vraiment dignes de ce nom et comprenant parfaitement les devoirs que l’humanité impose, ne refusent leur ministère à personne, pas même aux suppliciés.
Les statuts de fondation des charités, recueillis par écrit à leur origine sur parchemin ou sur papier, ont été conservés par un grand nombre de ces confréries; quelquesuns renferment des documents intéressants (■).
Quelques-uns de ces livres, écrits en caractères gothiques, ornés de belles lettres fleuronnées, enrichis de magnifiques miniatures ou de reliures précieuses revêtues de plaques à images ciselées ou en argent repoussé, sont des trésors inestimables à la fois pour l’artiste et pour l’archéologue.
Nous allons en reproduire quelques passages qui nous ont paru curieux, soit parla singularité des coutumes auxquelles ils se référent, soit par la naïveté de la rédaction .
Ainsi, après avoir parlé d’une institution qui paraît spéciale à la charité d’Orbec, celle de quatorze chapelains chargés « chacun en leur regard acquitter le divin service d’icelle, en outre des esquevin, prevost et frères servants», les statuts de cette charité ajoutent que «les sus-
graphique quelque peu détaillé sur la charmante Certain. En revanche, la famille des Couperains a fort occupé Fétis, qui la fait bien connaître.
(') Voy. Ciniber et Danjou, Archives curieuses de l’histoire de France, 2^ série. »
(-) La plupart des confréries possèdent aussi des registres renferin.iiif les noms de leurs membres et l’indication des services funèbres a céleinerj.iar la confrérie en l’honneur de ceux qui en ont fait partie cl qui süui, décédés, ce qu’on appelle la liste des fondations en l’honneur des trépassés.
dits quatorze cliappellains seront gens bien vivanls , sans prendre ni avoir rancune les ungs contre les aultres, assistants au divin service, ayant robes longues et sans aulcun scandale, — duquel cas qu’ils esrenient ce que dist est, y seroit pourveu par le prevost, esquevin et confrères servants en icelle charité. »
A l’occasion des cérémonies religieuses qu’on doit célébrer lors des sièges ou réunions solennelles de la charité, on lit dans les statuts de la charité de Notre-Dame de Louviers, de 1450, « que les dimanches qui précèdent les deux sièges seront faits deux sermons solennels, sionpeult trouver homme pour les faire. »
Plus loin , les mêmes statuts portent que « si aulcun frère ou sœur meurt en lointain voyage, on fera son service en la dite église ou autres de la ville , au plaisir des amis, comme si le corps dudit frère étoit présent. »
Plus bas encore :
« Les prévôt, échevin et frères servants, tant de la paroisse Notre-Dame, Saint-Jehan, Saint-Germain, qu’autres paroisses, seront tenus aller en procession après le corps de notre Seigneur Jésus-Christ, le jour de Saint-Sacrement et des octaves, chascun un chapeau de fleurs sur sa teste en cognoissance et signe de fraternité, ainsique mieulx l’on le pourra faire selon le temps et la saison d, ajoutent les statuts d’Orbec, « et les femmes d’iceulx officiers et serviteurs auront chacune son chappel à leurs dépens, tel qu’ils pourront recouvrer et vouldront porter. »
« Si aucuns frères ou sœurs, disent encore les statuts, ont haine l’un contre l’autre, les dessus dits prévôt, échevin et frères servants , en leur pouvoir , fraternellement les mettront d’accord sans prendre aucune cognoissance de cause appartenante ou qui fut pendante devant monsieur l’ofucial d’Évreux ou autre juge compétent. »
« S’il y a quelque frère ou sœur malade dont on ait connoissance, dit l’article 52 des statuts delà charité de Damville, le clerc (delà charité) sera tenu de le faire savoir au prêtre pour le recommander aux prières ; et, la messe finie, les dits frères seront tenus de l’aller visiter et conforter, et des biens de ladite charité lui distribuer. »
« S’il y a quelque frère ou sœur de ladite charité qui ait bien fait son devoir, qui vienne en nécessité, soit par maladie, par emprisonnement ou autrement, tellement qu’il ne puisse gaigner sa vie, après l’avoir fait savoir aux prévôt, échevin et serviteurs, ils seront tenus de le visiter et, selon sa nécessité et indigence et la faculté de ladite charité, lui aider et seccurirpar chaque semaine, ainsi quepar lesdits serviteurs sera avisé. »
Lebrasseiir, dans son Histoire du comté d’Évreux, rapporte qu’il existait une disposition semblable dans les statuts de la charité d’Évreux :
«Si quelqu’un d’entre eux tomboit dans le besoin, la confrairie , clft-il , s’eng'ageoit d’y subvenir , et cette subvention, dans ce temps-là (c’est-à-dire en 1423, lors de la fondation), étoit de deux sols six deniers par jour pour leur subsistance. »
« Item, dit un article des statuts de la charité de Damville, si aucun frère ou sœnr n’a de quoy estre ensevely, on luy trouvera linge aux despens de la charité. »
Il va sans dire que le frère tombé en maladie ou en pauvreté est dispensé de payer sa cotisation.
Les devoirs d’assistance des frères les uns envers les autres étaient tellement étroits que c’était à peine si l’excommunication de l’Elglise pouvait les rompre.
« Se aucun frère ou sœur, dit l’article 41 des statuts de la charité de Notre-Dame de la Couture, à Bernay, va de vie à trépassement, et soit en sentence d’excommunication, pour tant qu’il a fait son devoir à la dite carité, icelle carité luy doit aidier et le fera absoudre jusques à la somme
de dix soulz tournois, non plus pourtant qu’il y puisse estre absoulz , et se il n’a de quoy estre ensevely , la carité lui doit aidier de deux aulnes' de toille. »
La fin à une autre livraison.