LE SINGE DU PÈRE CABASSON
Le père Gabasson était un bon dominicain, confrère du célèbre missionnaire J.-B. Labat, si renommé parmi nos vieux voyageurs, el si célèbre chez nos voisins, qui l’appelaient le belliqueux père Biaise. Ce père Gabasson résidait dans l’île de Saint-Christophe, et il s’en fallait de beaucoup qu’il eût les goûts guerriers de son confrère. Celuici était toujours en voyage dans les forêts et toujours en chasse ; le père Gabasson recueillait les blessés, les soignait et souvent s’en faisait tendrement aimer.
Dans une grande chasse aux singes, dont parle Labat avec enthousiasme, une pauvre guenon portant son petit sur son dos avait trouvé la mort. Ce petit singe avait été recueilli par le père Gabasson, que ses habitudes éloignaient des exercices cynégétiques de son confrère, et il était devenu, pour nous servir des propres expressions du missionnaire, « le plus joli animal qu’on pût souhaiter. »
Ce petit singe n’ava . qu’un défaut : il ne pouvait souffrir qu’on l’éloignât un seul moment de son maître, qui, en raison de cet attachement, ne pouvait se décider à le mettre à la chaîne; il gambadait en toute liberté, et l’on ne songeait à l’enfermer que lorsque le père se rendait à l’église.
Or, voici ce qui arriva de cet excès d’indépendance, et ici nous laisserons parler un témoin occulaire :
« Il s’échappa une fois, et, s’étant allé cacher au-dessus de la chaire du prédicateur, il ne se montra que quand son maître commença à prêcher; pour lors, il s’assit sur le bord, et, regardant les gestes que faisait le prédicateur, il les imitait dans le moment avec des grimaces el des gestes qui faisaient rire tout le monde. Le père Gabasson, qui ne savait pas le sujet de ces risées, reprit d’abord ses auditeurs avec assez de douceur; mais, voyant que les éclats de rire augmentaient au lieu de diminuer, il entra dans une sainte colère, et commença à leur reprocher d’une manière très-vive le peu -de respect qu’ils avaient pour la
(M Rien de trop. «Un esclave, dit le commentaire, dont la main aurait six doigts perdrait de sa valeur au marché.
(-) Salouk, ville d’Arméme, célèbre par ses chiens de chasse.
Y] A la fin des nuits d’été, Sirius se lève après le coucher d’Orion.
(') Arbre au feuillage vert foncé dont le fruit est amer. D’après une légende populaire arabe, ses branches servent d’abri aux démons.
parole de Dieu. Ses mouvements, plus violents qu’à l’ordinaire, tirent augmenter les grimaces et les postures de son singe et le rire de l’assemblée. A la fin, quelqu’un avertit le prédicateur de regarder au-dessus de sa tête ce qui s’y passait. Il n’eut pas plus tôt aperçu le manège de son singe, qu’il ne put s’empêcher de rire comme les autres ; et comme il n’y avait pas moyen de prendre cet animal, il aima mieux abandonner le reste de son discours, n’étant plus lui-même en état de continuer, ni les auditeurs de l’éccHiter. » (*)