FRITZ VAN DE KERKHOVE
l’enfant peintbe.
Un enfant naît à Bruges en 1862. Il est chétif; la tête présente une ampleur anormale ; rien-en lui ne ressemble aux autres enfants. Un fil si léger le rattache à la vie que la
Fritz Van de Kerkhove, d’après un portrait peint par son père. — Dessin d’Édouard Garnier.
moindre secousse peut le rompre. Il vivra pourtant, mais un printemps à peine. Le temps d’ouvrir les yeux aux clartés du jour, de sentir palpiter en luil’âme de la nature, d être ébloui, et il n’est déjà plus. Il n’y a pas de lendemain à son aube; il meurt, un doigt sur la couronne, sans être élu. Et une grande promesse de gloire sombre avec lui, le 12 août 1873.
Onze ans ! jours avares ! Il ne vit que le temps de s’annoncer, de dire à ses parents, à son pays : Si je pouvais vivre ! Et son dernier geste est pour porter la main à son front. Quelque chose d’immense et de confus s’agite dans les profondeurs de son cerveau : c’est tout un monde en travail. Et puis une convulsion , un soupir, des yeux qui se ferment, des mains inertes; l’enfant meurt avec son secret !
Mais il ne meurt pas tout entier : une piété touchante a lecueilh ses travaux. Ces fleurs de sa vie sont aujourd’hui la gerbe d immortelles sous laquelle il dort. Inutile de revenir sur le bruit qui s’est fait autour de l’exposition de son oeuvre : on a douté d’abord devant les productions d’un instinct si miraculeux; puis on s’est rendu à l’évidence; à Heure présente, on sait bien que c’est la petite main de entant qui a tout fait. Le père a pu lietoucher, ajouter, I
poncer, vernir ; mais une âme vit dans tout cela; et cette âme est jeune et candide.
On raconte des choses charmantes et douloureuses de son esprit, de ses études, de ses travaux. La curiosité publique lui a fait une biographie. Lui qui n’eut pas le temps de vivre, n’eut pas le temps d’être jeune. Il fut sérieux et triste dès son premier regard. Rarement on le voyait se mêleraux jeux de ses compagnons; lebruitlui faisait peur; il recherchait le silence et la solitude : c’est que déjà pesait sur ses épaules sa jeune royauté. Les infants qui ne doivent pas régner ont quelquefois ces commencements sévères.
Il vivait dans une demeure d’artiste. Des tableaux en.couvraient partout les murs. Quelque blonde vierge d’or n’eut qu’à sortir d’un des vieux cadres qui ornaient les chambres pour jouer à son berceau le rôle de fée de la peinture.- M, Van de Kerkhove le père est lui-même un peintre, d’une fantaisie un peu tourmentée : il a gravé à l’eau-forte des scènes à la manière de Callot ; sa palette a de l’harmonie et de la finesse. L’exemple paternel, joint à l’influence secrète des œuvres qui l’entouraient, engendra sans doute en
(’) Nous devons cet article à la bienveillante collaboration de M. Camille Lemonnier, auteur belge, dont les oeuvres sont bien connues en Fr.ancp.
Fritz le désir de peindre à son tour. Depuis que l’enfant n’est plus, sa sœur, qui a douze ans à peine, a repris ses pinceaux.
Fritz s’essaya de bonne heure à la couleur; il inventait des tons, les mariait, et s’ingéniait à trouver des accords. Sa passion était de feuilleter les albums, les livres à gravures, les publications illustrées : il est toujours demeuré fidèle à cet amour de l’image. Ainsi son imagination se
remplissait d’aspects grandioses ou charmants; il connaissait les landes, les montagnes, les rochers, la mer; mais le merveilleux, c’est qu’il ne voyait pas la gravure dans sa réalité toujours monotone et froide, si on la compare à l’effet de l’œuvre peinte; les terrains se paraient à ses yeux de tons calcinés sur lesquels tranchaient les verdures; la mer roulait des flots bleus, et les mille dégradations du jour donnaient au ciel les mobiles chatoie-
Paysages par Fritz Van de Kerkhove. — Dessins d’Édouard Garnier.
ments du prisme. Sa contemplation, en un mot, était celle d un peintre , suppléant à la couleur absente par le souvenir et l’instinct.
Quand il commence à peindre, c’est d’abord d’après les gravures qu il a sous les yeux. Il ne copie pas servilement. L invention perce dans la reproduction , invention naïve qui aboutit à des mélanges étonnants : oh verra, par exemple, un moulin sur le bord d’une falaise; mais déjà les objets sont bien dans l’air, et des harmonies délicates
accordent entre eux les tons. Plustard, quand la fréquentation de ces livres de gravures aura rempli son. cerveau d’images familières, il prendra en lui-même les sujets qu’il traitera : c’est la période des rocs farouches, des hautaines falaises, des pics à forme humaine, tailladés, déchiquetés, denticulés, sur lesquels quelquefois se dresse la potence avec son chapelet de pendus. On pourrait l’appeler la période purement romanesque de Fritz Van de Kerkhove; elle n’est pas la moins intéressante. A côté d’improvisa-
lions violentes, des parties de paysage plus calmes bai- | gnentdans un jour vrai. C’est le premier réveil d’un sens qui ne s’exerce que tard chez l’homme, le sens de la nature et de la v,érité.
Il semble qu’une fenêtre se soit ouverte dans l’ombre de l’atelier où travaille notre jeune peintre, et lui ait révélé la lumière tiède et caressante du dehors. Vers ce temps, je crois, son père le conduisit souvent à la mer. Bruges en est peu distant : c’est une promenade exquise et qui se poursuit, cà tra^'ers une plaine de plus en plus plate, jusqu’au moment où les dunes se dessinent au loin. L’impression fut profonde pour l’enfant. La première fois qu’il vit la mer, il resta longtemps à la regarder, grave, inquiet, sans rien dire. De fines petites ébauches rappellent les joies solitaires de ces contemplations ! Car il a peint souvent la mer, tantôt dans son calme, tantôt dans sa colère. L’eau l’attirait : dans la plupart de ses travaux, on trouve des lacs, rayés par la liimiére. Ces belles surfaces moirées tentaient son pinceau. En eût-il pu être autrement pour le petit Vénitien du Nord, et Bruges n’est-elle plus la ville des canaux?
11 avait aussi un grand amour pour les ciels, les azurs pâles du printemps, les bleus intenses de l’été, les tons cendrés des ciels couverts. Le vent et l’averse le trouvèrent souvent occupé à regarder décroître à l’horizon la forme monstrueuse des nuages ardoisés de l’ouest. On peut dire qu’il a peint le ciel à toutes les heures, par tous les temps; mais les pages mélancoliques où la tristesse de l’air est en harmonie avec la sévérité du site ne sont pas les moins nombreuses. ^
Il semble qu’il ait eu le pressentiment de sa courte destinée : son labeur pendant trois ans est effrayant, On ne compte pas moins de 350 panneaux de 1870 à 1873. Ce sont presque toujours des planchettes de caisses à cigares ; il peint, du reste, sur tout ce qui s’offre à sa main, panneaux, débris de caisses, fragments de douves. Sa pratique est expéditive : il ne s’arrête pas aux détails; ce qu’il recherche, c’est la masse, la tache puissante ou moelleuse, l’impression et l’effet. Çà et là il truelle; ailleurs-, il se sert de frottis légers ; il obtient ainsi tour à tour la densité et la transparence. Mais ce qu’il a de remarquable, c’est la distinction et la poésie du ton.
Il avait son rêve, la gloire ; il voulait devenir un grand peintre. Il y avait dans ses entretiens une préoccupation constante d’être plus que les autres. 11 aimait à parler peinture : il en raisonnait avec son père. Il lui arriva plus d une fois d’oser lui dire qu’il le croyait dans le faux : son père reconnaît qu’il avait presque toujours raison. Au milieu de ses songes et de ses travaux, son petit corps frêle se délabrait chaque jour un peu plus ; puis vinrent les douleurs aiguës, et enfin la mort. C’est seulement depuis qu’il n’est plus que M. Van de Kerkhove père, dans une pensée pieuse, et comme pour le faire revivre dans son travail même, a peint sur quelques-uns des petits panneaux qu’il a laissés sa chère image, tantôt debout et regardant le ciel , tantôt couché sur la herge d’un fleuve ou assis sur le bord d’une barque, la tête dans les mains, et regardant filer l’eau indéfiniment.