‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 571 sur 712 · PROMENADE EN MER · texte numérisé non relu

PROMENADE EN MER

En l’an de grâce et de notre jeunesse. . . il y a longtemps, un matin du mois d’août , le jour delà fête delà Vierge , au son des cloches, une barque de pêcheurs descendit la rivière noire du Dourdu et entra dans la rade de Morlaix. La brise endormie laissait pendre les voiles. Pas un frisson sur l’eau.

pas un bruit dans l’espace. La mer haute et calme reflétait l’azur pâle du ciel, et descendait doucement. La barque glissait sur ce lac de la mer à la dérive du reflux. Un calme immense baignait la terre et l’eau. Les phares s’éteignaient, l’homme soufflait ses feux devant la lumière de Dieu. Le croissant de la lune pâlissait. Les goélands, posés sur la grève, nevolaient pas encore. Toutes les choses respiraient, tous les êtres savouraient la fraîcheur, la pureté, la paix, l’espérance, la jeunesse du matin.

Où allait cette barque matinale? A un pardon, une fête dans une île. Un pilote à la mâle figure la conduisait; un enfant tenait la barre du gouvernail , et sur les bancs un groupe de jeunes hommes, de jeunes femmes, d’enfants, goûtait le plaisir d’une promenade en mer.

Le matin est l’heure de l’espoir ; de tous les cœurs se leva une volée d’espérances, comme les oiseaux de sous les hois du rivage. Tout à coup la brise s’éleva, souffla du nord-ouest. C’était le vent contraire. Il fallut louvoyer, voguer en zigzag, renoncer à courir droit sur l’eau. Le voyage qu’on espérait court menaçait d’ètre long.

Les femmes avaient un peu peur de l’inclinaison de la barque sous le vent ; ihais, rassurées vite, elles se donnèrent au plaisir des yeux. La barque courait d’un rivage à l’autre, et, dans la rotation du virement de bord, laissait découvrir de près les coteaux, les vallons, les champs', les bois, les manoirs des deux plages, tout ce beau cirque de la rade.

L’un des passagers retrouvait là son cher horizon d’enfance. Il regardait, à droite, la côte nue et sévère cachant, à l’entrée d’une coulée ombreuse, un* cottage avec ses bateaux de plaisance , ses yachts à l’ancre ; à gauche , la côte ombragée et riante, les blés jaunis, onduleux comme des vagues dans leur haute clôture de taillis, les fermes à l’ombre ; Locque'nolé, le frais village de pêcheurs, le promontoire arrondi de Coat-Ibés, ses prairies en pente ombrées par ses hêtres, ses terrasses italiennes dans leur nid de verdure ; la gracieuse baie du Francie et son château solitaire, où la sœur de lady Stanhope cachait sa fière beauté ; plus loin, au fond de la baie, dans la brume lumineuse du malin, une anse de sable jaune, des vergers à l’abri du vent, une oasis d’ombre, une Thébaïde de famille, le manoir hospitalier de Keromnès, moitié foyer, moitié chapelle, qui unit les deux noblesses de l’homme, la charité et la prière.

Au-dessus, sur le plateau aride, on voyait l’église de Caranlec,le cap allongé de Penanlah, contre-fort avancé, môle de granit qui abrite la rade des vents du nord et la ferme contre la haute mer; ici, là, des navires à l’ancre détachant leur silhouette noire sur le ciel clair ; en haut des ailes blanches, en bas des voiles blanches volant vers le large. Au fond, derrière la barque, un promontoire boisé s’éclairait au soleil levant, le jour dissipait les terreurs de la nuit, les démons des landes, sur la montagne de la fée Morgan. Et sous sa grande ombre la rivière s’enfonçait entre des collines de pins et de hêtres, entre de hauts rochers schisteux d’un bleu sombre, teintés de rouge par des touffes de bruyères. La fleur aime le rocher, la grâce aime la force.

La barque arrivait à l’embouchure de la rade, devant sa barre d’écueils. Elle sentit l’ondulation de la houle, cette rude berceuse. Comme l’enfant au gouvernail laissait flotter la barre , le pilote lui cria : Lofe ! lofe ! et serra le vent. On croisa une barque en route. Le vieux loup lui jeta ce salut au passage ; « La mer est belle; pas d’Anglais en vue ! »

Les îlots jaunissaient au soleil ou se noircissaient sous l’ombre des nuages voyageurs. Un des passagers les nommait à ses compagnons. Yoilàle phare de l’île Noire, cette tour carrée' sur un écueil. Voici le château du Taureau, le gardien de la rade, que le soleil illumine et qui a eu son rayon de gloire. Ce fort fut dressé en 1542 par les bourgeois

de Morlaix contre les pirateries anglaises. Trois dogues lancés la nuit sur le rocher servaient de sentinelles. Louis XIV prit, en 1661, leur château aux Morlaisiens, et . en fit une prison d’État. C’est là, dans un cachot creusé en I plein roc, au-dessous de la mer, comme celui de Bonnivard à Chilien, qu’en 1765 fut enseveli, en expiation de son indépendance, la Chalotais, ce procureur général du Parlement de Rennes, qui défendit la fortune de son pays contre les impôts destructeurs de Louis XV. C’est là que furent enfermés, en 1795, les conventionnels Romme, Bourbotte et Soubrany, qui devancèrent par une mort volontaire le supplice de l’ignoble guillotine.

Les canons dormaient sur la plate-forme. Qu’ils dorment toujours !

La barque s’aventura dans l’archipel d’îlots ; le pilote alors saisit la barre. Il fallait sa main virile pour louvoyer dans ce labyrinthe d’écueils. Partout, du reste, une main prévoyante avait dressé des balises, des tourelles, des signaux sauveurs sur les récifs visibles ou invisibles. « Ah ! dit le pilote, c’est le brave M. Cornic qui a fait toufcela, jour et nuit. Il avait pitié des marins ; il donnait son bouillon et sa viande aux pauvres gens , gardait pour lui la soupe au congre. Il aimait le pauvre monde, cet homme de Dieu. C’était la providence du pays. »

Les passagers connaissaient cet héroïque inconnu, populaire dans la Bretagne, ce marin qui avait donné la consolation de la victoire au milieu des défaites navales de LouisXV, ce bon Samaritain de la mer, ce grand homme de bon secours, qui sauva six cents inondés dans un débordement de la Garonne, et dont Thistoire, cette grande oublieuse, ne connaît ni le berceau ni la tombe. L’histoire recueille le bruit plus que le bien. Comme a dit Lamartine :

Et l’histoire, écho de la tombe.

N’est que le bruit de ce qui tombe Sur la route du genre humain.

La barque entra dans la haute mer ; alors commença le combat. « L’eau est l’élément triste » , a dit encore Lamartine. Un frisson de terreur courut sur les passagers devant cette immense tristesse de la mer. Plus d’un se rappela le proverbe breton :

« Ma barque est si petite, et la mer est si grande ! »

Les figures pâlirent, les voix firent silence à cette grande plainte des vagues. Les goélands passaient avec un grand cri lugubre, chant de deuil entrecoupé par la basse solennelle de l’Océan. Les oiseaux de proie de la mer, les cormorans, perchés sur leurs roches noires, fixaient sur la barque des yeux farouches. La hoirie grossissait. Les lames glauques battaient les lianes gémissants du bateau, se brisaient à coups sourds sur la proue, moiéllaient les voiles , retombaient en rosée saline sur les passagers dans l’angoisse, et semblaient irritées contre l’audace de cette barque intrépide qui osait violer leur solitude. Ses voiles inclinées sous les coups du vent, renversée par la raffale, menée sur l’abîme mouvant par son pilote héroïque, la barque se redressait toujours, descendait à la mort, remontait à la vie, courait blanche d’écume dans cette neige i des vagues.

I Qui n’eût admiré cette lutte d’un homme contre l’Océan,

I ce marin initié à tous les secrets, tontes les ruses du vent, Aoutes les fougues de la mer, tous les pièges des écueils; ce pilote au visage brun, hâlé, serré sous sa cape de toile goudronnée, aux yeux perçants d’oiseau de mer illuminés de la seconde vue de l’abîme, la main à la barre, le-s cheveux fouettés par le vent, la tête dans l’auréole des vagues ; cet homme dompteur de l’élément , ce faible vainqueur du fort?

A l’avant, debout contre le mât, un jeune homme contemplait ce grand spectacle. Il aspirait à pleine poitrine et à plein cœur le souffle, la sève, la vie, l’indépendance, le

Sursum corda de l’Océan. Il admirait la mer, cet élément libre, cette souveraine inspiratrice du rêve et de l’action, cette grande sibylle agitée et frémissante sous le souffle d’un dieu. 11 écoutait gémir la barque plaintive , aux cordages sonores, comme un grand instrument à cordes de la mer. Il aimait cet élément vivant, frère de l’homme, qui bat comme son cœur, monte et retombe tel que lui; qui a nos caprices, nos passions, nos orages, nos gémissements, nos silences, nos lassitudes, nos calmes et nos sérénités.

La fin à la prochaine livraison.

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