SES MÉMOIRES
Suite. — Voy. t. XLUI, 1875, p. 185.
Le temps était venu pour Duclos de se choisir un état. Sa mère l’en pressait; elle vint même à Paris pour le hâter de prendre une résolution. Mais son goût pour les lettres et aussi pour une liberté excessive le détournait de 1 étude du droit, qui lui eût le mieux convenu. Il avoue sincèrement ses fautes dans cette période de sa vie et le caractère de quelques individus qui l’y entraînaient. Sa narration a des pages réellement instructives lorsqu’il met en relief des charlatans, comme le milieu du dix-huitiéme siècle en vit surgir un si grand nombre.
Parmi les nouvelles connaissances qu’il admettait alors dans son intimité avec une facilité si déplorable, il y avait un certain Saint-Maurice, dont il appréciait fort l’entrain ■et la vie joyeuse. Le temps de ce personnage se passait en gais festins, ou plutôt en d’interminables bombances; ce n’était cependant qu’un simple employé de la Compagnie des Indes, et pour subvenir à ses dépenses, il ne devait avoir en apparence que de très-modiques appointements. Une mystérieuse confidence de cet individu apprit un jour au jeune Duclos pourquoi il était si chaleureusement choyé par lui, et ce qu’on attendait de sa complaisance. L’anecdote pourra paraître un peu ridicule, mais souvenons-nous de ce que nous avons entendu dire en notre temps des évocations des tables tournantes, et nous serons moins disposés à rire de nos aïeux.
« Saint-Maurice ra’engageaun jour àune promenade aux Champs-Elysées, et là, il me dit qu’il se trouvait à la tête d une société de personnes assez considérables par leur état et leur fortune auxquelles il avait persuadé qu’il se trouvait en commerce avec les génies élémentaires, dont il il pouvait leur procurer les faveurs; que dans certains jours il rassemblait ses adeptes dans une salle, où, les volets fermés, deux bougies ne donnaient de la lumière que ce qu’il en fallait pour se reconnaître en prenant place autour de la salle. Alors Saint-Maurice, en qualité de ministre à’Alaël, après une espèce d’invocation en style oriental et cabalistique, faisait le tour de l’assemblée, recevant un billet cacheté qui contenait la demande de ce qu’on désirait du génie. Il s’approchait ensuite d’une manière d’autel ' sur lequel était un réchaud plein de braise allumée, où le ministre paraissait jeter tous ces billets qui étaient consumés. Mais comme il était excellent escamoteur (il en avait fait le métier), il substituait aux billets recueillis ceux qu’il avait apportés tout préparés. Il annonçait alors qu’à la première assemblée il rapporterait à chacun la réponse à sa demande, et l’on se séparait. Rentré chez lui, il ouvrait les vrais billets et composait les réponses. Les initiés , y trouvant toujours quelque chose de relatif à la demande qu’ils avaient faite dans un billet brûlé sans être décacheté, ne doutaient pas que leur prière n’eût monté jusqu’au trône ; d'Alaël. I
I) Le grand prêtre, Saint-Maurice, se bornait à donner! séparément à chacun la lecture de la réponse à son billet, sans la lui laisser, de peur des conséquences. Ce qu’il y avait de plus singulier, c’est que le génie, qui était assez puissant pour satisfaire à tous les vœux, demandait souvent de l’or. Ce qui est plus singulier encore, l’or était
(') Pierre Fouriet, Lettre aux relUjieures de Châlons, qui le suppliaient d’accepter un asile dans leur vill('
aussitôt remis à son ministre pour l’employer selon les ordres d’Alaël, sans qu’il fût permis de s’informer de la destination. »
Le tour est, on le voit, des plus simples; Duclos ajoute dans son récit :
« Lorsque SainUMaurice eut fini , je lui éclatai de rire au nez; il en parut fort scandalisé, et me dit du plus ^ grand sérieux que la confidence qu’il venait de me faire . était une preuve de son estime pour moi, et que, pour m’en convaincre, il pouvait me rendre témoin d’une assemblée. 1)
Le tentation était grande , notre jeune étudiant fut un moment ébranlé ; sa probité l’emporta.
«J’entrai en éclaircissements, continue-t-il. Je lui dis que, vu les preuves qu’il m’offrait, je ne doutais pas de ce qu’il me disait, mais que je ne le concevais pas mieux. Il me répondit que j’étais jeune et ne connaissais encore ni les hommes, ni Paris ; que, dans cette ville, où la lumière de la philosophie pouvait se répandre de toutes parts, il n’y a point de genre de folie qui n’y conserve son foyer, qui éclate plus ou moins loin, suivant la mode et les circonstances.. L’astrologie judiciaire, la pierre philosophale, la médecine universelle, la cabale, etc., ont toujours leurs partisans secrets, sans parler des folies épidémiques, telles que l’agio dont je venais d’être témoin, dans un temps où chacun s’imaginait devenir riche sans que personne devînt pauvre. »
Après cet entretien, tout commerce fut rompu naturellement entre Saint-Maurice et Duclos ; mais celui-ci ne tarda pas à apprendre que son ancien ami avait été conduit à Bicêtre. Aussi n’y allait-il point de main morte ! un de ses adeptes lui avait une fois confié 500 000 francs qu’il ne revit jamais et qu’avait emportés Alaël.
LE WERGELD.
Le mot wergeld signifie : le prix que vaut l’homme, ou le tarif de la vie humaine (').
Chez les Germains, d'après Tacite, celui qui avait commis un homicide pouvait se racheter de la peine de mort eu donnant aux parents de la victime un certain nombre de têtes de bétail. C’est ce qui se pratique encore dans beaucoup de tribus sauvages (-).
On retrouve cet usage chez les Gaulois, après la terrible invasion des races du Nord, qui, comme un immense torrent, emporta en grande partie la civilisation romaine, sans cependant en arracher, soit en Gaule, soit en Italie, tous les fondements.
La loi salique et les lois ripuaires (’) autorisèrent formellement les coupables à se racheter du châtiment qu’ils avaient mérité en indemnisant la victime.
Cette manière d’échapper à toute pénalité s’appelait entrer en arrangement ou en composition.
La « composition » était le traité , pour ainsi dire , le contrat passé avec la famille ; le wergeld n’était pas en lui-même la pénalité, ce n’était pas une amende : c’était simplement le prix, tel que l’avaient fixé les lois ou l’usage, indépendamment de toute idée de pénalité.
Tout homme était supposé valoir une certaine somme,
' (’) Wer, homme (en latin vir, en anglo-saxon were, en vieux fran-
çais ber) ; geld, argent, prix.
^ (^) ^oyez, par exemple, ce que dit à ce sujet M. le vice -amiral Heuriot-Delangle dans le récit de ses «Croisières à la cote dWfrique» ( Tour du monde, livraison IGO, t. XXXI, 18"6).
(^J La loi salique est la collection des coutumes judiciaires suivies chez les Francs Saliens', ainsi nommés de l’Yssel ou Sala d’où ils étaient venus. Les Ripuaires étaient venus des rives du Rhin, de Cologne. Ces lois ne furent rédigées qu’après l’invasion.
qui était déterminée selon sa condition sociale, selon la classe à laquelle il appartenait.
On lit dans la loi salique ;
« Si l'homme tué était un libre Franc, la composition sera de 200 sous d’or ; et si l’homme était antrustlon ou comte du roi, elle sera de 600 pièces d’or.
» Si l’homme tué était un homme romain (*), elle sera de 100 sous. »
La loi des Wisigoths évalue la vie de l’homme libre à 300 pièces d’or. Pour l’affranchi, le wergeld ou prix n’est que de moitié.
Chez les Alamans , le prix de l’homme libre est de 1 60 sous ; celui de l’affranchi est de 80, celui de l’esclave de 40.
Dans la loi des Frisons, l’homme libre est estimé 53 pièces d’or ; le lite, qui est une sorte d’affranchi, 27.
Cette dernière loi contient une longue série de wergeld ou tarif de ce que vaut chaque sorte de coup , et se termine ainsi ;
« Ces chiffres s’appliquent aux hommes libres ; poui’' les nobles, il faut les multiplier par 3 ; pour les lites, il faut en prendre la moitié.
La loi des Ripuaires veut que si un clerc (*) a été tué , la composition soit fixée selon sa naissance , c’est-à-dire selon qu’il était ou serf, ou lite, ou homme libre.
Cette loi divise , en effet , dans tous ses articles , les hommes en trois classes : les esclaves, les affranchis, et les hommes libres. Parmi les affranchis ou lites sont les hommes qui ont été affranchis par le roi ou par l’Église, et qui restent soumis au patronage de l’un et de l’autre.
PÈCHE A LA LIGNE EN MER
Voy., aux Tables du t. XLIl, 1874, la Pêche à la ligne en eau douce.
L’instrument. — La pêche à la ligne en mer diffère de la pêche à la ligne en eau douce par les engins et par les poissons. Ses appareils dépassent par leurs proportions ceux qui servent dans les rivières et même dans les lacs. 11 a fallu aussi des méthodes nouvelles, et, par suite, un vocabulaire particulier. Ajoutons encore que, proportionnellement, les pêches aux lignes en mer ont beaucoup plus d’importance que les pêches où l’on se sert de moyens analogues dans les eaux douces. Différentes espèces de poissons marins ne peuvent être livrés à la consommation que s’ils ont été pris à l’hameçon, tandis que la pêche au filet approvisionne à peu près seule les marchés et le commerce en poisson d’eau douce.
Cannes. — Les cannes dont on se sert pour la pêche à la ligne en mer doivent être plus grosses et plus longues que celles que l’on emploie pour la pêche en eau douce ; les poissons que l’on se propose de prendre sont généralement plus gros, toujours plus voraces, et, par conséquent, se défendent avec plus de succès et plus longtemps. Si le pêcheur est en bateau, il appuie sa canne et l’arcboute de manière à n’en pas porterie poids ; l’attaque du poisson est si franche et si rapide, qu’en tenant la main sur la canne le pêcheur est immédiatement averti. Sil’on pêche sur les rochers, la canne posée à terre est soutenue par une fourchette , et la grosse extrémité par une pierre ou par un crochet de bois ou de fer.
11 est indispensable de se servir d’un moulinet.
(’) Faut-il entendre par le mot Franc l’homme de race franque, et par le mot romain l’habitant indigène ou homme de race gauloise? C’est un point ohscur. — Voy. Fustel de Coulanges , Histoire des institutions politiques de l’ancienne France. dSTS.
(^) Il s’agit ici des prêtres. Clerc, au moyen âge, eut aussi la signification d’homme de science.
Lignes, appelets, baufes, etc. — Le mot ligne désigne une cordelette ou corde plus ou moins forte qui permet de conduire ou de maintenir l’hameçon appâté dans l’endroit où il doit être rencontré par le poisson. Les marins donnent aux lignes différents noms ; mais l’expression partout acceptée de lignes de fond doit s’entendre de trois sortes fondamentales de pêche : h pêche à soutenir à la main, la pêche aux jeux ou engins, la pêche aux cordées. (‘)
Appelets. — On donne le nom de pièces d’appelet à une ligne de fond garnie de ses empiles avec leurs hameçons pour la pêche en mer. Si l’on ajoute les unes au bout des autres plusieurs pièces d’appelet, on forme une tessure. C’est ainsi que ces grandes lignes sont mises à l’eau au moyen de bateaux.
Bauffes. — Labauffe est la grosse corde le long de laquelle sont distribuées les empiles qui portent les hameçons ; on lui donne aussi le nom de maîtresse-corde. Quand, au bord de la mer , on pêche à la hauffe sédentaire, cette corde est ou enfoncée dans le sable, ou attachée à de grosses câblières, dont le poids la maintient et l’empêche d’obéir aux mouvements de l’eau poussée par le flux et le reflux.
Nœuds. — Les nœuds dont l’on se sert en mer sont les mêmes que ceux de la pêche en eau douce ; mais les marins en emploient un beaucoup plus grand nombre et en font quelques-uns d’autre manière, ce qui tient à la plus fbrte dimension des cordes, qui dès lors ne sont plus aussi flexibles. Les nœuds de cordes de fond permettent d’attacher une corde plus fine, solidement et sans glissement, sur une corde plus grosse, courant à angle droit de la plus mince.
Avancées. — Synonyme de bas de ligne, ce mot représente l’extrémité opposée à celle qui est attachée tà la canne. C’est à l’avancée que tiennent les hameçons. La qualité et la longueur de l’avancée varient beaucoup, suivant le mode de pêche que 1 on adopte; mais, dans tous les cas, il faut le faire le plus mince possible, eu égard à la nature du poisson que l'on cherche cà prendre. Malheureusement, la fragilité de l’avancée est en raison de sa longueur. Pour une ligne de fond, l’avancée peut avoir seulement de 50 centimètres à 1 mètre ; elle se fait souvent en deux florences tordues,, quelquefois en trois, car ce genre de pêche s’attaque à de forts poissons, et il faut être avant tout monté solidement, d’autant plus que le poids du plomb s’ajoute à celui du poisson. La texture, la grosseur, et par conséquent la diaphanéité de l’avancée, sont très -variables; il importe donc de pouvoir changer cette partie suivant la nature de l’eau où l’on pêche, suivant l’heure du jour, suivant l’espèce de poisson que l’on poursuit; il est donc extrêmement utile que ce changement puisse se faire sans peine et surtout sans perte de temps.
On se sert pour la pêche en mer des mêmes systèmes que pour la pêche d’eau douce ; mais, cà moins que l’on ne soit dans un port, on doit employer des engins plus gros ; la florence y est très-usitée , le crin aussi , mais tordu au moins en six brins. Quand on s’attaque aux nombreuses espèces qui ont la gueule remplie de dents, on emploie des avancées en cordes filées, comme pour la pêche au brochet. Dans ces cas-là, la solidité est la première condition et ne nuit point au succès , car le poisson de mer mord plus vigoureusement que celui d’eau douce. Toutes ces avancées doivent être munies d’émérillons, si l’on emploie les poissons vifs ; on peut s’en passer quand on se sert des autres amorces. Dans toutes ces pêches, l’hameçon peut être mince et petit, mais il est essentiel que l’avancée et la ligne soient solides, quand même elles se dissimuleraient moins facilement. Le mot estroppe, qu’on remplace quelquefois par empile ovale , désigne une empile à deux brins non
(’) Voy. les articles sur la Pêche en eau douce.
unis, ou commis, qui sert à monter les hameçons destinés aux poissons à gueule armée de dents.
Flottes, corcerons. — La flotte, en mer, sous le nom de corceron , — probablement dérivé d’ecorce, — s’applique
à des morceaux de liège que l’on adapte à une bauffepour la soutenir à fleur d’eau. La flotte a encore un autre utilité en mer, celle de maintenir entre deux eaux les empiles des hameçons, alors que la qualité vaseuse du fond ou les herbes remplissant les, parages où l’on pêche seraient cause que les poissons ne verraient point l’appât. Les Norwégiens emploient un moyen analogue pour la pêche au lingue, laquelle se fait de fond ou plutôt près du fond. L’empile est soulevée au moyen d’un petit billot oblong de bois léger, de bouleau, par exemple.
Les boules de verre, dont on se sert aussi beaucoup dans ce pays, sont d’un usage très-commode pour attacher soitaux lignes soit aux empiles : aussiles emploie-t-on trèscommunément à la pêche des forts poissons de mer, entre deux eaux. Nous en verrons un exemple plus loin.
Emérillons. — Toutes les fois qu’on se sert d’un appât vivant, celui-ci, en tournant plusieurs fois sur lui-même, tordrait bientôt la ligne et la vrillerait, si l’émérillon, interposé sur le parcours, ne remédiait pas à ce défaut en tournant sur lui-même sans rien emmêler. Or, en mer, la pêche devrait toujours se faire au vif pour avoir toute l’efficacité désirable ; si on ne suit pas invariablement cette règle, c’est par suite de la difficulté de réunir les appâts nécessaires. Il est donc de la plus haute importance de donner aux -leurres qu’on emploie l’apparence de la vie. Les émérillons sont indispensables pour cela : aussi les recommanderons-nous constamment. Comme le moulinet, ils doivent être continuels. Malheureusement ces instruments coûtent assez cher, ce qui empêche les marins de s’en servir : aussi voyons- nous les peuples les plus industrieux en fait de pêche, comme les Norvégiens, inventer plusieurs engins dont le prix est nul, pour remplacer les émérillons dont ils sentent toute l’importance. De ce nombre sont de très-curieux appareils que nous indiquerons plus loin ; en atten-
Émérillons.
dant, nous donnons ici (fig. 2, 3, 4) les formes les plus communes des émérillons de métal, que l’on trouve dans le commerce : figure 2, émérillon simple à crochet, le moins cher de tous ; il suffit quand on pêche au gros poisson ; figure 3, émérillon double à boucle fermée; enfin, figure 4, émérillon double à crochet, plus commode, parce que l’empile peut être séparée et décrochée de la ligne quand le poisson est pris.
La suite à une prochaine livraison.