LES BOLLANDISTES
Jean de Bolland ^Bollandus). — D’après une ancienne estampe.
Au commencement des vacances de l’année 1559, un professeur quittait le collège des Jésuites de Douai pour aller, selon sa coutume, chercher quelque délassement aux fatigues de l’enseignement philosophique dans la visite de plusieurs abbayes et bibliothèques flamandes.
C’était Héribert Piosweyde.
Cette année-là, sa bonne fortune le conduisit à Lessies, monastère bénédictin.
Lessies, avec ses manuscrits nombreux et sa riche bibliothèque, était une mine d’or pour un érudit laborieux, et l’accueil de ses abbés ajoutait des attraits nouveaux à ce milieu scientifique. Entouré de martyrologes, depassionnaires, de recueils de légendes, le père Rosweyde y conçut une pensée aussi hardie qu’heureuse : ce fut de s’employer à la publication des trésors historiques renfermés et perdus dans les actes inédits de ces héros du christianisme que l’on nomme les Saints.
Huit ans après, en 1607, il publiait le plan de ce travail, dont il espérait voir la fin. Dix-sept volumes in-folio, sous le nom de Fastes des saints, lui semblaient devoir suffire à une étude complète de la vie de Jésus-Christ, de la vierge Marie, des saints et de leurs principales fêtes, avec les particularités liturgiques de leur culte , un choix de martyrologes, des notes critiques et treize tables.
Quand on lui présenta cet audacieux projet, Bellarmin Tome XLIV. — Août 1876.
demanda l’âge de son auteur. On lui attribuait quarante ans. « Pense-t-il donc, dit le cardinal, vivre jusqu’à deux cents années? »
Cette réflexion n’arrêta point Rosweyde ; il se mit au travail avec autant d’ardeur que s’il eût eu la certitude d’en recueillir tous les fruits. Seul en face de son projet, il s’appliqua pendant un quart de siècle à la collation des textes, à la rédaction des notes, à l’élucidation des questions chronologiques, géographiques, liturgiques , théologiques, grammaticales, etc., etc., qui surgissaient à chaque instant.
Et cet esprit fécond trouvait encore dans son activité de quoi suffire aux exigences d’une polémique nourrie, et de vingt publications, tant latines que flamandes, sur les matières les plus diverses.
Ce fut àsoixanteans que, cédant aux instances des amis que lui avait faits l’annonce de son grand dessein, il résolut d’y consacrer désormais toutes ses forces. Douze années, affirmait-il, lui suffiraient pour en finir. L’impression allait commencer, quand une fièvre contagieuse, contractée prés du lit d’un moribond qu’il assistait, enleva, après quelques jours, le 5 octobre 1629, le vaillant sexagénaire.
. Alors résidait à Malines un érudit de trente- trois ans, oeptris dix-sept ans déjà entré dans la société. C’était Jean de Bolland, on Bollandus, néau village de Bolland, près de Julemont, dans le Limbourg, le 18 août 1596. Il fut choisi
par ses supérieurs pour recueillir, examiner et classer, s’il y avait lieu, les documents réunis par Rosweyde.
Sa déception fut grande lorsqu’il eut à constater L’état de cette succession.
Des textes non coordonnés, des notes éparses et confuses, des indications incomplètes, souvent de simples titres de divisions ou de chapitres; et c’était tout. On se demanda un instant sic était bien lapeine de disputer aux vers cet amas de papiers informes.
Bolland ne perdit pas courage; mais, reprenant en sousoeuvre édifice inachevé , il commença par en refaire le plan.
Au heu de publier une longue série de textes en réservant les notes pour des tomes supplémentaires, U résolut d enrichir chaque Vie d’un eoinmentaire raisonné et d annotationscritiques ; puis, distribuant, d’après la marche U Martyrologe romain, les saints suivant le jour et l’année de leur mort, de donner au besoin plusieurs Vies de chacun d eux, et, pour faire du tout un ensemble complet d etendre ses recherches, non-seulenient à la Belgique’ mais a 1 univers entier, au moyen d’un app^l général à tous les érudits du monde. ;
Cet appel fut entendu. De tous les coins de l’Europe les documents sollicités par une active correspondance arrivèrent abondamment. Originaux et copies eurent bientôt encombre les deux étroites cellules abandonnées à J. BoB Jand sous les combles de la maison des Jésuites d’Anvers, Le vaillant religieux recueillait, classait, compilait, annotait, entassait encore, rêvant déjà aux suppléments dont il enrichirait son œuvre quand il l’aurait parachevée « à ses heures de loisir», comme il disait naïvement ( /mm subcesstvis). Et cependant il continuait à prêcher, à caté^ chiser, à se livrer comme autrefois à toutes les occupations du ministère sacerdotal.
Après cinq ans de cette yie, il lui fallut céder apx instances réitérées du vieil abbé de Lessies, qui ne voulait pas mourir sans avoir vu quelque chose de l’ouvrage. Les premières feuilles de Janvier furent donc, en 1634, envoyées a 1 imprimeur.
C’est alors que le P. Bolland fut obligé de s’avouer que non-seulement ses instants de loisir, mais sa vie même tout entiere, ne pourraient jamais suffire à la réalisation de son gigantesque projet. Encouragé par l’abbé de Lessies, qui fonda dans cette intention une rente annuelle de huit cents florins, il résolut de s’adjoindre un collaborateur choisi parmi ses anciens élèves, dont trente étaient devenus ses confrères. Son choix tomba sur Godefroy Henschen que la science ne connaît plus que sous le nom à’Henschenms.
Le coup d’essai de celui-ci fut un chef-d’œuvre.
A ^ la ViedesaintAmand, évêque
de xMaestricht, par lariuelle il débutait, ce fut une révélation pour le fondateur des Acta. Entrant sans hésiterdans la nouvelle voie frayée par son disciple, le maître refondit pour la troisième fois le plan général de l’œuvre, et, reprenant tout le mois de janvier suivant ces données nouvelles Il mit simplement au rebut les feuilles déjà imprimées ’ Pendant près de vingt-cinq ans, Bolland et Henschenius travaillèrent seuls aux Acta sanctorum, et publièrent les mois de Janvier et de Février, comprenant, le premier 1170 actes, et le second 1310. Mais soixante-trois années commençaient à peser lourdement sur le fondateur, et son aide était bien près d’atteindre la soixantaine : il était nécessaire qu’un élément plus jeune joignît son activité à leur collaboration.
Daniel Vap Papebrçch, né à Anvers, le 16 afl^e annee 1628, fut adjoint aux hagiographes.
Autant l’esprit d’Henschenius était doux, calme et mo-
déré, autant celui de Papebrock était vif, ardent, inflammable. A quatorze ans, Daniel avait fini sa rhétorique, qu’il redoublait par passe-temps, lorsqu’un mot du P. Bolland détermina sa vocation. Entré au noviciat de la compagnie de Jésus, il en sortit en 1646, et fut, sur la demande de son vieux directeur , admis quelques années plus tard à partager ses travaux : il devait rester sur la brèche pendant cinquante-cinq années, non-seulement édifiant les Acta, mais les défendant à outrance contre les ennemis que la hardiesse de ses attaques contre des traditions douteuses et des préjugés tenaces ne pouvait manquer de leur faire.
Aveugle, il se rendait encore, à l’âge de quatre-vingtseize ans, à la bibliothèque où travaillaient ses frères, dirigeant leurs recherches et découvrant à tâtons les volumes qui pouvaient leur être utiles.
Par l’adjonction de Papebrock, le Bollandisme était tonde, et la génération littéraire de Bollandus assurée pour aussi longtemps que vivrait la compagnie à laquelle il anpartenait. ^
On pouvait donc escompter l’avenir;
Aussi fut-il résolu qu’on allait pour un temps suspendre la publication et la rédaction des Acta, pour s’appliquer plp exclusivement à la recherche des documents nécessaires à leur continuation.
Tandis que le P. Bolland demeurait à Anvers, au siège de la société, Henschenius ,et Papebrock se mirent vaillamment en route pour aller recueilir en Allemagne, en Italie et en France, dans les églises et les bibliothèques les vies et les souvenirs des martyrs et des confesseurs!
Nous ne pouvons les suivre, pas à pas dans cette pérégrination dont la bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles, garde la relation appuyée de nombreuses lettres adressées presque chaque jour par les deux voyageurs à leur vénéré compagnon. Mille épisodes charnjants et instructifs feraient de ces récits une publication digne de prendre place a côté du fameux Dianim italkim et des Voyaqes littéraires de DD. Martène et Durand.
La réputation des Aéta frayait partout la route à leurs auteurs. Cathédraleset monastères, collégiales etparoisses s empressaient de leur ouvrir bibliothèques et trésors - ü n était pas d’érudit qui ne se fît un bonheur de mettre à leur disposition ses collections et ses notes, et de nouer avec eux des rapports dans lesquels l’affection se joignait a la science. Electeurs en Allemagne, cardinaux en Italie se disputaient 1 honneur de les recevoir à leur table de les lopr dans leurs palais, de mettre à leur disposition secrétaires et copistes.
Rome les vit entrer dans ses murs le 23 décembre 1 660 et repartir seulement le 2 octobre 1661 , emportant avec eux plus de sept cents Vies de saints copiées intégralement ou restituées de fond en comble.
Le pape Alexandre VII leur avait fait lui-même les honneurs de son Musée (Musée Chigi) et de sa bibliothèque.
De là ils poussèrent jusqu’à Naples , séjournèrent au retour quatre mois à Florence, puis à Milan, où cent vingt actes nouveaux vinrent grossir leur butin, et, passant de nouveau les Alpes, arrivèrent à Lyon, après avoir visité en chemin la Grande Chartreuse.
G était la belle époque de l’érudition française. Les Ménétrier, les Raynaud, les Bouhier, les Chifflet, formaient comme 1 avant-garde d’une docte phalange qui les attendait à Paris. Chez les jésuites, Sirmond, Labbe, Cossard, Hardouin, Petau, Daniel, Maimbourg; à Saint-Germain des Prés, aux Blancs-Manteaux, etc., les plus brillantes lumières de la congrégation de Saint-Maur; ailleurs, Baluze, Combefis, les Valois, Duchesne, Launoy, le fameux dénicheur des saints, etc,, etc.
Tnreiine, encore protestant, le grand Condé, voulaient les voir.
Papebrock enthousiasmé trouvait Paris une merveille : mais Henscllenius avait hâte de revoir ie ciel de la Flandre et de retrouver le vieux Rolland. La Normandie pourtant était trop proche, ses abbayes trop fécondes en saints, leurs bibliothèques trop riches en manuscrits, pour que les voyageurs pussent les négliger. Ils y passèrent donc, en novembre 1662, et de là gagnèrent Anvers, où Rolland les attendait en classant les trésors expédiés par leurs soins et payés des deniers de Daniel Papebrock, dont le riche patrimoine fut entièrement employé à former et à enrichir la bibliothèque commune.
La fin à une autre livraison.