‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 586 sur 712 · AGRONOME DU SIÈCLE DERNIER · texte numérisé non relu

AGRONOME DU SIÈCLE DERNIER

Louis-François-Henri de Menon, marquis de Turbilly, naquit le 11 août 1717. 11 suivit d’abord la carrière des armes. Dès l’âge de seize ans, il avait servi avec 1e grade de lieutenant dans le régiment de Normandie. En 1747, à la bataille de Lawfeld, blessé de quatre coups de sabre à la tête d’un escadron qu’il commandait, il fût élevé au grade de lieutenant-colonel. Malgré tout son mérite comme militaire, sa vocation n’était point là : dès son adolescence, il s était pris à la fois d’un grand goût pour l’agriculture et d une extrême pitié pour les pauvres paysans , et , pendant ses campagnes en Allemagne et en Hollande, il n’avait négligé aucune occasion d’y étudier les travaux, les procédés agricoles et les moyens d’améliorer la condition des laboureurs.

«Son enfance, dit un de ses biographes ('), avait été témoin de tant de misères; le domaine de sa famille était si négligé et ses habitants étaient si pauvres, que l’aspect des contrées si florissantes. qu’il était appelé à parcourir, le spectacle d une agriculture habile et riche qu’il admirait à 1 étranger , lui avaient inspiré la pensée des réformes

(*) M. Guillory aîné.

qu’il devait bientôt mettre en œuvre dans son pays. »

Il a lui-même conservé le souvenir de ses impressions en différents passages de ses écrits.

« Il voyageait avec l’esprit de curiosité et de remarque naturel à tout amateur de l’agriculture qui veut profiter des découvertes des différents peuples ; et' il était excité par le double motif d’être utile à sa patrie et de tirer parti des terres incultes qui devaient lui échoir en héritage.

« Où j’ai puisé le plus de lumières sur l’agriculture et » particulièrement sur les défrichements, dit-il, c’a été » dans les pays étrangers , chez des seigneurs , dans de )) grosses abbayes, qui faisaient valoir depuis longtemps de » grands domaines. »

Le château de Turbilly était situé à quatre lieues environ de la Flèche. Ses terres étaient depuis longtemps presque improductives et comme abandonnées. Les prairies étaient devenues des marais , et ne produisaient que du jonc; les vignes étaient ruinées, les bois rabougris et rongés par les bestiaux, le tiers des fermes restait vacant faute de fermiers. Quant aux habitants, ne recueillant guère du blé que tout au plus pour six mois, ils allaient, sur des ânes étiques, mendier jusqu’à trente lieues à la ronde.

Le marquis de Turbilly, élevé au milieu de ce spectacle navrant, ne s’y était pas habitué, comme il arrive trop souvent; au contraire, il s’était promis de ne rien négliger pour venir en aide, dès qu’il le pourrait, à ses vassaux. Il se tint parole.

Avant même qu’il ne fût sorti définitivement du service, son premier soin avait été , dans l’intervalle de deux campagnes, d’enrôler tous les paysans du pays qui voulaient travailler, et de les employer à détruire les lapins qui infestaient ses terres.

II commença ensuite des défrichements qu’il continua avec un succès non interrompu, après avoir renoncé à la vie militaire.

Rientôt ses vassaux eurent à chaque repas la soupe au beurre, des légumes, des fruits, du laitage et du pain, à la vérité fort mauvais. Le vin et la viande leur restèrent inconnus; on ne supposait pas même alors que jamais il en pût être autrement; et en réalité cette alimentation était déjà bien supérieure à celle des paysans, par exemple, du Vézelay, telle que l’avait fait connaître Vauban.

Grâce au zèle et à l’intelligence agricole du marquis, des centaines de paysans, recevant un salaire de douze sous par jour, plantaient incessamment des mûriers le longdès routes, repeuplaient les bois, préparaient le terrain en y brûlant les mauvaises herbes, et le couvraient de vignes qui réussissaient admirablement.

On se figure la satisfaction du généreux gentilhomme à l’aspect de cette fécondation d’un sol si longtemps inculte, et du bonheur relatif de ceux que son industrie avait arrachés aux dégradantes habitudes de la mendicité. La conquête d’une province sur les bords du Rhin lui eût peutêtre donné moins de joie. L’extrait suivant de son mémoire sur les défrichements prouve à quel point il était heureux d’un succès auquel le sort de tant de braves gens était désormais attaché :

« La paroisse récolte à présent plus de blé qu’il ne lui en faut pour sa consommation , ce qui la met en état d’en vendre aux marchés du voisinage où elle en achetait auparavant. Toutes les fermes sont occupées, et il n’y a présentement aucun logement vacant. Dès que j’en fais bâtir un nouveau, il est rempli aussitôt. Enfin, le nombre des habitants de cette paroisse est doublé depuis vingt-deux ans. »

Il n’était point parvenu sans peine à relever le courage ^^faysans. Accoutumés à vivre d’aumônes, ils n’avaient plus aucune énergie, ni même aucune bonne volonté de chercher à vivre de leur travail. Dés qu’en 1737 il avait

eu la pensée d’entreprendre les défrichements d’une partie de son domaine, en l’annonçant, il avait fait publier que désormais il donnerait chaque année de l’ouvrage à tous ceux qui n’en auraient point chez eux, hommes, femmes, enfants au-dessus de huit ans, mais en leur imposant formellement la condition de ne plus demander l’aumône. De plus, il ht dresser la liste de tous les individus hors d’état de travailler; et lorsqu’il eut vérifié par lui-même l’exactitude de ces informations, il se chargea, toujours à la condition qu’on ne mendierait plus, de fournir la subsistance à ceux que ne pourrait faire vivre le travail des membres actifs de leurs familles.

Il a écrit sur cette question de la mendicité les lignes suivantes dans son mémoire ;

« Il est surprenant que l’on souffre depuis si longtemps la quantité de gens qui demandent l’aumône partout, pendant que la plus grande partie d’entre eux se trouvent en état de gagner leur vie. Donner de l’occupation k tous les hommes qui n’en ont point, ce qui n’est pas aussi difficile»

qu’on peut l’imaginer; les appliquer aux choses auxquelles ils sont le plus propres, suivant leur portée et leur goût; accorder des récompenses et des prérogatives à ceux qui se distinguent le plus ; attacher une sorte de honte à ceux qui restent sans rien faire : ce sont là les vrais moyens de, bannir la paresse et l’oisiveté, ainsi que les suites déplorables qu’elles entraînent nécessairement. »

La fin à une prochaine livraison .

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