‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 600 sur 712 · FAIBLES ET MÉCHANTS · texte numérisé non relu

FAIBLES ET MÉCHANTS

Les gens faibles sont les troupes légères de l’armée des méchants; ils font plus de mal que l’armée même, ils infestent et ils ravagent. Chamfürt.

ÉTUDES CÉRAMIQUES

Suite. — Voy. les Tables des t. XLI, XLII et XLllI.

faïences de STRASBOURG ET DE NIDERWILLER .

Ce n’est guère qu’au milieu du dix-huitième siècle que la fabrication de la faïence décorée prit a Strasbourg une importance assez considérable; et cependant 1 Alsace, où plus qu’en aucune autre contrée de la France on rencontrait les terres et les matériaux propres à la céramique, avait toujours possédé des manufactures florissantes de po- I teries vernissées, et surtout de ces beaux poêles artistiiÿues,

I véritables monuments de terre cuite atteignant parfois plu- ; sieurs mètres de hauteur, et dont on trouve encore assez

fréquemment des spécimens en Alsace, en Suisse et en Allemagne.

L’histoire de la fabrication de la faïence à Strasbourg se trouve si intimement liée à celle de la porcelaine en France, que nous ne croyons pas sans intérêt d’en suivre. le développement en prenant pour guide l’excellent ouvrage du regretté M. Tainturier : Recherches sur les anciennes manufaclures de porcelaines et fa/iences en Alsace.

Bœttger (*) venait de découvrira Meissen le secret de faire la porcelaine dure avec le kaolin, et la manufacture de Saxe était en pleine activité, lorsque, malgré la menace des peines les plus sévères, malgré la sorte d’emprisonnement où on tenait les ouvriers en leur faisant jurer de garder le secret jusqu’au tombeau, plusieurs transfuges, excités par l’appât d’un gain considérable, allèrent en France et dans plusieurs autres contrées de l’Europe colporter ce qu’ils avaient pu découvrir des fameux secrets de fabrication.

Parmi ces derniers, un ouvrier nommé Wackenfeld arriva en Alsace vers 1719, et proposa à Charles Hannong, fabricant de pipes et notable bourgeois de Strasbourg, une association dont le but était de fabriquer la porcelaine et la faïence décorée à l’instar de la porcelaine dure de Saxe.

Charles Hannong transforma sa manufacture de pipes en manufacture de porcelaines et faïences, et bientôt après, en 1724, en fondait une autre à Haguenau, à vingt-huit kilomètres de Strasbourg.

En 1732, il céda ses deux manufactures à ses fils, dont l’un, Paul Hannong, le plus intelligent et le plus actif, devint le chef de celle de Strasbourg.

Pendant cette période, jusqu’en 1750, les Hannong s’attachèrent surtout à la fabrication de la porcelaine dont ils appliquèrent le procédé de décoration à la faïence ; ce sont eux notamment qui, les premiers, trouvèrent le moyen de peindre la faïence sur émail cuit, avec les couleurs employées pour la porcelaine, c’est-à-dire avec des oxydes mélangés de fondants, qui les font adhérer à l’émail à une température moins élevée que celle où cet émail entre en fusion ; ils rehaussèrent cette décoration par l’emploi de l’or.

En 1750, la fabrication de la porcelaine dure à Strasbourg était devenue assez importante pour porter ombrage à la manufacture deVincennes; cette manufacture, protégée par un privilège délivré en 1745 pour la fabrication de la porcelaine tendre, rachetée plus tard parle roi, devint manufacture royale de porcelaine de France, et fut ensuite transférée à Sèvres. En 1754, les propriétaires de cette manufacture obtinrent contre Paul Hannong un arrêté portant défense de continuer sa fabrication, et lui donnant ordre de démolir ses fours dans la quinzaine. Malgré les démarches faites auprès du roi par le maréchal de Noailles, le malheureux fabricant ne put obtenir un sursis et dut transporter sa fabrique de porcelaine à Franckenthal, dans le Palatinat.

. Les manufactures de faïence de Strasbourg et d’Haguenau subsistèrent malgré l’exil de leur chef, mais sans produire beaucoup, et devinrent, en 1760, à la mort de Paul Hannong, la propriété de son fils Pierre, qui, bientôt après, les céda à son frère Joseph^ héritier dans le principe de læ manufacture de Franckenthal.

Sous l’administration intelligente de ce dernier, la manufacture de faïence de Strasbourg prit d’abord une extension considérable; mais lorsque l’arrêté de 1760 rendit libre la fabrication de la porcelaine à la condition de la décorer seulement en bleu ou en camaïeu d’une seule couleur sans rehauts d’or, Joseph Hannong ne sut pas résister

(') Voy. la Tablü du quarante aimées.

au désir de fabriquer de nouveau en France la porcelaine dure, et transforma encore une fois une partie de l’usine pour se livrer presque exclusivement à la production de cette dernière sorte de poterie.

Ses affaires prospéraient, lorsque, en 1774, hfertne royale voulut revenir au taux de l’ancien tarif pour les marchandises venant des provinces réputées étrangères; malgré les réclamations fondées de Hannong, qui démontrait que ce nouveau droit ex'cédait le plus souvent le prix de la marchandise, puisqu’il devait payer 5 livres 6 sous pour une douzaine d’assiettes de faïence, qui, en moyenne, était vendue 4 livres, et 28 livres pour les assiettes de porcelaine, dont le prix n’était que de 20 livres ; malgré les démarches actives des princes de Rohan, qui s’intéressaient à lui et qui prouvaient que les prétentions des fermiers n’avaient rien de fondé, il n’avait pu, en 1779, obtenir une solution favorable à cette affaire. Pendant ces cinq années, son commerce avait été arrêté, des embarras financiers étaient survenus ; de nouveaux empêchements survinrent; des poursuites acharnées furent dirigées contre lui par les héritiers du cardinal de Rohan, mort dans cet intervalle et dont il se trouvait débiteur; découragé, à bout de ressources , il dut s’enfuir à Munich, où il resta jusqu’à sa mort.

L’usine de Strasbourg cessa d’exister en 1780, les tentatives faites, après le départ d’Hannong, pour lui redonner de la vie n’ayant pas réussi ; quant à celle de Hague- . nau, elle se transforma petit à petit et fit, outre des poêles en faïence, des terres anglaises dites terres de pipe, et des terres blanches de Luxembourg ; elle existe encore aujourd’hui, sa fabrication n’a jamais été interrompue, mais elle n’a plus produit de pièces artistiques.

Les faïences de Strasbourg et de Haguenau, qui ont été imitées dans plusieurs centres de production céramique, principalement à Marseille, à Orléans et à Sceaux, se distinguent par la beauté de leur émail d’un beau blanc laiteux, par leurs formes élégantes et capricieuses, et surtout par la vivacité de leurs couleurs, notamment du rouge. La décoration se compose presque exclusivement de bouquets, surtout de roses, de pivoines, de jacinthes, d’œillets, de tulipes et de myosotis d’une coloration puissante, exécutés avec une grande hardiesse, tantôt au moyen de traits noirs et de hachures fines recouvertes d’un à-plat coloré transparent, tantôt modelés avec une finesse que ne désavouerait pas le meilleur peintre sur porcelaine. On décorait également beaucoup d’assiettes avec des Chinois grotesques pêchant à la ligne ou fumant gravement dans de longues pipes ; ce décor a été imité à Marseille et surtout à Orléans.

Parmi les pièces les plus curieuses et les mieux réussies comme fabrication qui sont arrivées jusqu’à nous delà manufacture des Hannong, nous citerons celles que possède le Musée céramique de Sèvres et que reproduit notre gravure : l’une est une saucière en forme de nacelle, et l’autre un vase rocaille d’un charmant modèle et d’une grande finesse d’exécution. On a fait également à Strasbourg des pendules, des consoles, des appliques, des cartels et des brùle-parfums avec ornements en relief admirablement réussis et souvent rehaussés d’or.

Ces faïences sont presque toujours marquées des monogrammes suivants, qui sont les lettres initiales des diffé-

renls Haniiong qui se sont succédé à la tête de la manu- | sont les numéros d’ordre de la labrication et servaient à l'acture. Les chiffres qui accompagnent parfois ces lettres 1 faciliter les réassortiments.

Faïences de Hannong (fabriques de Strasbourg et Haguenau), au'Musée céramique de Sèvres. — Dessin d’Édouard Garnier.

Vers 1754, le baron Jean-Louis de Beyerlé, conseiller du roi et directeur de la Monnaie de Strasbourg, frappé des résultats obtenus par les Hannong , créait à Niderwiller, petite ville de l’arrondissement de Sarrebourg , une fabrique de faïences à laquelle il sut attacher plusieurs ouvriers et peintres des manufactures de Strasbourg et de Haguenau.

Cette fabrique prit bientôt une assez grande extension sous la direction de M™® de Beyerlé, artiste douée d’un goût exquis, qui non-seulement fournissait des modèles de formes et d’ornementation, mais encore peignait souvent elle-même des pièces pour son usage personnel ou destinées à être données en cadeau.

M. de Beyerlé, non content de fabriquer la faïence, lit venir des ouvriers de la Saxe, et se livra également avec succès à la production de la porcelaine.

Plus tard, la manufacture de Niderwiller passa entre les mains du général comte de Custine, dirigée par François Lanfrey, homme habile et un des meilleurs industriels de cette époque; il sut s’attacher et mettre à la tête de ses travaux artistiques un sculpteur distingué, Charles Sauvage, dit Lemire, grâce à la collaboration duquel il put résister à la crise commerciale qui, à la fin du siècle dernier, ruina, ainsi que nous l’avons dit, tant de fabriques de faïences.

Les produits de Niderwiller se ressentent du voisinage de Strasbourg, dont ils ont commencé par imiter la fabrication. Certaines pièces rappellent également les porcelaines de Saxe ; les fleurs y sont toujours peintes avec art et disposées avec un goût parfait. Le général de Custine y avait fait faire pour son usage un service dont le .Musée de Sèvres possède quelques pièces ; le bord est treillagé à jour, et chaque pièce porte au milieu le chitîre du comte

surmonté d’une banderole avec sa devise : Fais ce que dois, advienne que pourra.

Vase de Niderwiller. — Dessin d’Édouard Garnier.

On peignait également à Niderwiller des paysages, des

oiseaux, des insectes, — ces derniers généralement pour masquer de petits trous ou de très-petits défauts dans l’émail , — et surtout des pièces en imitation de bois (lig. 2), sur lesquelles sont ligurées en trompe-l’œil des gravures représentant en camaïeu noir, rose ou violet, des paysages faits avec soin.

M. de Beyerlé marquait ses produits d’un B et d’un N entrelacés (Beyerlé-Niderwiller), et M. de Gustine d’un G combiné avec un N, ou de deux CG croisés surmontés d’une couronne de comte.

Page 1