Tome XLIV. — Septembre ISie
A propos de la fête des ménétriers alsaciens, voici ce que m’apprit un brave tonnelier, qui voulut bien me céder une chambre dans sa maisonnette, située à Tune des extrémités de la ville, prés de VOherthor (la porte Haute).
— C’est un fait, me dit-il , de tout temps reconnu que la musique et la danse ont un attrait irrésistible pour nos populations, aussi bien dans les villes que dans les campagnes. Cette passion-là ne date point d’hier, car mon arrière-grand-père, qui mérita, dans son temps, le titre de Pfeiferkænig (roi des flûtes), m’a raconté qu’il y a quatre cents ans les joueurs d’instruments étaient si nombreux, qu’ils formèrent une grande confrérie, placée par l’empereur d’Allemagne sous la juridiction du seigneur de Ribeaupierre. Depuis cette époque, chaque compagnie de musiciens a été obligée de venir tous les ans se présenter à ce seigneur ; ceux de la haute Alsace à Ribeauvillé, et ceux de la basse Alsace à Bichwiller, et de lui payer une redevance de cinq livres, sans quoi il ne leur est pas permis de jouer dans les fêtes publiques.
J’ai assisté à la fête patronale de la Notre-Dame de septembre, qui remplit de bruit et de mouvement le pittoresque vallon de Dusenbach; mais, je l’avouerai, ce prodigieux concours de curieux , ces centaines d’instrumentistes se succédant dans un interminable concert, m’ont moins profondément impressionné que le simple spectacle de la pro-
menade des fillettes, chaque fois que mes pérégrinations m’ont conduit le dimanche dans un village de l’Alsace.
A la campagne, où règne l’égalité dans le travail , on voit, tant que dure la semaine, les plus riches cultivateurs, leurs femmes et leurs enfants se lever d’aussi grand matin que les derniers de leurs serviteurs, et comme ceux-ci travailler sans relâche sous le soleil et sous la pluie jusqu’à la fin du jour ; mais vienne le dimanche, tandis que vers le soir, chez les grands parents, des voisins attablés fument la pipe et jouent aux cartes en vidant leur pot de bière, et que les voisines se rassemblent par groupe dans la salle, ou devisent porte à porte, les jeunes filles marchant de front, en lignes rigoureusement échelonnées par rang d’âge, c’est à-dire les aînées en avant, suivent d’un pas mesuré la grande rue du village. Attentives à conserver leurs distances, les unes se tiennent par la main, les autres par le petit doigt seulement. Ceux qui ne les voient pas passer les entendent, car elles vont chantant ces airs du- pays dont lé rhythme dolent fait songer à la plainte d’un cœur blessé ou d’une âme en peine. D’ordinaire les petits garçons suivent, en marchant aussi avec ordre, la promenade dominicale des fillettes, mais presque toujours ceux-là ne comptent pas encore quinze ans d’âge. Dès qu’ils ont dépassé cette limite qui sépare l’adolescence de la jeunesse, ils préfèrent aller se divertir à l’auberge ou provoquer des rixes à la danse d’un village voisin.
LE JARDIN DE M. BAR
Suite. — Voy. p. 290.
Vous devinez la joie du cher enfant en écoutant ces paroles de son père. Aussi le jardinet fut-il bêché, ensemencé, cultivé, sarclé, arrosé, avec plus de soin que jamais. Le petit Bar, ou Monsieur Bar, à qui son père avait donné un livre de botanique très-bien fait, et classé d’après la méthode Marquis, s’empressa de cueillir dans la campgne ou de se procurer dans des jardins amis des spécimens de quelques-unes des familles qui lui manquaient. Il eut ainsi, dans son petit coin, chose curieuse! un abrégé presque complet de la flore universelle. Il ne tarda pas d’ailleurs à savoir très-bien quelle était la patrie de toutes ces plantes; et cela, sans qu’il y pensât, lui fut une occasion excellente d’apprendre la géographie. Il ne tarda pas aussi à savoir l’utilité et l’emploi des végétaux usuels et même les services qu’on pourrait demander il quelques-uns de ceux qui n’ont reçu encore aucune application, tels que les orties comme textile et fourrage; la bardane comme succédanée du bols de panama dans le savonnage des étoffes; le sureau comme plante tinctoriale; la sauge comme plante destinée à remplacer le thé, pratique déjà reçue en Grèce ; le mahonia à feuilles de houx comme plante alcoolique; etc., etc.
Peu à peu aussi il apprit l’histoire des jardiniers et des botanistes célèbres , branche de l’iiistoire qui a son importance.
A dix ans, le petit garçon étonnait même des gens instruits parle sérieux de sa conversation, dés qu’il s’agissait de culture et de plantes.
Il faut dire que l’habitation de son père où il avait son petit jardin se trouvait située dans le faubourg d’une grande ville, et justement dans un quartier habité par de très-habiles horticulteurs, maraîchers et fleuristes.
Il se faisait, dans cette ville, un cours de botanique, confié à un très-savant professeur, et, dés cet âge de dix ans, le petit Bar le suivit très-régulièrement. Le professeur.
qui le remarqua, le prit en amitié et lui prêta des livres.
Son père n’avait pas de jardin, mais son industrie l’obligeait d’avoir une vaste cour; c’est un coin de cette cour qui avait été donné à l’enfant pour ses cultures.
Bar et ses deux frères, dont l’un avait douze ans, l’autre neuf, alors que lui-même en avait dix et demi, suivaient les cours du lycée en qualité d’externes libres; la sœur, qui tout à l’heure allait entrer dans sa quinziéme année, recevait, au logis, sous les yeux de sa mère, les leçons d une institutrice, qui venait une heure seulement tous les jours, et qui n’en fit pas moins une très-bonne élève.
Bar suivait donc les leçons du lycée, mais il était, dans ses études scolaires, il faut l’avouer, inférieur à ses frères ; le jardinage en était un peu cause ; il n’entendait d’ailleurs pas grand’ chose à ce qui n’était que de littérature ou d’imagination. Il ne prenait intérêt qu’à l’observation de la nature, et c’est de la nature qu’il eût voulu que toujours ses professeurs lui parlassent. Mais la plupart d’entre eux, il ne tarda pas à s’en apercevoir, la connaissaient moins bien que lui. Il eût pu, sur ce point, être leur maitre. Cependant il vit bien que, pour profiter convenablement des leçons de botanique qu’il suivait avec tant d’ardeur, il lui était indispensable de connaître un peu de chimie et de physique; quant à ces deux sciences, elles étaient elles-mêmes impossibles sans quelques connaissances mathématiques. Il se mit donc à faire et des mathématiques, et de la physique, et de la chimie, et tout alla bien.
Cependant Monsieur Bar grandissait ; il eut onze ans, et puis il en eut douze. Le jardin était mieux cultivé que jamais ; la flore générale s’y trouvait représentée plus complètement encore que par le passé. Mais il avait annexé à son jardin un aquarium, construit à l’une des extrémités de sa longue plate-bande, sur un petit coin de quatre mètres carrés que son père avait ajouté à ce qu’il possédait déjà. Il n’eut pas seulement des poissons dans son aquarium, il y eut des insectes aquatiques : larves , vers, phryganes, sangsues, écrevisses, petites crevettes d’eau douce, lézards. Et le petit Bar fut ainsi conduit de l’étude, des plantes à l’étude des animaux. Son père lui avait fait voir des spécimens de toute la création florale dans son jardinet; il ne tarda pas à s’apercevoir qu’en une année, dans ce même jardin, il pouvait réunir vivantes toutes les grandes divisions du règne animal, depuis les infusoirs abondants dans son aquarium jusqu’aux vertébrés mammifères, représentés par les mulots et souris, par des lapins et quelques cochons d’Inde, par un hérisson, une belette, un écureuil, qu’il nourrissait dans une petite ménagerie divisée en plusieurs logettes, et situé en parallèle de l’aquarium, à l’autre extrémité de son jârdin, son père lui ayant également, pour '■cette nouvelle construction, accordé le terrain nécessaire.
Au-dessus de l’aquarium fut placée une volière, où bientôt il put réunir une trentaine de jolis oiseaux. Joignez à cette ménagerie les animaux vivant en liberté dans son jardin, et dites s’il n’eut pas une faune presque complète. Partons des plus infimes et remontons rédielle, peu d’échelons, je vous assure, y manqueront.
C’estpar l’aquarium que nous commencerons. Nous aurons là les infusoires, animalcules invisibles; mais le petit Bar avait à sa disposition un microscope, dont son père l’aidait à se servir; venaient ensuite les annélides, représentés par les sangsues et les lombrics; les mollusques, représentés par les limaces, limaçons, testacelles; les crustacés, représentés par les écrevisses, les petites crevettes d’eau douce, et les cloportes vivant en liberté dans les fentes du mur; des crustacés nous pouvons aller aux arachnides, aux insectes de toute espèce : diptères, hymé-
noptères, névroptêres, lépidoptères, hémiptères, coléoptères, représeittés par les tipules,^ cousins, chrysis, iclineuraons, guêpes, bourdons, abeilles, éphémères, pbryganes , libellules, papillons et phalènes de toutes sortes; pucerons, sauterelles, grillons , courtilières , blattes, perceoreilles, coccinelles, criocères, cantharides, cétoines, hannetons, escarbots, vers luisants, slaphylins, dytiques, taupins, carabes, cicindèles ; puis, pour le monde des poissons, voici Taquarium. Le petit Bar n’avait pas de reptiles ophidiens ; comme spécimen des reptiles sauriens il possédait quelques jolis orvets, quelques lézards, et puis une tortue pour les reptiles chéloniens.
Enfin venaient les oiseaux, puis les mammifères.
Voilà donc, dans une superficie de quelques mètres carrés, des spécimens de la création vivante, végétale et animale.
L’enfant s’était fait, de plus, dans sa chambrette, une collection de minéraux, de graines, d’œufs, et de coquillages.
J’ajoute que, tout seul , le soir, aidé d’un bon Atlas de Flamsteed, il apprit à connaître les constellations célestes.
Voyez-vous maintenant que dans le plus humble petit coin un enfant peut être mis en communication avec l’univers entier? La suite à une prochaine livraison.
Je ne comprends pas comment on peut se dire ami de son pays et dénigrer sans cesse le temps présent. On aime à signaler le mal et l’on ne veut pas regarder ailleurs. Une part de notre dette, dans notre société, est de respecter nos compatriotes, comme nous voulons être respectés.
Lorsque le petit enfant gît dans son berceau, sa mère le suit des yeux, prête à le nourrir, à le réchauffer, pour qu’il vive et lui sourie. Cette mère, c’est l’image de la patrie. Bientôt l’enfant, capable de marcher et de comprendre, se promène à côté de son père et l’interroge; celui-ci répond et nomme les êtres animés et inanimés pour que son fils puisse apprendre à se conduire. Le soir, au foyer domestique, la grand’mère et le grand-père font des récits du temps passé, et ajoutent aux bienfaits du père et delà mère ce que la famille, le fondement de la patrie, peut donner. Ensuite l’enfant se mêle à ses pareils. Il entre dans l’école et contracte de ces amitiés qui durent toute la vie et se prolongent même au delà de la mort. II prend part aux œuvres de l’école professionnelle, de l’atelier et de l’armée .
D’enfant il devient homme. Et ce qu’il est, à qui le doit-il?
. A la grande et sainte mère qui nous a tous formés, à la patrie, qui s’étend pour lui d’instant en instant.
Bientôt il aura à faire pour ses enfants ce que l’on a fait, pour lui.
Père, mère, grands parents , épouse, enfants, camarades, compagnons d’armes, concitoyens, voilà ce que c’est que la patrie. Médire de tout cela est un crime dans tous les pays. (•)
L.\. VAISSELLE d'aRGENT D’l’N SEIGNEUR E.SPAGNOL AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
\oici ce qu on lit dans l’ouvrage si curieux que nous a laissé sur l’Espagne d’Aulnoy :
.< Le duc d’Albuquerque est mort, il y a déjà quelque temps ; 1 on m a dit que l’on avait employé six semaines à écrire sa vaisselle d’or et d’argent et à la peser ; pendant
(') F. .Malapert. Extrait de la préface du livre intitulé ;i>e l’Enseignement de l’Histoire de France.
ce temps, l’on y passait chaque jour deux heures entières; cela ne se faisait qu’à gros frais. Il y avait, entre autres choses, quatorze cents douzaines d’assiettes, cinq cents grands plats et sept cents petits ; tout le reste à proportion, et quarante échelles d’argent pour monter jusqu’au haut de son buffet, qui était par gradins, comme un autel placé dans une grande salle. Quand on me dit cette opulence d un particulier, je crus que Don se moquait de moi. J’en demandai la confirmation à D. Antoine de Tolède, fils du duc d Albe, qui était au logis: il m’assura que c’était une vérité, et que son père, qui ne s’estimait pas riche en vaisselle d’argent, avait six cents douzaines d’assiettes d’argent et huit cents plats. »
LE CHANOINE SCHMiD.