SOUVENIRS DE SA VIE
Il est agréable de payer un tribut de reconnaissance à ceux qui ont aimé et enseigné l’enfance (*) ; et en pensant à ces âmes généreuses, comment pourrait-on oublier Le chanoine Schmid, l’auteur des Œufs de Pâques et de tant d’autres petits récits d’une simplicité touchante, où respire toujours une morale à la fois si douce et si pure?
Pour coanaîfre le chanoine Schmid, on n’en est pas réduit à la seule lecture de ses contes : il a aussi écrit ses Mémoires (^). A la première lecture, on les trouve un peu enfantins. Mais c’est précisément ce qui, à mesure qu’on avance dans le livre, en fait l’intérêt et le charme : ses souvenirs, ses réflexions, ses œuvres, tout se fond en un accord parfait ; on voit qu’il n’a pas la moindre envie de se poser en homme supérieur ; il n’a pas plus de prétention à la renommée qu’il n’est difficile en fait de bonheur : c’est la modération, la modestie, la sincérité même.
Christophe Schmid était né à Dinkelsbülh (Bavière), le 15 août 1768, dans une maison rustique, mais assez vaste, à grand pignon et à nombreux greniers. La porte cintrée, encadrée dans deux colonnettes surmontées d’une, sorte de corniche, ne manquait pas d’élégance. Auprès était un banc, où le soir s’asseyait la famille.
Quelques-uns des premiers souvenirs de Christophe montrent qu’il avait l’âme naturellement ouverte à l’admiration des beautés de la nature :
« Ma mère, dit-il , me conduisit un jour tout à côté des murailles de la ville, sur une pelouse couverte de marguerites. Ces innombrables fleurs, pareilles à de petites étoiles blanches sur un fond vert, me jetèrent dans le ravissement, et je n’oubliai jamais cette impression. Depuis cette époque, les marguerites devinrent mes fleurs de choix, et souvent, dans mon enfance, je me disais : Si le bon Dieu a paré le ciel bleu de belles étoiles, il a bien aussi paré les verdoyantes prairies de la terre des plus belles fleurs. »
Son père se nommait Frédéric Schmid. 11 était employé à la chancellerie, ce qui ne veut pas dire qu’il avait à travailler, plus ou moins, seulement de dix à quatre heures, comme on fait dans nos grandes administrations publiques ; non, rien de semblable. En été, il allait à son bureau dès quatre heures du matin ; en hiver, dès six heures ; il n’avait la liberté de venir à la maison qu’un peu au milieu du jour et le soir à la veillée. C’était à ces dernières heures qu’il s’occupait de l’éducation de ses enfantg. Le chanoine se les rappelle avec bonheur :
«Mon père, dit-il, savait nous récréer d’une manière
(') Voy., aux Tables, les notices sur PeiTault, Berquin, miss Edgeworth , Campe , Hebel , Saintine, etc.
(^} Souvenirs de ma vie. Mémoires du chanoine Schmid, publiés par 1 abbé Werfer, son neveu. ~ H. Casff'rman, éditeur.
aussi agréable qu’instructive, surtout par de petits récits dont les plus goûtés étaient les histoires bibliques, histoires qui, depuis ces veillées heureuses, n’ont pas abandonné mes souvenirs. Notre père les exposait avec tant de piété, de charme et de prédilection !
» Le plus grave souci de nos parents était de nous apprendre le nécessaire et l’utile.
« Le seul bien que je vous puisse laisser, disait mon /) père, c’est une bonne éducation et une instruction soignée, )) et j’espère que vous vous en trouverez beaucoup mieux et )) marcherez plus loin que bien d’autres avec leur argent. Il » s’agit moins de savoir ce que tel homme a que de savoir )) ce qu’il est, ce qu’il sait et ce qu’il peut. «
» Les rapports de mon père avec ses enfants, et 1a façon
Le Chanoine Schmid, auteur des Œufs de Pâques. — Dessin d.e Bocourt, d’après le portrait-frontispice des Mémoires.
dont il les élevait, me sont toujours présents à la mémoire. Qu’il me suffise de citer un exemple :
» Un' enfant, peut-être était-ce par mégarde, lançant un caillou sur mon frère, le blessa à la tête. Et nous de courir tà notre père, en le suppliant de se plaindre du mauvais petit sujet et de le corriger. Mon père nous répondit : «Ces » gens sont pauvres, je le sais ; ils ont beaucoup d’enfants et » la mère est malade. Allons, pardonnons à cet étourdi! » D’ailleurs, l’Évangile nous recommande de ne point » rendre le mal pour le mal, mais le bien pour le mal. » Puis il nous remit une pièce de monnaie, en nous ordonnant de la porter à ces pauvres gens et de ne point leur raconter l’aventure. Mais les parents de l’enfant venaient d’apprendre de quel malheur il était cause, et ils en étaient tout désolés. Aussi, quel ne fut pas leur étonnement lorsque nous leur rapportâmes ce qu’avait dit mon père 1 Ils surent apprécier sa générosité, se montrèrent reconnaissants à notre égard, et leurs enfants se firent nos camarades. Celui-là même qui avait blessé mon frère lui offrit, en réparation de sa faute, une magnifique couronne de fleürs. Une correction plus sévère, loin de produire autant de bien, n’eût peut-être servi qu’à aggraver le. mal.
» A propos de ce malheureux accident, j’en rappellerai encore un autre qui j>rouvera combien mon père était estimé de ses subordonnés pour sa conduite douce et bienveillante à leur égard.
«Mon frère Joseph, tirant un moineau, n’atteignit qu une fenêtre. Le propriétaire, enlevant les carreaux brisés, envoya sa servante en demander le prix. Un paysan, venant de chez mon père pour affaires, la rencontra sur
le seuil de la porte, et lui demanda ce quelle désirait. Quand elle l’en eut inlprnié :
» — Non, non, dit-il, ne faites pas de peine au papa ; il se trouve mal à l’aise aujourd’hui. Puis il paya les vitres cassées en nous recommandant de n’en point parler à notre père. Cet homme, nommé Joseph Regele, acquit un double mérite à mes yeux : d’abord celui d’avoir épargné une douleur à mon père, et puis celui du plus parfait désintéressement, puisqu’il nous défendit expressément de parler du coup maladroit de mon frère.
» Ma mère, petite de taille, comme mon père, passait pourtant pour iinq beauté. Elle possédait une entente supérieure dans le maniement des affaires domestiques. Éminemment active, jamais on ne la voyait en repos. Ses appartements étaient toujours fort propres et dans le plus bel ordre. Elle seule avait soin de la cuisine, et je dois avouer quelle possédait de remarquables dispositions et un savoir-faire assez rare pour l’art culinaire. Elle savait surtout tirer parti des moindres choses, ce qui n’était pas un mince avantage, si l’on prend égard aux revenus si modiques de mon père.
» Ma mère connaissait le secret de varier ses plats ; chaque jour de la semaine apparaissaient une nouvelle soupe sur la table et des assaisonnements variés pour le bœuf, tels que de la moutarde, des radis, des betteraves, des raiforts, des concombres frais, et d’autres choses semblables; les légumes changeaient aussi à tour de rôle.
« On nous habituait, du reste, à manger de tout ; — On trouve çà et là, disaitla mère, des enfants qui ne mangent ni bœuf, ni légumes, ni même de cette choucroute si bonne et si saine (*); de pareilles habitudes indiquent une mauvaise éducation et sont parfois très-nuisibles.
» Cette bonne mère n’était pas cependant si absorbée par les soins pratiques du ménage, quelle' ne prît une très-grande part dans l’éducation morale de ses enfants, et elle secondait en cela avec succès son mari. L’un et l’autre s appliquaient à écarter d’eux tous les préjugés populaires qui faussent le jugement, à considérer toutes les choses avec calme, à les apprécier raisonnablement, à être justes et respectueux, et à être inacessibles aux sentiments inférieurs, tels que la crainte ou la jalousie. »
La suite à une autre livraison.