‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 61 sur 712 · LES INFORTUNES DE BARTHÉLEMY THIMONNIER · texte numérisé non relu

LES INFORTUNES DE BARTHÉLEMY THIMONNIER

Voy. t. XLII, 1874, p. 148, 349.

La société fondée pour exploiter l’invention de Thimonnier fut profondément ébranlée, lorsqu’elle vit les ouvriers, ameutés, détruire eux— mêmes avec fureur ses machines à coudre dès la première application qu’elle essayait. On ne pourrait imaginer rien de plus décourageant à l’origine d’une industrie. L’affaire était sapée par sa bpe . d une part, les bailleurs de fonds, qui jugeaient 1 invention incomplète, ne s’étalent associés que sous l’influence de savants ingénieurs et avec l’espoir de perfectionnements prochains suggérés par la pratique; d’autre part, ces perfectionnements étaient d’avance condamnés en présence de l’émotion populaire si violemment excitée par la simple apparition d’une machine rudimentaire, qui ne pouvait faire encore une concurrence sérieuse aux’ travailleurs à, l’aiguille.

La position de l’inventeur devenait insoutenable : la société l’avait enpgé pour quinze ans , avec des appointements, afin quil donnât tous ses soins aux perfectionnements e la machine dans les ateliers; mais comment remplir cette tâche, après ce qui s’était passé? Comment

n etre point paralysé par des menaces suivies de voies de tait?

Thimonnier n’avait donc qu’à se retirer; il en fit la proposition à la société, qui lui rendit sa liberté par acte 3" 1831, et lui donna même une indemnité

oe 1500 francs pour qu’il pût retourner dans sa famille.

On a souvent déploré l’abandon dans lequel nos capitalistes laissaient les i nven leurs ; on a cité maintes fois des

inventions importantes , françaises d’origine , que des étrangers avaient relevées, améliorées et mises en faveur chez eux, tandis que nous les avions dédaignées. Tel n’est point ici le cas : des ingénieurs de premier ordre, des fonctionnaires élevés, des capitalistes solides, avaient accueilli les essais imparfaits de Thimonnier; ils avaient consenti a en faire l’application et les mettaient ainsi sur la voie du succès. On ne peut douter que la pratique n’eût indiqué des modifications importantes aux habiles ingénieurs qui protégeaient l’inventeur : du crochet à la navette il n y avau qu’un pas; il paraît même que Thimonnier en eut 1 idee en 1832. Quoi qu’il en soit, l’invention de la machine a coudre eût été propagée en France trente ans plus tôt, et ne serait point demeurée stationnaire pendant cette longue période, si un mouvement populaire aveugle ne se htt jeté à la traverse, n’eût dispersé des éléments toujours difficiles à associer, et n’eût découragé la science et les capitaux!

Quant à Thimonnier, rien ne pouvait dompter le démon de 1 invention dont son esprit était possédé; rentré chez lui, il ne cessa de rêver et d’imaginer des améliorations; mais il n’était pas mécanicien de profession, et il n avait plus d’argent pour faire traduire ses idées et en payer les frais.

Bientôt cejoendant il revint à Paris (1834) et y chercha du travail à façon chez les tailleurs; mais il ne trouva pas d encouragement chez ses confrères. Loin de là! Un de ses jeunes contemporains, qui faisait son apprentissage à cette époque , nous a confirmé le mauvais accueil que le malheureux Thimonnier reçut des ouvriers tailleurs et des maîtres. Injurié, presque chassé des ateliers par les premiers, traité de fou par les seconds, qui craignaient de compromettre la réputation de leurs maisons par le mot malsonnant de couture mécanique, l’inventeur fut encore obligé de quitter Paris, mais cette fois dans le dénûment le plus absolu. G était en 1836; M. Eeaunier, devenu conseiller d’Etat, était mort le 20 août de l’année précédente. Thimonnier, sans ressources, fut réduit à faire à pied la route de Paris à Amplepuis. Il portait sa bienaimée machine sur son dos , et la montrait pour vivre comme on montre une marmotte. Il cousait sous les yeux des curieux, en plein air ou dans les auberges, pour payer son gîte et son souper avec les menues pièces de monnaie qu’il obtenait de la générosité du public.

Ces infortunes ne parvinrent pas à le détourner de sa voie. 11 construisit quelques machines et en vendit dans les environs d’Amplepuis.

Son brevet de 1830 étant expiré en 1845, il demanda, le 21 juillet de la même année, un brevet de perfectionnement sous le titre de : métier à coudre au point de chaînette. Dans son mémoire, il déclarait que « durant le cours des quinze ans écoulés depuis le premier brevet, un usage pratique et journalier de sa machine l’avait conduit à des améliorations et changements successifs, en telle sorte que le nouveau mécanisme paraissait avoir surmonté tous les inconvénients qui avaient paralysé le succès de l’ancien... et durent entraîner sa rume. »

Dans ce même mémoire, Thimonnier dénonce avec la plus grande franchise le défaut essentiel de la couture au point de chaînette. « Lorsque cette couture est sujette à éprouver des tensions, le fil pourrait se briser en un point et se défaire alors jusqu’à son départ, si on le tirait par une de ses extrémités. Pour parer à cet inconvénient, ajoutait-il, on passe un fil avec l’aiguille ordinaire dans la tresse de la couture à chaînette, de deux en deux centimètres environ. Une petite fille suffit pour cet arrêlement. » Cette confidence de Thimonnier jette un jour sur toute 1 histoire de sa machine; en la voyant travailler, on était

étonné d’abord et séduit; mais on réfléchissait et. on se | calmait. Nos lecteurs peuvent ainsi se rendre compte de la cause principale qui a nui cà la découverte française de la coulure au point de chaînette.

Peu de temps après la prise de son brevet de perfectionnement, Thimonnier eut encore une bonne chance, celle de rencontrer ci Amplepuis un des premiers avocats du barreau de Villefranche, qui venait y passer ses vacances, et dont l’imagination se monta en entrevoyant la révolution que le métier à coudre devait produire dans toutes les industries se rattachant à la coulure. C’était Jean-Marie Magnin, qui fit d’abord associer avec Thimonnier son jeune frère. Malheureusement ce frère mourut au bout de quelques mois. L’avocat s’attacha lui-même alors à l’invention et se prit de passion pour elle, malgré les obstacles qu’il éprouvait du côté de ses amis, disposés à le taxer d'utopiste, ainsi que du côté de sa profession, dont les devoirs s’alliaient mal avec la condition d’un mécanicien improvisé pour l’exploitation d’une machine de tailleur. Néanmoins, les nombreuses modifications de détail apportées par Thimonnier, et celles que M. Magnin inventa lui-même, les conduisirent tous deux à prendre ou à faire prendre une patente en Angleterre (9 février

1848) et un nouveau brevet de perfectionnement en France (4 août de la même année).

Ils firent tous deux un voyage cà Londres, et leur machine fut exhibée dans l’une des salles de l’Institution royale.

Le Moi'ning Post du 14 février 1848 en parla avec de grands éloges. Il fit connaître à ses lecteurs que le feu ayant pris à l’amphithéâtre de l’Institution, l’illustre professeur Faraday avait dû annoncer la suspension du cours ordinaire; mais que le public avait trouvé une compensation de la perte de la leçon dans l’exposition d’un métier à coudre qui avait excité un grand intérêt et retenu la société jusqu’à dix heures du soir; que les principes de l’invention avaient été expliqués par M. Schmidt et la machine mue par M. Magnin ; qu’on pouvait facilement faire 300 points par minute et augmenter ou diminuer instantanément la longueur du point à l’aide d’un écrou; qu’il était impossible au travail manuel d’approcher de la beauté et de la précision du travail de cette machine, qui cousait, piquait et faisait des ourlets par le même mouvement. Le Morning Post terminait en disant;

>' De même que l’invention Arkwright a anéanti la filature à la couture et à la main, de même l’invention du métier à coudre doit supplanter la couture à la main. »

Malheureusement pour nos deux compatriotes, la machine au point de chaînette n’était pas destinée à produire cet immense résultat, que l’avenir réservait à la machine au point de navette, dont les Etats-Unis d’Amérique peuvent incontestablement revendiquer l’heureuse idée.

Quelle a été la suite de la brillante soirée à l’Institution royale de Londres? Nous pouvons le présumer en retrouvant Thimonnier à Manchester, le 28 janvier suivant. D’après une lettre de lui, dont copie nous a été donnée par M. Jules Meyssin, notre inventeur aurait trouvé dans cette ville industrielle quelques jours de satisfaction et de bonheur; enregistrons-les bien vite, car ils ont été bien rares dans sa vie.

“ Toute cette semaine, écrit-il à sa femme (28 janvier

1849) , j’ai eu la visite de messieurs et de dames qui m’ont apporté des pantalons et d’autres pièces à faire. Si les éloges m’avaient rempli les poches, je ne les aurais pas euesassez grandes... Toute la semaine, j’ai fait des échantillons qui s enlevaient aussitôt... Enfin, j’ai bien rempli ma tâche ; tous ont été contents de moi. Mon patron de Londres est venu et a amené avec lui un Américain qui doit

acheter quantité de machines et prendre le brevet pour l’Amérique... J’ai reçu 250 francs pour ma paye de quinzaine, etc. »

Cette tentative ne paraît point avoir eu de suites favorables, car nous apprenons que Thimonnier revint en France en 1849, et rompit toutes relations avec M. Magnin. Il est permis de présumer que les machines à navette, pour lesquelles Elias Howe avait pris un brevet en Amérique dés 1846, vinrent jeter des doutes, dans l’esprit des Anglais, sur l’avenir de la machine à chaînette.

Depuis lors, Thimonnier demeura fixé à Amplepuis. Nous savons par un de nos amis, grand agriculteur de ce pays, que cet infortuné chercheur continua ses travaux d’invention et s’occupa de machines à dévider le coton ; il fabriquait des navettes pour la soie et la mousseline et allait les vendre aux fabricants. « C’était un vrai type d’inventeur, nous écrit notre ami, toujours pensant et réfléchissant, ne faisant nulle attention à ce qui l’environnait, ne s’inquiétant ni du m.anger, ni du boire, ni du chaud, ni du froid, ni surtout du lendemain. »

Enfin, épuisé, usé, pauvre, il mourut le 5 août 1849, laissant dans une situation déplorable sa veuve infirme et de nombreux enfants. 11 était fils d’un teinturier de Lyon et était né à l’Arbresle, dans le département du Rhône, en 1793.

Nous devons, en terminant, signaler les généreux efforts de la Société des sciences naturelles de Lyon , en 1866, pour revendiquer les titres de Thimonnier dans l’histoire de l’invention de la machine à coudre, et appeler l’intérêt des autorités lyonnaises sur sa veuve, qui l’a rejoint depuis dans le séjour des morts.

Le système dont il est l’inventeur est la base du cousohrodeur de son ancien associé M. Magnin , qui, après beaucoup de perfectionnements de détail, fut couronné, avec de grands éloges, à l’Exposition universelle de 1855, à Paris.

FURETIÉRE.

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