LE ROMAN BOURGEOIS
Fin. — Voy. p. 59.
Un fait assez curieux, qui est bien en relief dans le roman de Furelière, c’est qu’au dix-septiéme siècle, la circulation dans Paris était fort restreinte, et que la grande cité était comme une agglomération de petites villes. Entre autres causes , le mauvais état des rues était pour beaucoup dans l’habitude des petits bourgeois de ne pas s’éloigner souvent du quartier qu’ils habitaient.
Un des personnages du roman, un marquis, étant venu visiter la famille d’un avocat du tiers ordre ('), avait été éclaboussé dans son carrosse même. «Un petit valet de maquignon poussoit à toute bride un cheval, qu’il piquoit avec un éperon rouillé attaché à son pied gauche; et comme la rue étoit étroite et le ruisseau large, il couvrit de boue le carrosse et le marquis. » A l’occasion de cette mésaventure, la conversation s’engagea naturellement sur la malpropreté des rues.
« Le Marquis. — J’éprouve bien aujourd’hui qu’on s’en sauve avec bien de la peine, puisque le carrosse ne m’en a pu garantir; et je me range à l’opinion de ceux qui soutiennent qu’il faut aller en chaise pour être propre. L’ancien proverbe qui, pour exprimer un homme propre, dit qu’il semble sortir d’une boëte, se trouve bien vrai maintenant, et c’est peut-être ce proverbe qui a donné lieu à l’invention de ces boëtes portatives.
(') C’est-à-dire un pauvre avocat qui gagnait sa vie à faire des rôles d’-écriture assez mal payés.
MAGASIN PITÏORESQIjE.
» La Bourgeoise. — Mais tout le monde ne s’y peut pas faire porter.; car les porteurs -vous rançonnent , et il en ccrfite trop d’argent. Je ne m’y suis voulu faire porter qu’une fois, à cause qu’il pleuvoit, et ils me demandoient un écu pour aller jusqu’à Notre-Dame.
» Le Marquis. — Il est vrai que la dépense en est grande, et ne peut pas être supportée par ceux qui sont dans les fortunes basses ou médiocres, comme sont la plupart des personnes d’esprit et de sçavoir; c’est ce qui fait qu’ils sont réduits à ne voir que leurs voisins, comme dans les petites villes, et ils n’ont pas l’avantage que Paris fournit d’ailleurs. Car on y pourroit choisir, pour faire une petite société, les personnes les plus illustres et les plus agréables; si ce n’étoit que le hazard et les affaires les dispersent en plusieurs quartiers fort éloignez les uns des autres.
» Une autre Bourgeoise. — Encore, ce seroit beaucoup s’il ne falloit qu’être propre, car c’est une qualité nécessaire à un honnête homme; mais on veut qu’il y ait dans les vêtemens de la diversité’ et de la magnificence. C’est selon l’habit qu’aujourd’hui l’on donne presque partout le rang aux hommes. On met l’homme vêtu de soie au-dessus de celui qui n’est vêtu que de camelot, et celui qui est vêtu de camelot au-dessus de celui qui n’est vêtu que de serge. On juge du mérite des hommes à proportion de la hauteur de la dentelle qui est à leur linge ; et on les élève par degrez depuis le Pontignac jusqu’au pont de Gennes. »
Il est visible que le marquis, fourvoyé dans cette petite société de bourgeoises et de bourgeois de la place Haubert, s’amuse un peu à leurs dépens. L’entretien venant à se tourner vers les modes , il dit qu’à son avis « il seroit très-important de créer dans le royaume un grand conseil de modes, et qu’il seroit aisé de trouver des officiers pour le remplir.
» Car, dit-il, premièrement, des six corps des marchands on tireroit des procureurs de modes, qui en inventeroient tous les jours de nouvelles, pour avoir du débit. Du corps des tailleurs on tireroit des auditeurs de modes qui, sur leurs bureaux ou établies, les mettroient en état d’être jugées, et en feroient le rapport.
» Pour juges on prendroit les plus légers et les plus extravagans de la cour, de l’un et de l’autre sexe, qui auroient pouvoir de les arrêter, de les vérifier et de leur donner autorité et crédit.
» Il y auroit aussi des huissiers-porteurs de modes, exploitons par tout le royaume de France.
» Il y auroit enfin des correcteurs de modes, c’est-à-dire de bons prud’hommes, qui mettroient des bornes aux extravagances, et qui empêcheroient, par exemple, que les formes des chapeaux ne devinssent hautes comme des pots à heure , ou plattes comme des calles , chose qui est fort à craindre, lorsque chacun les veut hausser ou applattir à l’envi de son compagnon , durant le flux et reflux de la mode des chapeaux. Ils auroient soin aussi de procurer la réformation des habits et les décris nécessaires, comme celui des rubans, lorsque les garnitures croissent tellement qu’il semble qu’elles soient montées en graine.
» Enfin, il y auroit un greffe ou un bureau établi, avec un estalon et toutes sortes de mesures, pour régler les différons qui se formeroient dans cette jurisdiction ; avec une figure vêtue selon la dernière mode, comme ces poupées qu’on envoyé à ce dessein dans les provinces ('). Tous les tailleurs seraient obligez de recourir à ces modelles, comme les appareilleurs vont prendre les mesures sur les plans des édifices qu’on leur donne à faire.
(') On envoyait aussi de ces poupées habillées à la dernière mode dans toutes les grandes villes de l’Europe. Les journaux de modes ont mis fin à cet usage ; mais aujourd’hui encore les poupées de nos petites filles exportées en Asie y exercent une influence réelle sur les modes.
» Il y auroit pareillement en ce greffe une pancarte ou tableau où seraient spécifiées en détail les manières et les règles pour s’habiller, avec les longueurs des chausses, des manches et des manteaux ; les qualitez des étoffes, des garnitures, des dentelles, et autres ornemens des habits; le tout de la même forme que les devis de maçonnerie et de charpente.
)) Et voici le grand avantage que le public en retireroit : c’est qu’il arrive souvent qu’un riche bourgeois, et surtout un provincial ou un Allemand, aura fait une grande dépense pour s’habiller le mieux qu’il lui aura été possible, sans y pouveir réussir, quelque soin qu’il ait pris de consulter les personnes qu’il aura cru propres pour résoudre ses difficultez. Car il se trouvera souvent que si l’habit est bien fait, il n’en sera pas de même des bas ou du chapeau. Enfin, il vivra toujours dans l’ignorance et dans l’incertitude ; au lieu que s’il est en peine de sçavoir, par exemple, si la forme de son chapeau est dans la règle, il n’aura qu’à le porter au bureau des modes, pour le faire jauger et mesurer, comme on fait les litrons et les boisseaux qu’on marque à l’Hôtel de Ville. Ainsi se faisant eslalonner et examiner depuis les pieds jusqu’à la tête, et en ayant tiré bon certificat, l’on auroit la conscience en repos de ce côté-là, et l’honneur seroit à couvert de tous les reproches que pourroit faire la coquette la plus critique.
» — C’est dommage , dit une jeune bourgeoise , que vous n’êtes associé avec la personne qui a inventé ce parti, vous le feriez bien valoir. Je croi qu’il y a beaucoup d’officiers en France moins utiles que ceux-là, et beaucoup de réglemens moins nécessaires. »
Dans le cours du récit, on rencontre çà et là de petits détails qui, indifférents alors, prennent quelque valeur aujourd’hui pour les esprits curieux. On y voit que, vers 1666, on allait, par partie de plaisir, faire des collations de petits pois et de fraises au Petit-More, à Vaugirard ; que les dindons de la Durier, à Saint-Cloud , étaient renommés; qu’on allait acheter des cabinets d’ébène à la foire Saint-Germain, pour en faire présent; qu’il n’y avait pas de libraires seulement rue Saint-Jacques et au Palais, mais que plusieurs des plus fameux habitaient le quartier du Puits - Certain ; que des auteurs faméliques traitaient avec les libraires d’un livre dont ils n’avaient fait que le titre (ce qui s’est vu de nos jours); etc.
A propos de littérature , on émet des maximes de ce genre :
« Le premier pas pour aller à la gloire est le madrigal ; le premier pour en déchoir est le grand poëme. »
C’est une assurance de succès si l’on parvient à faire des vers de commande pour les filles de la reine ; mais le mieux est d’avoir assez de crédit pour faire les vers d’un ballet du roi.
« Car c’est une fortune que les poètes doivent autant briguer, que font les peintres pour le tableau de may, qu’on présente à Notre-Dame ('). » " '
Les personnages du Boman bourgeois traitent aussi de questions diverses de morale : par exemple, on y critique fort la manière dont on élève les enfants. C’est aujourd’hui un thème ordinaire de la conversation, que les enfants ne respectent plus l’autorité paternelle : « Il en était autrement, assure-t-on souvent, il y a seulement un siècle. » Mais Furetière nous montre qu’on disait précisément la même chose il y a deux siècles, sous Louis XIV :
« M. VolUchon, procureur au Châtelet. — Ah ! que le
(') Tableau votif offert par la corporation des orfèvres de Paris à Notre-Dame. Il restait exposé devant le portail les premiers jours du mois, et pendant le reste de mai il était suspendu'dans la chapelle de la Vierge. Les tableaux de mai sont décrits dans la Description historique de Paris, par Piganiol de la Force. — Voy. aussi notre tome VII, 1839, p. 120.
siècle d’aprésent est perverti! Voyez le peu d autorité qu’ont maintenant les pères sur leurs enfants ! Je me souviens encore de la manière dont j’ai vécu avec feu mon pere { que Dieu veüille avoir son ame !) ('). Nous étions sept enfans dans son étude, tous portans barbe ; mais le plus hardi n’eût pas osé seulement tousser en sa présence ; d’une seule parole il faisoit trembler toute la maison. Vraiment, il eût fait beau voir que moi , qui étois l’aîné de tous , et qui n’ai été marié qu’tà quarante ans; moi, dis-je, j’eusse résisté à sa volonté , ou que je me fusse voulu mêler de raisonner avec lui! J’aurois été le bien venu et le mal reçu ; il m’auroit fait pourrir à Saint-Lazare ou à Saint-Martin.
» Madame \oUiciion , interrompant son mari. — Hélas! Mouton 'c’étoit le nom de caresse qu’elle donnoit à son mari, qui, de son côté, l’appelloit Moutonne), il n’est que trop vrai que le monde est bien corrompu ! Quand nous étions filles, nous observions tout ce qui étoit dans notre Civilité puérile, et, par modestie, nous n’aurions pas dit un petit mot à table ; il falloit mettre une main dans sa serviette , et se lever avant le dessert ; si quelqu’une de nous eût mangé des asperges ou des artichaux, on l’auroit montrée au doigt; mais les filles d’aujourd’hui sont presque aussi effrontées que des pages de cour.
Voilà ce que c’est que de leur donner trop de liberté ! »
En remontant plus haut encore, on trouve les mêmes plaintes dans les fabliaux et les sotties.
statut, dit William Blackstone dans son Commentaire des lois anglaises, attribue personnellement au roi la tête de la baleine pêchée ou échouée, et la queue à la reine,