‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 628 sur 712 · LES PERSONNAGES DU THEATRE JAVANAIS · texte numérisé non relu

LES PERSONNAGES DU THEATRE JAVANAIS

L’art théâtral javanais se divise en deux catégories distinctes au double point de vue des détails scéniques et de la nature des personnages qui figurent dans les pièces.

Les drames du premier genre, appelés wayang poerwa, sont tirés des grands poèmes de l’Inde, h Mahâbhârata et le Râmâyana, ou plutôt des imitations qui en ont été faites en kavi, langue savante, empruntée en partie au sanscrit, et dans laquelle ont été composés les principaux ouvrages de l’ancienne littérature javanaise. Toutefois, si Java est redevable à l’Inde antique des sujets de la plupart de ses représentations dramatiques, il faut reconnaître qu’au grand désavantage de l’art, l’imitation n’a porté que sur le fond commun aux œuvres théâtrales des deux contrées. Les Javanais, à dire vrai, non-seulement n’ont pas profité des progrès surprenants que les Hindous avaient su faire accomplir à l’agencement si complexe et si difficile du théâtre, tant au point de vue littéraire, que scénique, mais ils semblent même les avoir ignofés ; du moins, rien chez eux ne rappelle, même de loin, cette délicieuse idylle en action qui porte le nom de Sakountalâ, ni le drame si intéressant, si mouvementé et si pittoresque intitulé la Mricchakatikâ ou le Chariot de terre cuite, et qui prouve que, plus de mille ans avant Shakspeare, l’Inde avait trouvé la distribution, les ressorts et le style de notre drame moderne.

A Java, l’art dramatique n’est pas sorti de l’enfance, et la représentation des poèmes de l’Inde se fait à la manière des ombres chinoises. Un récitateur, appelé dalang, dissimulé derrière un châssis , fait jouer et parler les figures représentant les personnages du drame ; ces figures sont toujours taillées en cuir de buffle et souvent peintes et dorées avec beaucoup de soin.

Notre premier dessin représente celle de Vikata (le Monstrueux) . Vikata nous est connu par le Râmâyana, vaste poëme sanscrit de 48 000 vers, où sont retracées, comme le titre l’indique, les aventures de Rârna, prince célèbre

réalité, il était une nouvelle incarnation du daitya (.lémon) Kalanemi, tué jadis par le dieu Vishnou. Ses acte;; ne répondaient que trop à cette sinistre origine. « Doué de toute la force d’un lion, dit de lui le Harivamsa, il se montre la terreur des princes, l’épouvante de tous les êtres; éloigné de la bonne voie et n’ayant au fond du cœur que de mauvaises intentions, pénétré d’un funeste orgueil, objet d’horreur pour ses propres sujets, ne remplissant aucun de ses devoirs de roi , fléau de ses États, il se laisse emporter par le feu de ses passions et a toujours le hras levé pour le mal. »

Ayant été informé par une prophétie qu’il périrait de la main d’un des enfants de Devakî, sa parente et l’épouse de Vasoudeva, il tue ses sept premiers nouveau-nés aussitôtqu’ils apparaissent à la lumière, dans des circonstances qui rappellent le mythe grec de Saturne dévorant ses enfants. Le huitième, qui est destiné à devenir le fameux Krishna, incarnation de Vishnou et l’une des divinités du second ordre les plus populaires de l’Inde, échappe au sort de 'ses aînés à l’aide du subterfuge qui sauva également la vie de Cyrus, si l’on en croit Hérodote. Un herger, dont la femme était accouchée d’une fille le même jour que Devakî, échange son enfant contre Krishna, qu’elle emporte chez elle et élève au milieu des bergers et des bergères. Kamsa, qui a fait périr à son tour le huitième enfant supposé de Devakî, celui dont il avait tout à craindre d’après la prophétie, s’inquiète pourtant au bout d’un certain temps de la gloire naissante de Krishna, qui a laissé soupçonner son origine divine et prévoir ses exploits futurs dès son enfance en dépit de l’obscurité de sa condition actuelle ; il médite la mort du jeune héros, et imagine à cet effet de

Théâtre javanais. — Vikata, personnage du Wayang-Poenva. (‘}

de l’âge héroïque de l’Inde; il était de la race des rakshasas, sorte d’êtres fantastiques, malfaisants et hideux, quihabitaientLankà(Ceylan), etdontle roi, appelé Râvana, est l’antagoniste malheureux de Ràma. D’après le Râmâyana, les rakshasas avaient de longs bras et des formes elîroyables ; lesuns étaient prodigieusement gras etd’autres extrêmement maigres ; ceux-là ressemblaient à des nains, tandis que ceux-ci étaient d’une taille énorme et munis d’une bosse ; d’autres n’avaient qu’un œil et d’autres qu’une oreille; ceux-ci étaient pourvus de ventres comme des outres, ou bien de dents saillantes comme des défenses de sanglier, et de jambes crochues ; d’autres, au contraire , étaient beaux et d’un aspect magnifique. Dans un autre passage, le poète les dépeint comme ayant deux, trois ou quatre jambes, et des têtes de serpents, d’ânes, de chevaux ou d’éléphants. Ailleurs enfin, Vikata est nommé avec d’autres rakshasas qui portent tous, comme lui, des noms caractéristiques. Ce sont Ulkajihva (Langue-de-Feu), Dhûmâksha (Œil-de-Fumée), Virûpâksha (Œil-Informe), Phaghasa (le Vorace), Cukanâsa (Bec-de-Perroquet), Lomaharsha (Poil-Hérissé), Hrisvakarna (Oreille-Droite), etc. On voit que tous ces détails justifient et expliquent la forme d’ogre que revêt Vikata dans les pièces javanaises.

La deuxième figure représente Kamsa, roi de l’âge héroïque ou plutôt mythologique de l’Inde, dont l’histoire est racontée principalement dans le Hamamsa, long poëme • roulant sur la généalogie des races royales des époques fabuleuses, et qui fait suite au Mahâbhârala.

Kamsa avait pour père Ougrasena, roi de Mathurâ, ville célèbre de l’Inde ancienne, située sur la Yamunà; mais, en

(*) On a pu voir ces figures et d’autres semblables à l’Exposition universelle de géographie qui a eu lieu dans une partie du palais des Tuileries en 1875.

donner à son peuple le spectacle d’une lutte d’athlètes à laquelle Krishna sera invité à concourir. Kamsa prend des

dispositions qu il croit infaillibles pour que Krishna y trouve la mort. Un éléphant furieux est placé cà la porte du théâtre pour le mettre en pièces quand il se présentera, et s’il échappe au redoutable animal, les athlètes les plus adroits et les plus forts de la contrée l’attendront dans l’arène avec ordre de ne pas l’épargner. Au jour dit, tout le peuple est rassemblé dans la salle de théâtre magnifique que Kamsa a fait élever pour la circonstance et dans laquelle il occupe la place d’honneur. Krishna accourt ;

il dompte et égorge en un clin d’œil l’éléphant destiné à le mettre à mort. Entrant ensuite dans la salle de spectacle, il tue 1 un après l’autre les deux lutteurs qui lui sont oppoÿs, et, rendu furieux par les embûches auxquelles il vient d échapper et par 1 arrestation de Vasoudeva son père, que Kamsa a fait charger de chaînes, il se précipite sur son perfide ennemi,! arrache de son trône et l’étrangle en présence de tout le peuple, joyeux d’être délivré de cet odieux tyran. Tels sont les principaux événements qui se trouvent re-

Aiitres personnages du théâtre javanais.

tracés dans les pièces javanaises où figure le roi Kamsa.

Les autres compositions scéniques des Javanais s’appellent wayang kelitik, et sont tirées de leurs légendes nationales qui roulent principalement sur le prince Pandji ; ce héros vivait au neuvième siècle de notre ère, et ses aventures, où la fable se mêle à l’histoire, ont été le sujet d’un vaste cycle de poèmes et de romans auxquels ont été empi untées les pièces dont il s’agit. La représentation se fait avec des poupées; ces poupées, qu’on fait jouer à la façon fies marionnettes, sont affectées spécialement aux drames nationaux, et ne servent jamais dans les pièces dont le sujet repose sur des poèmes épiques de l’Inde ancienne

LE PAYSAGE MORAINIQUE

Les traits fondamentaux , caractérisques du paysage sont imprimés par la structure géologique du sol .

Les roches sont l’ossature de la terre.

De même, le squelette des animaux, quoique dissimi pai les parties molles, détermine les formes extérieur sous lesquelles on devine la charpente qui les soutiei Dans le paysage, les eaux, la végétation, les fabrique sont les parties extérieures et accessoires ; le sol est le fo dfinient immuable sur lequel elles reposent.

Chaque terrain a sa physionomie spéciale , que le gé( lope connaît et que le paysage doit reproduire. Les tei rains granitiques ont des formes arrondies, sans cas sures, sans escarpements; ce sont les ballons des Vosge les bombements du Morvan , les ondulations du pays qu’a rosent les deux Sèvres, ou les extrémités du Finistéri Des vallées parcourues par de petits cours d’eau séparei ces croupes uniformes. Les terrains schisteux présente! de petites déchirures qui mettent à nu les feuillets dm ils se composen,t. Ces terrains ne séduisent pas l’artisti Dans les Vosges, ce sont les grandes forêts de sapins, h vallées ombreuses, le costume pittoresque des habitants en Bretagne, les grands aspects de la mer, les vastes hor zons, les vieilles églises, les pèlerinages, souvenirs d’an iques croyances, qu'il reproduit de préférence. Mais dan les montagnes aux grands escarpements abrupts, au cassures variées, aux longs talus d’ébonlement, l’artist

est saisi par les beautés de la structure géologique du sol. Parmi les nombreux étages qui composent le terrain jurassique, c est surtout l’étage néocomien qui a le privilège d’être reproduit sur la toile; c’est lui qui offre ces murs verticaux aux teintes variées, depuis le gris jusqu au bistre et au jaune le plus vif. Déjà colorés par la nature, ils enchantent l’œil du peintre, qui trouve sur sa palette les éléments des tons harmonieux qu’il se plaît à reproduire.

Les terrains volcaniques de l’Auvergne et du Velay ont été moins étudiés; ils attendent leur paysagiste, qui trouverait dans les cratères des volcans éteints, les longues coulées de laves, les chaussées et les colonnades basaltiques, les motifs les plus hardis et les plus divers, aux environs du Puy, de Clermont et de Saint-Blour.'

Les terrains crétacés de la Champagne et les dépôts tertiaires si peu accidentés des environs de Paris, de Londres et de Vienne en Autriche, senties moins pittoresques de tous, et cependant des hommes de talent ont su poétiser ces petites collines et nous charmer en les fixant sur k toile.

En effet, la beaute d un tableau dépend de la séduction que l’aspect de la nature a exercée sur l’artiste, et du talent avec lequel il reproduit cet aspect et nous fait partager 1 impression qu’il a reçue. Quoi de plus insignifiant, quoi de plus uniforme que les dunes de la Hollande, monticules de sable accumulés par les vents, couverts d’une maigre végétation, dépourvus d’arbres, de fabriques et d’habitants? Cependant ce sont ces dunes monotones ondulant f sous un ciel gris qui ont inspiré les chefs-d’ œuvre de la' peinture de paysage, les tableaux de Ruisdaël, d’Hobbema, de Cuyp et de Winants. Ainsi donc, comme on l’a dit, le sujet du tableau importe peu ; le génie de l’artiste est tout, à la condition d’être toujours vrai. Les dunes des peintres hollandais sont de véritables dunes, auxquelles le peintre n a rien ajouté. Le géologue les reconnaît immédiatement et peut étudier sur les tableaux de ces grands maîtres les effets du vent qui transporte et déplace les sables, comme le botaniste reconnaît sans hésitation les arbres que ces artistes ont représentés dans leurs peintures. Le buisson du tableau de Ruisdaël qui se trouve au Louvre, quoique noirci par le temps, est certainement un

buisson d’aubépine, et les dunes sont celles des environs de Harlem . En face de certains tableaux modernes , le botaniste, le forestier, les hommes habitués à reconnaître de loin, à leur port, à leur physionomie, les arbres qu ils ont étudiés, hésitent et en sont à se demander à quelle flore exotique pourraient bien appartenir ces arbres qui bordent une prairie de la Picardie ou un champ des environs de Paris.

Comme le botaniste, le géologue reconnaît les terrains à leur aspect, à leur allure, à leur couleur ; il a si souvent corrigé ses jugements en étudiant le sol de près et en reconnaissant son âge, et déterminé son nom au moyen des fossiles qu’il contient, que son œil le trompe rarement, et les géologues voyageurs en arrivent à faire presque la carte géologique d’un pays qu’ils traversent rapidement à cheval , en voiture et même en chemin de fer.

Un célèbre géologue suisse, M. Édouard Desor, vient de signaler aux artistes et aux géologues un nouveau genre de paysage bien caractérisé, \epaysage morainique. On appelle moraines ces digues formées des débris et des blocs qui tombent constamment sur les glaciers des montagnes. Ces glaciers, semblables à des fleuves, progressent continuellement ; les débris appelés erratiques dont ils sont chargés forment de longs convois qui finissent par arriver à l’escarpement terminal du glacier, d’où ils tombent et s’accumulent sous forme de digues transversales aux vallées (‘). D’un autre côté, les glaciers usent, arrondissent et polissent les roches qui occupentle fond et les parois des vallées dans lesquelles ils se meuvent. Or, ees glaciers n’ont pas toujours été relégués, comme ils le sont aujourd’hui, dans les hautes vallées des Alpes, de la chaîne Scandinave, des Pyrénées, du Caucase, de l’Himalaya, etc. A une époque géologique relativement récente, ils sont sortis de ces vallées et se sont avancés dans les plaines de la France, de la Suisse, de la Lombardie, etc. Des montagnes plus basses où ils n’existent plus aujourd’hui, les Vosges, le Schwarzvvald , les Cévennes, les montagnes de l’Écosse et de l’Auvergne, en étaient couvertes à cette époque et envoyaient des émissaires dans toutes les directions. La Scandinavie tout entière, l’Irlande, l’Angleterre, jusqu’à la latitude de Bristol, ont été longtemps ensevelies sous la glace. Les glaciers se sont retirés , mais ils ont laissé les moraines , les débris , les blocs erratiques, qu’ils avaient transportés. Les roches dures qui forment la charpente de la vallée portent l’empreinte de l’usure et du polissage qu’elles ont subi. Les moraines ont arrêté les cours d’eau qui existaient à cette époque; des lacs, des marais, des tourbières , se sont formés. L’ensemble de toutes ces modifications, de ces apports successifs sur le sol antérieur, lui imprime un caractère nouveau, un fades particulier qui ne ressemble à aucun autre, et auquel M. Desor applique la dénomination de paysage morainique. La gravure de la page suivante, si elle n’est pas un exemple très-heureusement choisi , peut néanmoins donner l’idée d’un paysage morainique. Il est situé dans les environs de Thun , dans le canton de Berne ; on aperçoit dans le lointain la pyramide du Stockhorn, montagne calcaire préexistante à l’ancienne extension des glaciers, ainsi que les petites montagnes au-dessous qui sont composées de molasses tertiaires ; mais les collines boisées du second plan sont des moraines déposées par l’ancien glacier de l’Aar, qui descendait par la vallée de Hasli, les bassins des lacs de Brienz et de Thun, et s’étendait jusqu’à Berne, où il a laissé ses dernières moraines. Le lac du premier plan est le Gerzensee, produit du barrage d’un cours d’eau par les moraines boisées qui le dominent.

(') Voy. t. X, 1842, p. 11, 63, 89; — t. Xll, p. 183; - t. XV, p, 3, 135,321.

Le trait dominant du paysage morainique, c’est l’existence d’un grand nombre de petits lacs situés entre les moraines qui ont barré les cours d’eau. Un pays classique sous ce point de vue, c’est la Brianza, contrée de la Lombardie située au pied des Alpes, entre Côme et Lecco ; elle est semée de petits lacs, dont les grands sont ceux de Pusiano et d’Oggionno. Ces lacs sont séparés par des rangées de collines couvertes de mûriers qui s’alignent parallèlement les unes aux autres : ce sont les anciennes moraines terminales des grands glaciers de la chaîne du Splügen, qui descendaient le long des deux branches du lac de Côme ; celle qui aboutit à cette ville est entourée elle-même de moraines qui ont arrêté l’écoulement du lac. L’autre branche se termine à Lecco, où l’Adda s’est creusé son lit au milieu du terrain morainique, comme le Tessin en sortant du lac Majeur à Sesto- Calende et le Mincio près de Peschiera. La Brianza est semée de nombreux villages, des maisons de campagne des Milanais et de filatures de soie. Les environs de Turin offrent un autre exemple de paysage morainique : c’est la Doria riparia, depuis Tivoli jusqu’à Suze. Le glacier descendu du mont Cenis occupait jadis cette vallée : il a laissé daus le village même de Pianezzo un bloc erratique de serpentins haut de 25 mètres, long de 14 et large de 12 (*). Ce bloc, connu sous le nom de rocco di Pianezza , est surmonté d’une chapelle ; c’est un des plus gros blocs erratiques issus des Alpes. Non loin de là, lies glaciers descendus du mont Blanc et du mont Rose ont été les affluents du glacier qui remplissait la vallée d’Aoste. Au débouché de la vallée , ils se sont étalés dans la plaine aux environs d’Ivrée, et ont formé un amphithéâtre môrainique qui s’étend jusqu’à Caluso. Les moraines latérales de la Serra et de Brosso se réunissant à la moraine terminale qui forme un arc de cercle, les rochers arrondis, moutonnés par l’ancien glacier aux environs d’Ivrée, de nombreuses tourbières et les deux lacs de Candia et de Viverone, constituent un des paysages morainiques les plus grandioses qu’on puisse contempler en Europe. L’origine glaciaire de ces terrains a été reconnue dès 1847 par MM. Ch. Mar tins et Bartolomeo Gastaldi.

Revenons en France, et citons quelques exemples. Jadis, les glaciers réunis du mont Piose , du mont Blanc et de l’Isère ont envahi les départements de l’Ain, du Rhône et de l’Isère et se sont avancés jusqu’à Lyon. En fondant, ils ont déposé de nombreuses moraines aux environs mêmes de cette ville. Celle du plateau de Sathonay a donné naissance aux marais des Echets et aux innombrables petits lacs de la Bresse ; dans les Yosges, les glaciers disparus ont laissé partout des traces de leur existence attestée par des roches polies et striées, des moraines et des lacs, tels que ceux de Blanchemer, des Corbeaux, de Retournemer, de Lispach, de Longemer et de Gerardmer. Ce dernier est si complètement barré par les moraines de Tholy, que son écoulement se fait en amont par son extrémité supérieure et se déverse près du village de Gerardmer, dans une gorge appelée la Gauche de Valogne.

Tandis que la plaine suisse est renommée par le nombre et la beauté de ses lacs, les Pyrénées n’en ont qu’un seul, placé au pied de la chaîne : c’est le petit lac de Lourdes, non loin de cette ville. La raison en est bien simple : lesunciens glaciers ont déposé leurs moraines dans toute la plaine suisse, entre les Alpes et le Jura; de là de nombreux barrages qui ont arrêté les eaux courantes et donné lieu à k formation de lacs ou à l’agrandissement de ceux qui existaient déjà. Les lacs de Zug, de Sem,paoh, de Waldeck et d’Halwyl rentrent dans la première catégorie; ceux de Genève, de Zurich et de Lausanne, dans la seconde. Sttr le (') B. Gastaldi, Appmiti sulla ijeologia dd Piemonte.

versant septentrional des Pyrénées, au contraire, un seul glacier s est étendu dans la plaine; c’est celui qui, descendant du cirque de Gavarnie et du Vignemale, remplissait les vallés de Luz, d’Argelez et de Cauterets, et débouchait près de Lourdes dans la plaine. Une moraine a barré un ruisseau ; un lac s’est formé, c’est celui de Lourdes, et, comme le lac de Gérardmer, ce petit lac se déverse en amont dans le gave de Pau. Le paysage morainique est ici des mieux caractérisés; la moraine terminale, composée de blocs erratiques, barre le lac en aval ; les bruyères des collines environnantes en sont remplies, ainsi que les bois de châtaigniers. G est le granité de Cauterets qui

domine parmi ces blocs ; la montagne de Beout, qui s’élève au-dessus de Lourdes, en est tellement chargée et ils sont si gros, qu’on les distingue du chemin de fer, entre Lourdes et Argelez. Le rocher même sur lequel on a bâti l’église monumentale qui surmonte la grotte miraculeuse était une roche moutonnée, polie et striée. Les alentours sont revêtus d’une épaisse couche de boue renfermant les cailloux rayés qui caractérisent les dépôts glaciaires. Les dernières moraines de l’ancien glacier d’Argelez sont coupées au village d’Adé par le chemin de fer qui conduit de Lourdes à Tarbes. La monographie de cet ancien glacier a été publiée en 1808, par MM. Ch. Martins et Ed. Col-

comb , dans le Bulletin de la Société géologique de France. ^

Si 1 on considère une carte d’Angleterre, on remarque au nord, dans le comté de Cumberland, un district qui est parsemé d’un nombre prodigieux de petits lacs, et les poètes qui les ont chantés sont connus sous le nom de lakistes. La plupart de ces lacs sont produits par des barrages morainiques, comme d’autres en Ecosse, en Irlande, en Scandinavie et en Finlande. Dans toutes ces contrées, le paysage morainique est plus ou moins accentué, et on le trouve jusque dans l’Amérique du Nord.

L’expression paysage m.orainique est heureuse, car la végétation même est modifiée par la présence du terrain erratique. Dans les tourbières on trouve des plantes polaires qui se sont établies dans cette station et y ont persisté depuis l époque glaciaire. Souvent la nature minéralogique du sol étant changée par l’apport de matériaux étrangers, la végétation 1 est^ également. Sur le revers méridional des Alpes, les derniers échelons sont composés de roches calcaires. Le châtaignier ne saurait y prospérer. Mais si de loin vous voyez une forêt de châtaigniers,vous êtes certain d’avance qu elle a crû sur une ancienne moraine composée de blocs et des débris de roches cristallines, tels que les gneiss, les micaschistes, etc. L’accumulation de ces blocs erra-^

tiques s’oppose au défrichement du sol : toute culture serait impossible; mais sur ce terrain couvert de blocs énormes, les forêts s’établissent et se maintiennent. Telle est celle qui occupe les flancs de la montagne, entre Sallenche et Saint- Gervais en Savoie. Aussi est-ce souvent dans les forêts que le géologue doit chercher les preuves de l’ancienne extension des glaciers, car le cultivateur cherche à débar^ rasser son champ des blocs erratiques qui s’y trouvaient, et qui sont exploités actuellement par des ouvriers spé-^ ciaux, que le Piémont nous envoie.

Le paysage morainique étudié par les géologues et les botanistes mérite l’attention des artistes : celui qui fixerait sur la toile le petit lac de Lourdes entouré par ses collines nues, comme celles de l’Ecosse, ou ombragées de magnifiques châtaigniers, comme les pentes méridionales des Cévennes et de l’Apennin, avec la chaîne des Pyrénées comme fond du tableau , celui-là ne pourrait pas se plaindre que le modèle n’était pas digne de son pinceau, et avec moins de talent que ceux qui savent nous charmer en poétisant les prosaïques environs de Paris, il produirait le même effet par la grandeur de ses horizons lointains et l’originalité de ses premiers plans.

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