UN FLOTTEUR DE LA SARINE
(suisse).
Ce métier de flotteur estun des plus rudes que l’on puisse imaginer. En Suisse, dans les montagnes, on n’a guère d’autres moyens de transport pour les troncs d’arbres que le» cours d’eau. On les précipite dans les torrents les plus voisins des coupes. C’est un spectacle étrange que celui de Tome XLIV. — OcmnE 1876.
ces grands sapins, dépourvus de leurs branches et de leur écorce, précipités les uns sur les autres avec un bruit de tonnerre, au milieu des blocs de rochers et des jets d’écume. D’instant en instant, un effort du courant en dégage quelques-uns qui vont un peu plus loin, cl bientôt
s’enclievôlrent et s’arrêtent encore. Dans cet amoncellement on en voit qui se dressent tout droits et marchent debout jusqu’au moment où, arrivés au bord d’une cataracte, ils plongent, la cime en avant, dans le gouffre. On s’étonne pendant longtemps de ne pas les voir reparaître à la surface de l’eau ; c’est que leur poids est énorme et que ces gouffres sont profonds.
Beaucoup de troncs restent en arrière, accrochés aux blocs de rochers, et il faut que les flotteurs viennent les dégager; mais bien souvent à peine peuvent-ils gagner un peu d’espace , car les torrents sont encombrés de pierres.
Ces hommes vigoureux, armés d’une pique recourbée, s avancent dans l’eau, qui monte souvent jusqu’à leur ceinture, et ii leur faut une grande énergie pour ne pas être renversés par les troncs et le courant. Ils travaillent quelquefois à deux pour offrir plus de résistance à la violence de 1 eau et s’entr’aider au besoin. Leurs piques dirigent ou décrochent l’arbre arrêté ou couché en travers.
Ce métier n’est pas seulement rude et périlleux : il est funeste à la santé ; les fluxions de poitrine emportent beaucoup de ceux qui s’y livrent; il faut une constitution d’une force exceptionnelle pour ne pas devenir tôt ou tard victime de ces luttes dans une eau extrêmement froide, souvent chargée de glace et de neige. Les flotteurs sont très-bien rétribués; ce n’est que justice.
Il y a des torrents qui sont si resserrés entre des rochers à pic, qu’il n’est pas possible de marcher le long du courant ou dans l’eau : on attache alors le flotteur sous les bras avec de fortes cordes. Il ne faut pas moins de quatre hommes robustes pour le descendre et le tenir suspendu, car les cordes, souvent très-longues, augmentent de beaucoup le poids du corps. A plus forte raison ne peut-on se servir de chaînes : le flotteur a d’ailleurs plus de confiance dans la corde.