AGRONOME DU SIÈCLE DERNIER
Fin. — Voy. p. 275.
Après être parvenu à réformer en partie les habitudes de mendicité et de fainéantise qui réduisaient autour de lui les populations rurales à une condition aussi honteuse que misérable, le marquis de Turbilly ne manqua plus de bras pour l’aider dans ses travaux. (*)
. Après les défrichements vinrent les cultures et l’élevage des bestiaux. Il fit acheter dans le Poitou de fortes vaches. D après un préjugé très-ancien, les paysans considéraient comme impossible d’acclimater les moutons à cause des marais et d’une certaine herbe. Il dessécha les marais, détruisit l’herbe, et forma un troupeau nombreux en peu de* temps ; il introduisit l’usage de parquer les moutons, tout à fait inconnu dans le pays. Il établit une pépinière d’arbres fruitiers, et planta des avenues de peupliers et de châtaigniers. Il fit venir de Bruxelles un plant d’ormeaux à larges feuilles, dont le bois convient au charronnage. Il améliora et perfectionnâ les charrues et autres ustensiles propres à 1 agriculture : on lui doit notamment l’invention d’une sonde qui sert à connaître à fond le sol qu’on veut cultiver. (^)
(') On lira des détails curieux sur la mendicité au temps de Henri IV dans la notice sur Laffemas , par M. Paul Laffitte, que la Revue des économistes a publiée récemment.
(^) Le Dictionnaire des arts et métiers en donne la description.
Les chemins anciens étaient devenus impraticables, il les fit réparer et étendre.
Avec une activité infatigable, il multiplia sur son domaine les moyens de travail, les produits, les encouragements. Il propagea l’éducation des abeilles et celle des vers à soie en faisant venir de la graine du Dauphiné et de la Provence ; il envoya sa soie à dévidera. Tours. 11 fit élever aussi des fours à chaux ; il établit une manufacture de porcelaine et de poterie et une fabrique de savon. Il fonda des prix d agriculture. Il accordait à ses fermiers une gratification de vingt francs par chaque arpent de terre qu’ils défrichaient.
En 1760, il fit paraître un Mémoire sur les défrichements, qui produisit une grande impression sur les esprits sérieux et attira leur attention sur lui. Yoltaire le nomme dans son EpUre sur l’agriculture.
Cetouvrage, plein d’excellents conseils aux agriculteurs, contient aussi des observations critiques qui peuvent contribuer à nous faire mesurer aujourd’hui les progrès de l’agriculture depuis le siècle dernier.
« Après avoir exposé ce qu’il a su faire avec, sa modeste fortune, dit M. Guillory, après avoir fait connaître les résultats que tant d’obstacles ne l’avaient point empêché d’obtenir, il demande, dans son mémoire, si le roi ne devrait point user de son pouvoir, de ses trésors, de tous ses moyens d’action, pour augmenter, comme il l’a fait luimême, la valeur et le produit du sol en France ; doubler les richesses de la patrie; assurer le bien-être de ses sujets, en accroître le nombre, et marcher vers un progrès incessant d’aisance et de bonheur.
» En donnant à la royauté ce conseil intelligent, il ose entrer plus avant dans la question même; et bientôt il en vient à traiter des points hardis. Les chasses réservées aux plaisirs du roi sont trop étendues; elles absorbent, surtout autour de la capitale, des terres qui seraient précieuses à 1 agriculture : il faut les restreindre et supprimer les capitaineries où le roi ne va jamais. Le peuple, ajoute-t-il, acceptera d’en rembourser les charges. Il se plaint avec une amertume bien légitime que la moitié du sol en France soit laissée sans culture. Il demande pour l’agriculture, non-seulement une liberté bien entendue, mais encore une protection spéciale, des encouragements efficaces, et l’abolition des charges qui l’arrêtent dans son essor. La mendicité doit disparaître; il en a montré le moyen.
» Dés cette époque, l’émigration vers les villes tendait à dépeupler les campagnes; il veut que l’on conserve à 1 agriculture les forces vives qui cherchent à l’abandonner. Il faut également faire refluer vers les campagnes les capitaux qui veulent se porter ailleurs. Le taux de 1 argent est plus élevé en France que dans d’autres pays; il demande qu’on l’abaisse en donnant le plus de facilités possible pour la mise en valeur des terrains incultes. D une autre part, la répartition des tailles est mauvaise, et le moyen de l’améliorer est d’établir des cadastres, aussi nécessaires dans les paroisses que les papiers terriers dans les seigneuries. Les exemptions et les privilèges sont trop facilement accordés aux habitants des villes; les cultivateurs en sont accablés ; et de plus, mille droits féodaux et charges de toutes sortes viennent arrêter et paralyser leurs efforts ou leur bon vouloir. Veulent-ils enclore leurs champs? la loi ne tolère les clôtures qu’en les regardant comme un privilège quelle frappe d’un droit énorme. Cherchent-ils à écouler leurs produits? la circulation n’est pas libre, et des barrières trop resserrées viennent bientôt les entraver. Les droits seigneuriaux sont mal définis; les impôts n’ont rien de fixe, et les édits qui les concernent forment un chaos dans lequel on se perd ; les anoblissements à prix d’argent sont trop faciles; plusieurs ne coûtent que vingt-cinq ou
trente mille livres, et rapportent davantage par les privilèges qu’ils confèrent. Le gibier, que la loi protège, ravage et anéantit les récoltes ; les baux sont trop courts ; les bestiaux sont trop rares; les fêtes sont trop multipliées, et leur nombre est tel qu’il entraîne l’oisiveté des campagnes pendant un tiers de l’année. Tant d’abus, tant d’obstacles veulent être détruits, tant de besoins satisfaits. La richesse du pays est dans le sol ; il faut l’en faire sortir. Toutes les difficultés, il les soulève et les approfondit : ses vues sont pratiques, ses aperçus ingénieux, ses conseils nets et pressants.
» En terminant son ouvrage, le marquis de Turbilly recommande avec instance l’établissement dans les provinces du royaume de diverses sociétés d’agriculture, qui correspondraient avec une principale que l’on placerait à Paris. «
Tant de travaux avaient donné à M. de Turbilly des titres à la reconnaissance publique et à une célébrité durable. Il arriva cependant que, vers la fin de sa vie, non-seulement il perdit sa fortune, mais encore qu’on ne tarda pas àl’oublier.
Son ardeur pour les améliorations agricoles l’avaient entraîné à demander à l’État la concession d’espaces considérables de terrains incultes situés à peu de distance de son domaine. Le droit d’en disposer dans l’intérêt de l’agriculture lui fut accordé par un arrêt du 11 mars 1763. Mais le droit de l’État était douteux. Ceux qui se prétendaient les véritables propriétaires, plusieurs abbayes, l’Hôtel-Dieu d’Angers, etc., lui intentèrent des procès qui durèrent huit ans. Pendant ce temps, il avait négligé l’exploitation de ses terres et de ses fabriques : il avait été obligé d’emprunter ; quelques gratifications qu’il obtint du roi ne purent conjurer sa ruine. Toutefois, ses créanciers, qui ne pouvaient lui refuser leur estime, lui laissèrent la Jouissance de ses biens jusqu’tà sa mort.
« Elle ne se fit pas attendre longtemps, dit M. Pierre Clément. Frappé au cœur par les déceptions qui avaient affligé les dernières années de sa vie, le marquis de Turbilly mourut àParis, le 25 février 1776, âgé decinquanteneuf ans. Cinq ans après, son château et les trois cents arpents de terre qui en dépendaient étaient vendus pour la somme de 276 000 livres à un Anglais, M. de Galway, dont les descendants l’habitent encore aujourd’hui.
» Dix ans plus tard, Arthur Young parcourait la France pour y étudier l’agriculture (Q. Arrivé dans l’Anjou, il demanda, pour aller la visiter, où était située la terre du marquis de Turbilly, dont le Mémoire était célèbre en Angleterre. Quelle ne fut pas sa surprise ! Dans plusieurs villes, personne ne put répondre à sa question. Une vieille dame, qui l’entendit par hasard, le mit heureusement sur la voie, et il partit pour la paroisse de Volandry, où se trouvait la terre de Turbilly, dont il a laissé une longue description. U C’était, dit-il, un pauvre village, composé de )> quelques maisons éparses, dans une vallée, entre deux » collines couvertes de bruyères. Le château est au milieu,
» avec des avenues debeaux peupliers. Je ne puis exprimer >' le désir inquiet que je sentis d’examiner les plus petits » détails de ces lieux; il n’y avait pas une haie, un arbre,
<’ un buisson, qui ne m’intéressât. J’étais presque suffoqué,
» lorsqueje demandais comment un aussi grand cultivateur » s’était ruiné...»
Arthur Young apprit du moins avec satisfaction que ce n’étaient point des insuccès dans la pratique agricole qui avaient causé cette ruine, et il ajoute : « Ce qui diminua mes » regrets, c’est que, bien qu’il eût été marié, le marquis » de Turbilly n’avait pas laissé d’enfants , de sorte que ses » cendres reposent en paix sans que sa mémoire soit hu- » miliée par une postérité indigente. » (*)
(*) Voy. nos Tahles.
(^) Le Marquis de Turbilly, par Guillory aîné. Paris et Angers,