VISIONS DU PASSÉ
ANECDOTES
La neige tombait à flocons pressés ; obscurcissant Pair et s étalant en un large tapis ouaté sur le pavé, elle assourdissait tous les bruits de la rue. Assise au coin du feu ic songeais aux temps écoulés, et, comme il arrive quand on touche au terme, je voyais se dresser, nets et vifs lec souvenirs de mon enfance et de ma vie, longs esp’aces sombres sur lesquels se détachaient quelques points lumineux. G était d abord un cortège de civières portant des mourants et des morts, funèbres débris de la guerre d’Espagne; pauvres soldats qu’aprés la désastreuse capitulation de Raylen, signée par le général Dupont, en 1808, des parlementaires anglais s’étaient engagés à’débarquer dans un port de France. Ils arrivaient, en effet, à la Rochelle, mais après quarante jours de mer, dans des vaisseaux mal gréés, mal approvisionnés, blessés pour la plupart, sans pansement et atteints du typhus. L’hôpital militaire d’Aufredy les recevait ; les salles étaient combles; les soeurs grises (') se multipliaient sans pouvoir suffire à tous : elles ne s’y épargnaient cependant pas. Je vois encore la figure de Tune d’elles que je connaissais (*) C’était le nom populaire des sœurs de Saint-Vincent de Paul.
bien , car j’avais souvent accompagné une vieille parente dans ses visites au couvent, qui était 1 hospice même. J’avais assisté aux récréations, aidé la sœur Élisabeth à cueillir des fleurs pour les bouquets de la chapelle. Elle avait vingt-deux ans; elle était belle, de cette beauté calme et sereine qui, comme les étoiles, na de contact avec la terre que par la douce lueur qu elle envoie. Elle avait voulu consacrer à Dieu tous les dons qu elle en avait reçus. Bien née, intelligente, riche, elle s était faite servante du pauvre et du malade. En ces jours lugubres, son zèle fut infatigable. Debout jour et nuit au chevei des agonisants, elle priait pour eux et avec eux , dissipant les terreurs de la mort, éclairant d une clarté divine le ténébreux passage de la vie à 1 éternité. Intrépide entre les plus vaillantes, elle avait six fois remplacé ses sœurs, mortes à leur poste. Les infirmiers pâlissaient devant le mâle courage de cette femme frêle, qui marchait la première dans l’atmosphère infectée de miasmes putrides.
Le dixième jour, elle chancela ; le poison avait pénétré dans cette belle organisation : ce fut une défaillance passagère; elle lutta et triompha du spasme mortel. Elle y survécut douze heures, qui furent employées à consoler, à soutenir les âmes éperdues au bord de l’abîme qu ellemême allait franchir, mais au delà duquel elle voyait et faisait voir les deux. Elle mourut au plus fort de l’épidémie, qui, comme les dieux malfaisants de 1 antiquité, semblait attendre cette pure victime pour s’apaiser. Les malades échappés au fléau disaient : « C’est la sœur Elisabeth qui nous sauve. Elle doit avoir tant de crédit làhaut ! »
La scène change; quatre années ont passé sur la France; quatre années remplies d’éclairs et de tonnerre, de champs de bataille, de conquêtes; puis un immense linceul de glace et de neige a tout recouvert. Cependant le pays vit encore ; il rassemble les épaves de ce terrible naufrage qui a couvert de nos morts les steppes de la Russie. 11 les ranime, les réorganise, les lance de nouveau en défi aux ennemis. Ces braves se battent en héros ; mais que peut la valeur contre la force brutale, écrasante, du nombre? La bataille de Leipsick, mieux appelée la bataille des nations, décide la défaite ('). Le territoire est envahi ; d inquiétantes rumeurs circulent ; habitants d’une ville forte du nord, nous voyons, un matin , défiler des cavaliers couverts de grands manteaux blancs ; harassés de fatigue , couchés sur leurs chevaux , ils ne ressemblent guère aux brillantes troupes de la grande armée. A leurs visages mornes, à leur attitude affaissée, on pressent un grand désastre. Le maréchal Macdonald, qui les commande, ordonne une halte, fait appeler le commandant de la place et lui déclare qu’il n y a plus à se faire d’illusion : on bat en retraite ; l’ennemi approche. Déjà les convois de blessés, qui depuis la perte de la bataille affluaient dans le nord-est, y avaient apporté « la sinistre vérité et ses affreuses conséquences. A Metz, les hôpitaux ne suffisant plus, on avait jonché de paille les églises et l’on y déposait les mourants et les morts. On réquisitionnait pour les transports les chevaux et les charrettes des paysans, et l’on racontait, chose horrible ! qu’un d’eux, sommé par les blessés qu’il conduisait de les débarrasser du corps d’un camarade qui venait d’expirer, avait reconnu dans le cadavre son propre enfant, son fils dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis un an ! Aux environs de plusieurs villes, on avait établi des ambulances ; quelques-unes avaient arboré le drapeau noir, car là encore sévissait le typhus, suite inévitable de longues souffrances, de blessures négligées. L’haleine pestilentielle des malades communiquait la contagion aux confes- (*) 18 et 19 octobre 1813.
seurs, qui mouraient en remplissant les devoirs de leur pieux ministère. Du nombreux clergé de Mézières, deux prêtres seuls survécurent.
11 en fut de même à Charleville, à Rocroy, à Metz; tous les ordres religieux rivalisèrent de dévouement. Les sœurs de Sainte-Chrétienne, quoique vouées spécialement à l’éducation des enfants pauvres, allaient tous les jours offrir leurs services aux chirurgiens, aider aux pansements, assister aux opérations et soutenir le courage des amputés. La supérieure choisissait celles de ses filles qui devaient l’accompagner dans cette pénible tournée. Une jeune novice avait sollicité la faveur d’en faire partie. La supérieure refusait, alléguant la jeunesse de l’aspirante
— Vous ne pourriez pas supporter ce spectacle, mon enfant ; au lieu de vous rendre utile, vous seriez un embarras, peut-être une entrave.
Mais la novice insistait. Vaincue par ses prières, la supérieure consentit à l’emmener un matin à la cathédrale de Metz convertie en une vaste ambulance. Elles s arrêtèrent près d’un soldat à qui un chirurgien allait couper la jambe fracassée par un boulet. Unereligieuse préparait des bandes, disposait les fils pour nouer les artères et prévenir l’hémorrhagie. Une autre soutenait la tête du blessé et murmurait à son oreille de douces paroles d’encouragement et d’espérance. La lame entra dans les chairs ; le sang coula. La supérieure regarda la novice. Elle était d’une pâleur mortelle.
— Allez sous le portail, ma fille, lui dit-elle; allez prendre l’air.
Sœur Candide obéit et s’éloigna. L’opération terminée, le malade pansé, les sœurs se disposèrent au départ. La j jeune novice manquait à l’appel. On la chercha dehors,
! dans la nef, dans le chœur ; elle n’était nulle part. Restait la sacristie, où l’on déposait les morts. On 1 y trouva debout; elle avait écarté le drap mortuaire et contemplait d’un œil fixe les visages mutilés et rendus hideux par d’effroyables blessures.
— Que faites-vous ici , mon enfant? s’écria la supérieure.
— Je tâche de m’aguerrir et de n’être plus lâche devant la souffrance.
, Cette héroïque jeune fille a été, pendant toute sa vie, le ' modèle d’abnégation, de force d’âme, que promettait ce ' premier effort de volonté et de courage, j Ces deux exemples sont loin d’être isolés ; je ne les ' cite que parce que j’en ai été, pour ainsi dire, témoin.
; Pour qui a vu à l’œuvre ces saintes femmes, dont le dé- I vouement commence à l’aube et se continue la nuit pour ! recommencer le lendemain, il y aurait ingratitude et ià- I cheté à ne pas signaler à la reconnaissance publique ces infatigables bienfaitrices du pauvre.
DIKU.
L’impossibilité où je suis de prouver que Dieu n‘est pas, me découvre son existence. La Bruyère.