‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 667 sur 712 · Tome XLIV. — Novembre · texte numérisé non relu

Tome XLIV. — Novembre

Les otaries sont des phoques moins empêtrés, qui, au lieu de se traîner sur le ventre par soubresauts, se meuvent sur quatre membres, bien imparfaits aussi, mais suffisants pour leur permettre les mouvements les plus rapides à terre, les plus inouïs dans l’eau, et les ascensions de rochers les plus difficiles. La soudaineté de leurs mouvements est absolument inattendue. A voir les otaries endormies, sur le radeau construit pour elles dans le bassin du Jardin zoologique d’acclimatation, à considérer ces animaux aux formes lourdes et ramassées, on éprouve le plus grand étonnement lorsque tout à coup, au réveil, ils s’allongent, deviennent minces et élancés, et se meuvent avec une pétulance qu’on ne saurait mieux com’parer qu’aux mouvements désordonnés d’un jeune chien pris d’un accès de gaieté.

L’installation dans laquelle nous avons pu observer les otaries au Jardin zoologique d’acclimatation, est d’ailleurs très-bien faite pour que le public puisse étudier ces curieux animaux sous tous leurs aspects. C’est un grand bassin mesurant environ 12 métrés de diamètre et une profondeur de 2 mètres, adossé à un monticule décoré

d’un rocher qui surplombe de 2 ou 3 mètres le niveau de l’eau .

Le gardien paraît, les otaries se réveillent; obéissant à un signe, elles s’élancent dans l’eau, débarquent, gagnent en quelques foulées de galop le sommet du rocher où elles rejoignent le cornac. Le repas commence, et les poissons sont gloutonnement avalés; d’un geste, les animaux sont renvoyés au bain ; ils se précipitent la tête la première du haut du rocher, — puis remontent, puis se jettent de nouveau, puis luttent de vitesse pour saisir encore les poissons qui leur sont jetés. — Comment des animaux si lourds peuvent-ils être si prompts? — C’est l’exclamation ordinaire du public qui assiste à ce curieux spectacle.

Les otaries dont nous nous occupons ici sont arrivées au Jardin zoologique d’acclimatation du bois de Boulogne au mois de juillet 1875 ; elles mesuraient alors ; le mâle, l^.SO de longueur; la femelle, 1"*.50; aujourd’hui, l’un et l’autre ont grossi d’un tiers.

Ces otaries avaient été capturées dans les mers de Californie par les ordres de M. Woodward, qui s’est fait une réputation à San-Francisco en créant un Jardin zoologique très- important. — Le voyage d’Europe a été très-pénible pour ces animaux, surtout dans sa partie terrestre : de San-Francisco à New-York, par le Transcontinental Railway, les animaux durent être privés de bains, et ce fut pour eux une souffrance qui faillit leur coûter la vie.

Les otaries, comme les phoques, vivent en grandes troupes. On les rencontre dans l’océan Pacifique, mais les espèces ne sont pas les mêmes au nord et au sud de l’équateur. Dans l’un et l’autre hémisphère , on les désigne sous le nom de loups de mer et de lions de mer, et la chasse en est fort active. — Leur cuir est fort recherché, et leur graisse fondue donne une huile dont le commerce est très-lucratif.

Nous empruntons au récit d’un ancien capitaine au long cours, M. Alphonse Laborde, de Bayonne, le récit d’une matanza , — c’est-à-dire d’une tuerie de lions ou loups marins. — Quoique les faits rapportés par le voyageur auquel nous empruntons ces notes se soient passés dans les îles voisines du Chili, ils intéresseront nos lecteurs, car les otaries se chassent de la même façon dans l’un et l’autre hémisphère.

« Depuis le détroit de Magellan, dit M. Alphonse Laborde, jusqu’aux environs de Chiloé, province la plus méridionale du Chili, la côte est parsemée d’îles, d’archipels, de grands rochers , de canaux , de ports , de rades et de baies inhabités, fréquentés seulement par quelques baleiniers et par conséquent très-peu connus. On aperçoit dans le lointain le continent occidental de l’Amérique du Sud, dont les terres, fort élevées, sont la prolongation des Cordillères. Toutes ces côtes, d’un aspect sévère, sont trèsboisées ; c’est peut-être le motif qui les rend si pluvieuses. Les hommes ne fréquentent pas ces parages, etles animaux, surtout les amphibies, s’en sont emparés. Aussi les phoques y vivent-ils en quantités considérables. En côtoyant à certaine distance quelques-unes de ces îles, on est trèsétonné de les voir mouvementées ; cela provient de la quantité innombrable de phoques qui les couvrent et y grouillent.

» Le phoque , quoique sa bouche soit armée de fortes ! dents capables de couper bras et jambes, n’est pas un animal fort dangereux à terre, à cauqe de la difficulté de ses mouvements. Ses deux pattes de devant sont des nageoires, et celles de derrière sont encore presque des nageoires dont il se sert avec peine pour marcher. Elles posent sur terre à l’inverse de celles des autres animaux, c’est-à-dire que la paume de la main est tournée en l’air, et le dos de la main touche à terre, de sorte que l’animal se traîne plutôt qu’il ne marche.

» Les phoques ne se nourrissent que de poissons. Lorsqu’ils sont repus, ils viennent dans le jour se reposer, dormir ou digérer sur ces îles, recherchant les rares rayons de soleil qu’ils ne peuvent trouver au fond de la mer. Par toutes les latitudes, dans les mers du Sud, on trouve ces amphibies, mais nulle part en aussi grand nombre que dans le sud de Chiloé.

» De San-Carlos la pêche aux loups marins se fait avec des goélettes de 35 à 40 tonneaux, construites avec dubois du pays. Elles sont en général montées par quinze ou vingt hommes d’équipage, et ont deux, trois et quatre embarcations de forme baleinière. Avant de partir, on charge en sel un tiers de leur cargaison pour saler le produit de leurs pêches. Quelques goélettes, à l’imitation des baleiniers, ont un petit fourneau avec chaudière et embarquent quelques barriques vides pour recevoir l’huile provenant des phoques. Ainsi installées, elles se rendent dans les archipels.

» Généralement, c’est le matin, de bonne heure, que les embarcations quittent le navire, qui reste en panne ou bien mouillé. Tousles hommes dans les embarcations sont armés d’un très-gros bâton d’un mètre de long sur dix à douze centimètres de diamètre, plus d’un grand couteau dans un étui de cuir attaché à la ceinture. Ils s’approchent de la terre en ramant doucement, faisant le moins de bruit possible, afin de ne pas donner l’éveil aux phoques. — Ces animaux ont l’habitude de choisir et de se frayer à terre un chemin en pente , incliné vers la mer : c’est ce qu’on appelle une cueva. Ils tapissent jusqu’au sommet les deux côtes de la cueva. Toute l’île et le rocher sont pleins de cuevas et remplis de loups. Les pêcheurs mettent pied à terre, se distribuent chaque cueva pour deux hommes, et commencent , en montant ledit chemin , la matanza, en frappant fort avec leurs gros bâtons sur la tête de chaque phoque qu’ils rencontrent. Chaque coup donné sur la tête ne les tue pas, mais les étourdit pendant assez de temps pour les empêcher de fuir. Rendus au faîte de la cueva, les pêcheurs redescendent promptement, et alors, armés de leurs couteaux, ils éventrent tous ceux qu’ils ont déjà frappés.

» Pendant le carnage que nécessitent ces deux opérations et qui dure une heure ou plus selon le nombre des victimes, beaucoup dephoques réussissent à s’échapper, parce que, aussitôt la matanza commencée, on les entend gémir et grogner assez fort pour donner le signal à toute la troupe de s’enfuir; de là, pour ces pauvres bêtes, un sauve-quipeut indescriptible : les unes se laissent rouler depuis le haut jusqu’en bas en forme de boule, ou en rouleaux allongés de toute la longueur; les autres, plus éloignées de la cueva, se traînent comme elles peuvent pour l’atteindre; mais les pêcheurs insensibles frappent à droite et à gauche, à tort et à travers, sur tous ceux qui donnent signe de vie.

» Avec trois embarcations et quinze hommes d’équipage, une matanza parvient quelquefois à tuer mille à douze cents phoques. »

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