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LA VIE NE NOUS TROMPE PAS

La vie n’est que d’un instant ; mais cet instant suffit à entreprendre des choses éternelles : la vérité, le 'bien, les affections commencées qui doivent être continuées. Nous avons tort de lui demander ce qu’elle ne peut pas nous donner, parce quelle ne l’a pas, la durée; mais pendant qu’on se laisse aller à croire qu’elle durera, on pense, on agit, on aime, et c’est tout l’homme. Non , la vie ne nous trompe pas. Ernest Bersot. (*)

(*) Discours prononcé par M. Ernest Bersot, président de l’Académie des sciences morales et politiques, aux funérailles de M. Wo-

lowski.

LES DERNIÈRES PENSÉES d’un vieux bouquiniste.

J’ai vendu des livres pendant soixante ans, et j’en ai aujourd’hui soixante-dix-huit. Je devins bouquiniste d’une façon assez singulière. J’aimais à lire, et dans la maison de mon père, qui était un simple brouettier, je n’avais à ma disposition que l’Almanach de Mathieu Laensberg. C’est pourtant enlisant chaque année ce rogaton que j’avais pris le goût de la lecture. Je n’avais jamais été à l’école, et c’était mon père, le brouettier, qui, lorsqu’il n’avait rien à brouetter, m’avait appris tout ce que je savais, c’està-dire, écrire et un peu calculer. Quant à l’orthographe, c’était un luxe peu accessible, en ce temps-là, à de simples brouettiers.

J’aidais mon père à tirer sa brouette et je faisais quelques commissions dans le quartier. Je gagnais à cela une vingtaine de sous par jour. Et j’étais au beau milieu de ma seizième année.

Mon père, qui était grand fumeur et par-dessus le marché grand priseur, trouvait que je devais à mon âge connaître les joies de la pipe et de la tabatière. Il me laissait pour cela, sur ma gagne, quatre sous par jour. Mais je gardai l’argent et n’achetai ni tabac, ni pipe, ni tabatière, au grand étonnement de mon père. Je ne tardai pas de me voir, avec quatre sous par jour, à la tête d’un trésor considérable.

Je possédais trois francs! J’avais eu la patienee d’amasser cette somme en vue d’une acquisition princière. Il y avait au bout de notre rue un bouquiniste dont bien des fois l’étalage m’avait arrêté; j’avais même une fois ou deux, comme les messieurs de la ville, osé ouvrir quelques volumes et tout au moins en regarder les images. J’ouvris un jour l’iiistoire de l’admirable don Quichotte de la Manche , quatre volumes dont les gravures fixèrent tellement mon attention que je m’arrêtai à lire quelques pages du premier volume, et je pris un tel goût à l’histoire du vaillant chevalier, que de ce moment-là je résolus d’acquérir les quatre volumes, dont le prix était de trois francs.

Mes premières économies furent donc employées à l’acquisition du livre de Michel Cervantes.

Je le lus avec un inexprimable bonheur; et même j’en fis la lecture à mon père et à ma mère, ce qui dura plus de deux mois et causa un très-vif plaisir à toute la famille. Ma mère, qui était une honnête blanchisseuse et qui n’avait jamais fait ni entendu faireaucune lecture de ce genre, y prit le plus vif intérêt. Je l’entendis même un soir qui, tout bas, faisait remarquer à mon père comme je lisais bien.

Après le don Quichotte, j’achetai les Mille et une Nuits, puis Robinson, puis l'Iliade et l'Odyssée (traduction de M™e Dacier); puis un volume dépareillé de Roileau; deux comédies de Molière, V Avare et les Femmes savantes, et finalement la Henriade; je me voyais à la tête de plus de vingt volumes. Et j’avais bien déjà englouti une dizaine de francs à ces magnificences bibliographiques. Ma mère en était effrayée, et moi aussi vraiment. L’acquisition de ces livres n’avait fait pourtant, en l’alimentant, qu’activer ma passion pour la lecture. Je méditais donc de nouvelles acquisitions, C est alors que la pensée ingénieuse me vint de revendre ces vingt volumes pour en acheter d’autres. C’est précisément, je l’ai su depuis, ce qu’avait fait Franklin à mon âge. Malheureusement, je les revendis à perte, et je vis bien qu’en revendant encore les seconds et puis les troisièmes, je ne tarderais pas à ne plus rien avoir.

Je conçus alors un autre projet, qui consistait en ceci ; amasser une cinquantaine de francs; aller, comme le brocanteur du bout de la rue , aux ventes publiques acheter

quelques enchères de bouquins ; organiser devant la maison paternelle un petit étalage, et voir si, tout en attendant les pratiques, il n’y aurait pas moyen de se délecter un peu à la lecture de quelques-uns de ces bouquins. Le bonhomme du bout de la rue vivait bien de ce métier-là; et même on le disait riche. Il avait de ses économies acheté son échoppe et deux maisonnettes à côté, dont il se faisait de belles rentes.

Ainsi fut dit, ainsi fut fait : j’achetai, à la première vente qui eut lieu, deux cent six volumes, plus un lot de brochures ; le tout ne me revenait qu’à soixante-quatre francs.

Il me semblait qu’en revendant chacun de mes volumes douze ou quinze sous, après les avoir lus, je ferais une trèsbelle affaire. Mais, comme je venais d’étaler mes deux cent six volumes devant notre porte, passe un curé de campagne, grand bibliophile, qui, pendant la révolution, s’était fait, lui aussi, bouquiniste dans notre ville. Il s’arrête devant mes livres, examine attentivement l’un d’eux, intitulé : la Pogotonomie, ou l'Art d'apprendre à se raser soi-même, et me demande le prix. Je réponds sans hésiter : Quinz-e sous. Le prêtre me regarde, et, sans dire un seul mot, met de côté le petit in-douze.

Il examine ensuite deux petits in-octavo : les Œuvres de M. de Cyrano Berjferac. Amsterdam, 1709. Même demande, et je réponds ; Trente sous. M. le curé là-dessus me dit ;

— Mon petit, quinze sous et trente sous, cela fait quarante-cinq sous. Tu dois en être à ton noviciat. Le premier de ces volumes vaut, au plus bas mot, deux francs, et les deux autres cinq francs ; cela fait sept, en voilà cinq ; mais pour les quarante sous complémentaires , je veux, mon enfant, t’apprendre le métier. Fais-moi un catalogue bien exact de tes livres, apporte-le-moi demain; j’indiquerai en marge le prix de chacun d’eux. Tu as là des volumes qu’il ne faut pas laisser aller à moins de trois, quatre ou cinq francs. Tu en as, en revanche, une cinquantaine dont il faut sre débarrasser le plus vite possible pour quatre sous et deux sous. Tu en as aussi une trentaine qui ne sont bons qu’au vieux papier. Mais de tout cela, en s’y prenant bien, il y a deux cents francs à faire.

Ce bonhomme de curé n’était autre que l’abbé Germain Rarré, connu de tous les bibliophiles, et qui laissa à sa mort, il y a bientôt quarante ans, une admirable bibliothèque aujourd’hui dispersée par toute l’Europe.

Je fis ce que demandait M. Barré; et, tout le temps qu’il a vécu , je continuai de recevoir ses très-utiles conseils. Lorsqu’il mourut, j’étais devenu moi-même un bouquiniste en renom, et je fus un des principaux acquéreurs de sa bibliothèque. Je conserve même encore, en souvenir de lui, une quarantaine de volumes assez rares qui lui ont appartenu.

J’étais devenu donc un important bouquiniste, et j’avais vingt-cinq ans, lorsque je vis, ce qui n’est guère en usage, une jeune fille de dix-huit ans environ s’arrêter devant mon étalage et chercher. Ma surprise s’accrut en la voyant examiner avec soin , et l’un après l’autre, les quarantequatre volumes d’un Buffon in-quarto , édition de 1749-

— L’ouvrage est-il complet. Monsieur? me demandat-elle.

— Oui, Mademoiselle, et l’édition est fort estimée, malgré quelques imperfections dans les gravures.

— Quel en est le prix?

— Cent cinquante francs ; et ce serait, pour l’acheteur, une très-bonne occasion.

Ma jeune cliente, à ce prix de cent cinquante francs, de-

vint toute rouge et fut prise d’une grande hésitation. Je m’en aperçus, et lui dis :

— Est-ce pour vous, Mademoiselle, que vous désirez acheter l’Histoire naturelle de Buffon ?

— Oui, Monsieur; mais je ne désire me procurer cet ouvrage que pour l’offrir à mon père, après-demain 16 avril, jour anniversaire de la mort de M. de Buffon. Je sais que ce cadeau serait pour lui la plus grande des joies. Depuis bientôt quarante ans il désire l’avoir, et n’a osé jamais se permettre une si grosse dépense.

— Monsieur votre père s’occupe donc d’histoire naturelle?

— Il ne s’en occupe que comme un simple jardinier; mais il désire avoir ce livre par amitié pour M. de Buffon, chez qui il a été, dans sa jeunesse, aide-jardinier pendant dix ans.

— Eh bien. Mademoiselle, je serai si heureux moimême et si honoré de contribuer avec vous au bonheur d’un ancien serviteur du grand naturaliste, que je rabattrai cinquante francs sur le prix de l’ouvrage.

— Je n’accepte qu’à moitié votre proposition, me dit la jeune tille avec un délicieux sourire. Je vous payerai tout de suite cent francs, et puis les cinquante autres vous viendront dix francs par dix francs chaque mois.

— Ce que vous voudrez, Mademoiselle, j’y consentirai du meilleur de mon cœur; mais voulez-vous bien me dire à quelle adresse il faut porter les volumes?

— Inutile; je les ferai prendre tout à l’heure. Quant à l’adresse de mon père, avec qui je demeure, je dois vous la donner, puisque je suis votre débitrice. La voici.

La jeune fille m’avait donné en effet l’adresse de son père : Jean Bruche, jardinier fleuriste dans un des faubourgs de la ville.

Un mois juste après cette vente, ma jeune cliente, que je n’avais pas revue, vint m’apporter dix francs, et il en alla ainsi exactement pendant cinq mois. Mais pendant ces cinq mois, j’allai moi-même plusieurs fois acheter des fleurs chez le père Jean Bruche, dont je fis la connaissance. C’était un fort honnête homme, habile et instruit en son métier d’horticulteur, et qui était on ne peut plus intéressant quand il pariait de son ancien maître M. de Buffon. J’appris par lui une partie des détails que le public a connus depuis, en lisant la correspondance et les papiers du grand naturaliste, publiés par M. Nadaud de Buffon.

C’est ainsi que je fus conduit à épouser Marie Bruche, avec laquelle j’ai vécu heureux quarante-trois années.

Je n’ai pas entrepris de raconter ma vie ni d’écrire mes Mémoires. Que serait, hélas! la vie d’un pauvre bouquiniste? Je veux seulement consigner dans ces pages les points importants de mon histoire, et puis, au bout de ma carrière, seul avec mes souvenirs et mes livres, recueillir mes j^ropres pensées. — A quel meilleur exercice pourrais-je employer le peu de temps qu’il me reste à vivre, n’ayant même plus, à moitié infirme, la possibilité de me livrer à la promenade?

Nous avons eu trois enfants, un garçon et deux filles; les joies de la paternité, de la maternité, nous ont été connues; ce sont les plus grandes que l’homme puisse éprouver, et ce sont aussi, pour l’esprit, les plus fortifiantes.

Là est 1 achèvement, le complément, le couronnement de 1 éducation, surtout pour la femme. Quant au père, il se produit en lui, à la vue de l’enfant sur les genoux de sa mère, un épanouissement de tout l’être que n’ont jamais connu ni même soupçonné les célibataires. H est vrai que nous avons connu aussi les déchirements du cœur.

Nos petites filles moururent à six ans, à onze ans

Notre fils, notre bien-aimé fils, est mort bravement à vingt-trois ans, sous les murs de Paris. Sa mère ne lui a pas survécu.

Nous avons, pendant quarante ans, travaillé, elle et moi, avec courage et confiance, espérant que notre vie se continuerait au moins en ce noble fils. . .

Mais tout est fini. Deux familles, deux lignées avec lui se sont éteintes pour toujours... Il n’y aura plus pour l’excellent jardinier Jean Bruche, ni pour moi, aucune postérité. Eh ! pourquoi donc ne suis-je pas mort au lieu de mon fils? Quelle fête ce serait de le voir revenir et de s’en aller à sa place! Mais ces regrets et ces vœux sont vains. Vis donc, puisque tu vis; et souviens-toi , puisque tu n’as plus rien de meilleur que tes souvenirs.

Je voudrais donc consigner ici comment s’est faite à travers les livres ma chétive et irrégulière instruction.

Enfant d’un pauvre brouettier, je n’avais eu jusqu’à quinze ans, je l’ai déjà noté, d’autres leçons que celles de mon peie, qui m avait appris surtout, pour pousser la brouette, à bien placer la bretelle sur mes épaules. Pourtant, à force de lecture et d’attention , consultant aussi quelques grammaires et quelques dictionnaires, j’arrivai à connaitie assez bien la langue; tout seul aussi j’appris 1 arithmétique et même un peu de géométrie. Pour l’histoire, il ne fallait que lire, et c’est ce que je fis très-assidûment; et de même pour les autres branches du savoir. J’ai^ eu le bonheur de conserver toujours une très-vive curiosité d’esprit. Je ne sais sans cela dans quel anéantissement et quelles misères j’eusse pu tomber.

Il a pourtant manqué à l’accumulation des faits dans ma mémoire un peu de méthode et de mise en ordre. Mon instruction se faisait trop au hasard. Ceci a été cause de bien des retards, de bien des détours inutiles dans mon avancement. Un trop grand nombre de lectures ont été faites presque sans fruit, ou bien quelques-unes, qui eussent pu m’être très-profitables, ne l’étaient nullement par le manque de connaissances préparatoires à cette étude. Si bien qu’il m’a fallu faire toutes sortes de retours. C’est ainsi qu il m arriva de lire des livres d’astronomie sans savoir un mot des sciences mathématiques qui eussent pu seules me les faire bien comprendre ; de telle sorte qu’il me fallait redescendre à cette science première pour remonter ensuite à l’astronomie. De même, je lus des livres de chimie avant les livres de physique, et je dus, comme pour l’astronomie, revenir sur mes pas, etc.

Me voilà aujourd’hui ne sachant à la vérité pas grand’chose, et bien incapable de faire un cours de quoi que ce soit, ou de subir le plus petit examen ; mais ayant pourtant, il me semble, la connaissance de beaucoup de faits vrais et quelques idées assez justes.

La suite à la prochaine livraison.

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