LA DIGUE ROMPUE
La digue est rompue!... «De clocher en clocher, le tocsin s’agite et le canon d’alarme se fait entendre... Une désolation infinie descend sur les villages, les fermes, les étables. On entend retentir sur tous les tons de la douleur et de l’épouvante ces mots : — La digue est rompue !
» Les hommes craignent pour leurs foyers, pour leurs richesses rustiques, pour leurs provisions d’hiver, pour leur bétail; ils craignent pour eux-mêmes, ils craignent surtout pour leurs femmes et leurs enfants.
» Devant l’ennemi qui avance, sombre, irrésistible, iné-
vitable , on abandonne les habitations ; on se réfugie sur les coteaux, dans des édifices bâtis sur des lieux élevés, tels que les églises et les moulins. C’est de là que le regard effaré des habitants s’étend sur les campagnes noyées, sur les villages où l’on a laissé des amis.
» Apercevez-vous là-bas cette maison oùbrille une petite lumière? Une ombre de femme se dessine sur la vitre éclairée. Cette femme a refusé de prendre la fuite; un glaçon énorme heurte la maison et l’emporte.
» De moment en moment passent, dans un tourbillon
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d’eau et de glace, des toits, des meubles, des cadavres d’animaux domestiques. Hélas! n’avez-vous pas vu flotter un berceau vide? Qu’est devenu l’enfant? qu’est devenue la mère?
» Une pitié morne, taciturne, glacée comme le ciel, a d’abord engourdi les bras. Cependant tous les courages ne se laissent point abattre. Grand est le désastre , mais grand aussi est le dévouement, et l’homme se montre aussi ma-
Dessin de Féart, d’après une estampe de Peter Nolpe, graveur hollandais du dix-septième siècle.
gnanime que la nature est inexorable. Il est beau de voir, au milieu de ce fléau, des malheureux luttant avec sangfroid contre la grandeur du danger, non pour eux-mêmes, mais pour leurs semblables qu’ils ramènent à bord, tremblants, évanouis et sauvés. Le désespoir, la terreur, lajoie. toutes les émotions de l’àme qui rendent l’homme fou, se croisent et se combattent au milieu de la confusion des éléments, comme si les lois du monde physique et du monde moral étaient à la fois bouleversées. »
Cette description a été faite, « d’après nature » (comme on le dirait d’un peintre), par un littérateur français, auteur du meilleur livre que nous connaissions sur la Hollande (') ; quoiqu’elle se rapporte à la rupture d’une digue en notre siècle (^), elle convient aussi à tous les autres désastres semblables qui, par malheur, ne se sont renouvelés que trop souvent depuis l’origine de l’histoire des Pays-Bas jusqu’à nos jours (^).
La gravure de Peter Nolpe, que nous reproduisons, est très-rare (*); on la considère comme le chef-d’œuvre du maître : elle représente une des catastrophes du milieu du dix-septième siècle.
Nolpe, né à la Haye, en 1601, était peintre, mais, comme tel, il serait resté ignoré. On connaît de lui cinquante-six pièces. Il a gravé, d’après le peintre Peter Potter, huit scènes publiées d’abord sous le titre de « Huit Mois de l’année » , puis sous ceux des « Quatre Saisons » et des « Quatre Éléments. » La plus remarquable de ces estampes est celle qui représente, au mois de mars, «une "Tempête » : elle est d’un effet peut-être supérieur encore à celui de la «Digue rompue. » On lit, au-dessous, des vers hollandais, avec cette mauvaise traduction en français :
A l’aise on peut vanter son art et son courage,
Dos au feu, verre en main, loin des coups et de l’eau.
L’art et le cœur se voit sur le haut du vaisseau,
Au fort de la meslée et deux doigts du naufrage.
Ce quatrain pouvait être également inscrit au-dessous d’un « Combat de cavalerie » en août.
Trois des plus belles et des plus curieuses estampes de Peter Nolpe consacrent le souvenir du danger que courut un Maurice de Nassau-Siegen en passant sur un pontlevis. Ce prince, surnommé le Brésilien, parce qu’il avait été le capitaine général des possessions hollandaises au Brésil, tomba dans le fossé plein d’eau avec son cheval, et, quoiqu’il s’en fût retiré aussitôt sain et sauf, cet événement causa une grande émotion. Sur l’une des trois estampes, on le voit agenouillé et priant. Ce prince était un homme instruit. 11 avait fondé un beau jardin à Clèves, et il a écrit deux volumes sur les animaux du Sud.
PÊCHE A LA LIGNE EN MER
Suite et fin. — Voy. p. 271, 307, 342, 366.