AU CAIRE
Buutique de chaudi'unnier, au Caire. — Dessin d’Édouard Garnier, d’après une photographie de MM. Délié et Béchard (').
Au Caire, les métiers sont encore répartis par souks ou quartiers spéciaux, affectés aux différentes branches de commerce ou d’industrie. Tels sont les souks des armuriers, des selliers, des bijoutiers, des drapiers, des confiseurs, etc., dont chacun a sa physionomie individuelle. Le Souk-en-Nahasyn, le quartier des chaudronniers, est un des plus intéressants. Le marchand, accroupi sur son mastabah ou estrade, est entouré de montagnes de cuivreries; ses bassins, ses aiguières, ses cafetières, seslanternes ou fanoiist, aux nobles et sveltes formes, pavoisent Tome XLIV. — Déckmbp.i; 1816.
son échoppe , pendent de tous les côtés, s’entre-choquent avec un joyeux bruit de carillon, et resplendissent comme de l’or aux feux du soleil égyptien. Pour parler le langage du Coran, c’est « lumière sur lumière ! »
La chaudronnerie, la gravure d’ornement sur cuivre, ont toujours compté parmi les arts les plus parfaits de l’Orient. Aujourd’hui encore, c’est avec une promptitude
(') Communiquée par M. Arthur Rhoné, auteur d’un ouvrage qui sera publié procliainement sous le titre de ; l'Egypte à petites journées.
et une habileté merveilleuses que cinq ou six ouvriers se mettent à forger une de ces grandes pièces de cuivre qui rayonnent à la devanture de la boutique : chacun accompagne son travail d’un cri doux et cadencé qui répond aux autres ; bientôt le rhythme s’accélère, il entraîne et coordonne si bien les mouvements, qu’au bout d’un instant le choc des marteaux ne forme plus qu’un roulement continu, qui sert de basse au murmure des voix.
Il en est de même de toutes parts ; qu’une cange en naviguant sur le Nil vienne à engraver sa quille dans le lit du fleuve et cherche à reprendre sa course, qu’une sakkieh élève et abaisse son antenne pour puiser l’eau, qu’une pierre d’un temple antique dérobée à la surveillance de Marie tte-Bey s’achemine en cachette vers une sucrerie en construction , toujours on entendra ces vieilles mélopées qui ont bercé à leur naissance tous les monuments et les métropoles de l’ancienne Égypte, et leur survivent encore!
Quelque maître de maison a-t-il demandé les services de l’orfévre ou du chaudronnier et de ses aides? En un instant la forge et tout son matériel, chargés sur un chameau ou sur un âne , viennent s’installer et se monter dans la cour de l’habitation ; et là, chacun rapièce, fond ou forge jusqu’à extinction des besoins du ménage. N’y a-t-il pas dans ces usages primitifs un vivant témoignage des temps reculés qui ont légué aux archéologues de tous les pays les produits d’ateliers nomades de forge ou de fonte de bronze? Trésors plus estimables que l’or et l’argent, qui, en sortant de la terre oùils gisaient depuis des milliers d’années, nous ont fait connaître ce qu’étaient l’armurerie, l’outillage et le mobilier domestique d’époques si lointaines, qu’aucune mémoire humaine n’avait pu en garder le souvenir.