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PENSÉE INDIENNE

L ivrogne, l’imprudent, le fou; l’homme accablé de fatigue, enflammé de colère ou rempli d’ambition, le lâche, l’impatient, ne connaissent pas de lois.

LES DERNIÈRES PENSÉES d’un vieux bouquiniste.

Suite. —Voy. p. 379.

Les livres qui se vendaient, les livres qm ne se vendent plus : il y aurait sous ce titre un document intéressant à publier.

Les livres de fantaisie, d’imagination poussée jusqu’à la démence, jusqu’au renversement de la raison et de la conscience ; les divagations en rime et en prose : voilà ce que nous vendions avec avantage autrefois. On préfère aujourd’hui des livres plus substantiels, plus instructifs, plus scientifiques, plus conformes à la réalité.

Les revirements de la vogue, en matière de livres, n’atteignent pas seulement les œuvres contemporaines, ils s’étendent aux écrivains des siècles passés.

Par exemple, pour le dix-septième siècle, et à ne parler que de la poésie. Racine est en hausse. Les chefs-d’œuvre de Corneille se vendent toujours bien ; quant à ses œuvres complètes, elles n’ont, comme autrefois, qu’un très-petit nombre d’acquéreurs ; on ne lit point ou on ne lit guère ses premières ni ses dernières œuvres, malgré les beautés réelles qu’y a signalées M. Jules Levallois dans son Corneille inconnu.

En remontant un peu plus haut pour les ouvrages qui ont repris faveur, je trouve Olivier de Serres. Les raretés bibliographiques n’ont jamais eu pour moi qu’un intérêt purement mercantile.

Ce ne sont pas les bons livres qui habituellement deviennent rares; et ce sont les bons livres que j’aime à lire.

Je me suis fait à moi-même une bibliothèque de tous< nos classiques ; je devrais dire de tous mes classiques, car* je n’y en ai guère admis d’autres que ceux qui sont de mon goût, ceux que j’aime à lire. Si Ton en excepte la chanson de Roland, Joinville, la farce dePathelin, Commines et Froissart, ma littérature ne remonte guère au delà du seizième siècle ; mais, à dater de cette époque, je les possède tous, nos grands écrivains français, et je les possède non pas seulement dans ma bibliothèque, ce qui est très-bien, mais aussi dans ma mémoire, ce qui est encore mieux. Montaigne, Amyot, sont au nombre de mes préférés, quant à la prose; il y a en eux une saveur, une grâce, un doux laisser aller, un bonheur d’image et d’expression que la langue, tout en se perfectionnant, n’a pourtant pas

conservés. La phrase, si cela se peut dire, s’est affermie et simpliliée de charpente au dix-septième siècle, mais elle s’est aussi amaigrie et roidie. Quant aux poètes, jusqu’à Louis XIII ils sont bien loin d’égaler les prosateurs. Ils étaient encore, pour le fond et la forme, dans des voies fausses. Il est aisé d’admirer Ronsard, quand on n’en cite que quelques extraits; mais celui qui se plonge dans ses œuvres complètes comprend combien ce malheureux poète fut puni de n’avoir cherché sa langue que dans les livres. Ronsard, en effet, lit et relit les anciens ; Homère, Pindare, Virgile ; il étudie toutes leurs finesses, toutes leurs délicatesses de style, et, tant qu’il peut, refait des phrases grecques avec des mots français. 11 ne savait pas qu’il eût bien mieux appris notre langue s’il eût daigné écouter un peu plus les bonnes gens qui l’entouraient. Malherbe fut plus clairvoyant, et comprit qu’il y avait à étudier le français sur la place Maubert.

La plupart des poètes de ce temps-là ou même de l’époque qui suit immédiatement ont, comme Ronsard, beaucoup écrit pour laisser à peine quelques vers aujourd’hui lisibles; je pense à RemyBelleau, Passerai, Bertaud, Desportes. Il faut bien l’avouer, la poésie française ne sera sur ses jambes qii’après Malherbe et Régnier.

Enfin Malherbe vint...

On a ri de ce vers de Boileau, mais il en faudra toujours reconnaître la justesse ; une ère nouvelle devait commencer avec Malherbe. Le fin Normand avait trouvé, en effet, « ce qui ne se trouve pas deux fois dans la vie d’un peuple»; il avait trouvé à la langue française les lois de la prosodie.

Quelqu’un qui lirait ces réflexions croirait que je fais un cours de littérature; tel n’est pas mon dessein : causant avec moi-même, je ne veux que mettre en ordre mes propres souvenirs ; volontiers j’écrirais en tête de ces pages ce que le sire de Brantôme écrivait à la fin de. son Discours sur la reine d’Espagne, Elisabeth de France : « Il me plaist ainsi d’en retenir et resiouïr ma mémoire. »

Mon métier de bouquiniste m’a mis en rapport avec tout ou presque tout le personnel instruit de notre ville. J’ai pu ainsi apprécier bien des individualités singulières ; il m’en est resté que bien peu d’hommes ont un esprit sain en toutes ses parties.

J’ai eu pourtant la bonne fortune, en ces dernières années, de compter parmi mes clients un ancien colonel d’infanterie auquel je n’ai pu découvrir ni infirmité ni défaillance morale. Entouré de sa femme, de sa fille, de son gendre et de ses petits-enfants, toujours calme, heureux, souriant, il se plaisait aux études philosophiques, et j’ai reçu de lui sur les tendances morales et intellectuelles de l’esprit humain des éclaircissements et des conseils trèsutiles et très-sages. Peut-être eussé-je, sans lui, tourné un peu à la misanthropie, à la désespérance. Je lui dois, et ce n’est pas un petit bienfait, de descendre en paix les derniers degrés de l’existence.

VU

Plus j’avance en âge et plus je vis enfermé, me complaisant de plus en plus à n’avoir d’autre compagnie que celle de mes livres. Mais, relisant ce matin quelques fables delà Fontaine, où la campagne apparaît, çà et là, si délicieuse et si fraîche, j’ai compris combien ma vie a été diminuée de n’avoir pour milieu que les rues et places d’une ville. J’étais né d’ailleurs foncièrement citadin. Dans mon enfance et même dans ma jeunesse, ignorant absolument la campagne et les champs, je n’éprouvai pas le désir de lesvoir. Je ne sais même si j’oserais aujourd’hui mepro-

mener seul dans un lieu d’où je n’apercevrais ni hommes ni maisons. Il me faut, hélas! la ville, et le mouvement et les bruits de la ville. D’ailleurs, il ne m’est plus permis de songer à des promenades rustiques. Mon ancien colonel affirme pourtant que c’est pour l’esprit une irréparable lacune que de n’avoir jamais vu ni bois, ni rivières, ni champs, ni montagnes autrement que sur le papier. Sur le papier, tout cela paraît immobile et mort; mais dans la réalité, rivières, champs et forêts sont dans un travail incessant. Voilà, me disait-il tantôt, ce que ne pourra vous remplacer aucune lecture, eussiez-vous là tous les livres que vous avez vendus.

Comme bouquiniste, j’ai aimé les gros livrés et les grands ouvrages, qui sont, avec les livres rares, les livres à bénéfice; mais, comme lecteur, j’aime les petits livres, et je trouve que nous n’en avons pas assez dans notre littérature.

Il m’est passé dans les mains bien des curiosités imprimées et manuscrites ; mais parmi ces dernières, il en estime que je ne peux oublier. Je l’achetai, sans savoir ce que c’était, avec d’autres papiers, à la vente d’un médecin bibliophile : c’était la collection des pièces manuscrites échangées entre les chancelleries de Paris et de Florence à l’occasion de la fameuse tache d’encre faite par Paul- Louis Courier au manuscrit de Longus, à la bililiothêquo des moines dumontCassin. La lettre adressée par le pamphlétaire à M. Renouard, où tous les faits relatifs à cette horrible tache sont exposés de façon si plaisante, a dû paraître, à bien des lecteurs, un peu exagérée; Courier y reste au-dessous de la réalité. Il faut voir cela dans l’énorme dossier des pièces diplomatiques que j’ai possédées autrefois. Comment ce dossier avait-il pu venir en la possession du médecin dont j’ai parlé? Je l’ignore. Mais il est clair que ces pièces avaient dû être soustraites de quelque carton ministériel. Dans tous les cas, ces documents n’ontpointété perdus. Un bibliophile célèbre, M.Lcber, vit chez moi ce recueil et me l’acheta. Quelques années plus tard, M. Leber vendit sa bibliothèque à la ville de Rouen, où on la conserve encore, sous le nom de Bibliothèque Leber, dans une salle spéciale annexée à la Bibliothèque publique. C’est là que sont aujourd’hui ces pièces relatives au débat survenu entre les deux gouvernements de France et de Florence à propos d’un pâté. Courier lui-même n’a pas dû connaître ces pièces, qui certainement l’eussent bien diverti.

Mon instruction s’étant faite au hasard, selon que tels ou tels livres passaient par ma boutique, j’ai eu l’occasion de me développer beaucoup plus du côté des lettres que du côté de la philosophie et des sciences; caries livres de littérature et de poésie sont toujours ceux qui circulent le plus. C’est de nos jours un malheur, mais un malheur qui a ses causes très-naturelles et très-légitimes. Les sciences auront joué en ce siècle un rôle que personne assurément ne songe à leur contester ; mais ceux qui les enseignent n’ont pas eu toujours suffisamment conscience de leur mission; et puis ils n’ont pas su trouver encore la langue qui conviendrait : ils en sont où en était la poésie au temps de Ronsard. Ils s’obstinent à parler grec et latin. 11 n’est pas douteux, cependant, que la science ne doive se résigner, comme l’a fait la poésie, à parler un langage humain. Qui voudra se rappeler l’épouvantable baragouin des botanistes il y a deux siècles pourra se rendre compte des progrès qui déjà ont été réalisés. On voit cela très-bien exposé dans V Introduction placée par Rousseau en tête de son Diction-

7iaire des termes d'usage en hoianique. Personne ne l'a surpassé dans la définition de la fleur:

« La fleur estime partie locale et passagère de la plante, qui précède la fécondation du germe, et dans laquelle et par laquelle elle s’opère. »

C’est à mon colonel philosophe, grand amateur de botanique, que je dois d’avoir été mis à même de comprendre la justesse de cette définition.

J’écris ces souvenirs comme ils me viennent, bien qu’en les écrivant je n’aie d’autre intention que de mettre pour ma propre commodité un peu d’ordre dans mes idées et dans ma mémoire.

Il y avait dans un quartier très-retiré de la ville un excellent homme employé dans une compagnie d’assurances, auquelj’avais souvent vendu des livres, et particuliérement des livres de géographie, dont il était très-amateur; il possédait même une assez jolie collection de cartes anciennes. Il passait dans tout son entourage pour un sage et pour un philosophe, et l’était en effet, avec une modestie, une douceur, une candeur, qui n’étaient surpassées, que par son savoir et surtout par une parfaite connaissance des événements historiques survenus depuis un siècle. J’avais pris souvent grand plaisir à l’entendre. Il vivait seul, n’ayant jamais été marié, et je ne me souviens pas d’avoir connu un homme plus sérieux et plus austère.

A sa mort, on fit une vente de ses livres. J’en achetai une partie; et voilà qu’à plusieurs mois de là, examinant en détail un des lots acquis à cette vente, j’y trouve un cahier manuscrit solidement relié, écrit tout entier de la main du bonhomme. C’étaient des chansons inexprimablement mauvaises composées autrefois, et que, je ne sais pourquoi, il avait tenu à conserver. Il les avait, pour cela, en 1844, recopiées de sa plus belle écriture, avec son nom en belles majuscules. On y pouvait suivre le cours des années, et c’est pour cela peut-être qu’il les avait conservées ; elles lui constituaient une sorte de mémorandum rimé. Mais comment rimé, juste ciel! et quelle poésie! Je ne pouvais et ne puis encore me figurer qu’un vieillard que j’avais connu si grave et si sage eût pu jamais passer son temps à ces -insanités.

J’aurais à écrire une jolie histoire sous ce titre : Ce que I on trouve daîis les livres.

On peut trouver dans les livres , en dehors de ce qu’y ent mis leurs auteurs :

D’ahord des billets de banque.

J’en ai trouvé quatre ou cinq dans ma vie de bouquiniste, et je n’ai pas pu tous les remettre à leurs propriétaires légitimes, ne m’étant pas toujours rappelé d’où me venaient les livres qui les contenaient.

On trouve aussi, et même assez souvent, des lettres dans les livres. J’en conserve de curieuses.

Mais ce qui se rencontre le plus habituellement et ce qui m’a quelquefois intéressé, bien que je blâme fortement, cet abus, ce sont les annotations et réflexions écrites en marge des livres par certains lecteurs. J’ai rencontré de ces notes qui témoignent d’une grande érudition; mais en revanche combien de ces réflexions étaient vaniteuses , ridicules et folles !

I II me vint, en 1865, la bibliothèque tout entière d’un ancien professeur (deux mille volumes environ); celui-ci n’avait pas seulement écrit en marge de ses livres toutes sortes de commentaires; il avait, sur une ou plusieurs feuilles collées en tête du volume, indiqué dans quelles circonstances , à quelle date^ à quel prix , le livre lui était ^

venu dans les mains. On eût pu, en réunissant tout cela, avoir un catalogue unique et les plus amusants. J’eus là négligence de ne pas recueillir au moins quelques-unes de ces indications ; et des deux mille volumes du pauvre professeur se sont dispersés.

La fin à une prochaine livraison.

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