A FLORENCE
Parmi les sculpteurs italiens de la fin du quinzième siècle, Mino da Fiesole est l’un des plus connus à cause du grand nombre de ses charmantes productions et des garanties qu il a données à l’admiration intelligente par l’apposition de sa signature sur plusieurs de ses œuvres. Ses principaux titres à l’estime des amateurs et des historiens de 1 art sont : le tombeau de l’évêque Salutati, à la cathédrale de Fiesole, et le retable qui lui fait vis-à-vis dans la même chapelle ; le tombeau de Bernardo Giugni et du comte Ugo, à laBadiade Florence; dans la même ville, les pièces du Musée du Bargello ; le tombeau de Paul 11, dans les grottes vaticanes ; le tabernacle destiné aux saintes huiles, à Sainte- Marie du Trastevere; le retable de la chapelle Baglioni, dans l’église de San-Pietro di Cassinense, à la porte de Pérouse; le buste d’Isotta de Rimini, au Campo-Santo de Pise; le buste de Diotisalvi Neri (signé), et deux charmantes figures de femmes chez M. Gustave Dreyfus, à Paris.
La manière du maître est assez facile à reconnaître : partout les femmes sculptées par Mino offrent des têtes souriantes, une grâce exquise, mais un peu superficielle, une simplicité non exempte de manière ni de monotonie. Cicognara, malgré son enthousiasme pour ce sculpteur, est le premier à signaler dans ses œuvres « una certa ma- » grezza di contorni e di stile » (une certaine maigreur de contours et de style). M. Perkins, dans son excellente Histoire de la sculpture italienne , résume ainsi son opinion sur Mino : « Malgré la grâce séduisante et le charme des œuvres de cet artiste, malgré leur fini extrême et leur grande délicatesse d’exécutioh, elles offrent une uniformité de type qui, si agréable quelle soit d’abord, finit par devenir monotone. Il en est toujours ainsi des. œuvres qui, tout en ayant une certaine originalité, manquent de profondeur. »
Ainsi, d’un avis unanime, ce qui distingue le style de Mino, c’est l’absence d’émotion et d’enthousiasme, c’est la douce monotonie de ses tranquilles compositions, c’est le caractère superficiel donné aux visages qui ne sont pas des portraits. Toutes ses Vierges sont souriantes, pleines de fraîcheur et de décence ; mais l’expression de leur physionomie esta fleur de peau, si je puis m’exprimer ainsi : le marbre n’en est pas pénétré. Le modelé de Mino est dur, sec et tendu. Son ciseau affecte un travail trop fini et trop précieux.
Je ne crois pas pouvoir trouver de meilleur spécimen de son talent que celui qui accompagne ces lignes. G’est le beau marbre exposé aujourd’hui au Bargello de Florence. L’œuvre n’est pas signée, je n’en connais pas la provenance ; mais à Florence, où les termes de comparaison abondent , elle est attribuée à Mino avec la confiance la plus absolue. Aucun ouvrage, à mon avis, ne résume mieux les qualités et les défauts de l’artiste. Si jamais un document vient ébranler la foi des Florentins dans cette attribution, — car il faut s’attendre à tout quand on n’a pas de preuves positives appuyées par un document, — l’œuvre n’en restera pas moins un type absolu de l’école de Mino. En effet, si, par impossible, cette sculpture n’est
pas sortie directement du ciseau de cet artiste, elle émane incontestablement de celui d’entre ses élèves qui s est le plus rapproché du maître, de celui qui a le mieux lepioduit son idéal et ses procédés.
Outre le numéro 12 his des sculptures de la renaissance, dont l’attribution n’a rien d’invraisemblable, le Musée du Louvre, depuis l’acquisition de la collection Campana, possède une excellente œuvre de Mino. Le Magasin pittoresque l’a déjà fait connaître à ses lecteurs en 1863, tome XXXI, page 225. Ce beau bas-relief de marbre était
passé par les mains de Gigli avant d’appartenir au marquis Campana. Il a été attribué à un grand nombre d artistes. L’opinion qui voit dans Antonio Rossellino l’auteur de cette sculpture paraît trop insoutenable pour avoir besoin d’être longuement combattue. Il suffit d’avoir été une fois à Florence et à Naples pour savoir que la manière d’ Antonio Rossellino diffère beaucoup de celle de Mino aussi bien que de celle de la plupart des sculpteurs scs contemporains. L’auteur de l’article consacré par le Magasin pittoresque au bas-relief du Musée Campana avait.
Bas-relief de Mino da Fiesole, au Musée national du Barqello, à Florence. — Dessin de Cheviguard.
dès 1863, entrevu la vérité ; mais il ne l’a pas affirmée, et n’a rien prouvé. Que le lecteur veuille bien rapprocher les deux images, et, — quoique le caractère des deux œuvres soit un peu amolli, comme cela arrive fatalement par l’interprétation d’une gravure, il reconnaîtra que nonseulement les deux bas-reliefs sont empreints d’un même style, mais que les détails matériels sont de part et d’autre absolument identiques ; même agencement du voile sur la tête, même disposition de l’écharpe sur le corsage , même rosette sur le devant de la poitrine (ce qui se retrouve chez presque toutes les femmes sculptées par Mino , et notamment dans les sculptures appartenant à M . Dreyfus), même forme d’étoile à huit rais {à. Florence sur l’épaule de la Xierge, àParis au-dessus de sa tête). Ajoutons qu’il y a encore identité dans le travail des deux marbres. Après cette comparaison , est-il téméraire d’avancer que le bas-relief du Louvre appartient probablement à Mino et certainement
à son école? Combien de temps restera-t-il encore attribué à Antonio Rossellino?