LES SAUTEURS
Le dîner fini, raconte le Mercure galant de décembre 1678, qui rend compte de l’élection d’un maire de Brest, « le dîner finy, on va à la mer jouir du divertissement des sauteurs : tous ceux qui sont mariez depuis trois ans , ou qui ont non-seulement fait bastir une maison, mais élever un pignon ou dresser quelque muraille, sont obligez de sauter trois fois à la mer. Il n’y a personne qui en soit I exempt. Les plus considérables d’entre les bourgeois payent des gens qui sautent pour eux. Il a beau geler, comme il gèle ordinairement ce jour-là, les sauteurs ne laissent pas d’être en caleçon et en chemise, avec des escarpins blancs et des bas de toile. Celuy qui saute pour le roy aune cou- •ronne sur la teste. Le nouveau maire, suivy des échevins et de plusieurs autres officiers, se promène tout le jour par les rues avec des trompettes et des violons. L’heure de sauter estant venue , M. le gouverneur entre dans un des plus beaux navires du port. Les deux maires et le corps de ville 1 accompagnent. Il y trouve les sauteurs qui s’y sont rendus auparavant. Le nouveau maire a un rôle, et. dans le mesme temps qu’il nomme ceux qui doivent sauter, on les voit qui s élancent du navire. Il y atoujours quinze ou vingt chaloupes prestes pour les secourir, si quelqu’un d’eux setoit en périUe se noyer. Ces sauteurs sont quelquefois au nombre de cinquante ou de soixante, et ce jeu attire les curieux de toutes parts. Après qu’ils ont tous sauté trois fois, ils se mettent dans des chaloupes. Elles sont armées de dix ou douze hommes, et vont viste comme un esclair. Il . y a un rond au bout d’une perche qui sort par un sabord du navire. Cette perche est de douze ou quinze pieds, et c’est entre eux à qui pourra emporter ce rond. Les chaloupes vont si viste que la plupart tombent dans la mer. Celuy qui a ou plus d adresse, ou plus de bonheur que les auties dans cette espece de course, est récompensé d’un prix. Le rond emporté en décide. »
Le soii, souper et bal, qui se renouvelaient pendant trois jours : on passait une partie de la nuit à danser.
Telles étaient les cérémonies prescrites par acte notarié pour l’installation du maire de Brest. Pendant les trois années qu’il était en charge, il devait porter, aux fêtes et cérémonies publiques, un habit particulier: «accoutrement noir avec un court manteau à manche, et grand colet à rabats, et une toque ou bonnet de velours noir à la mode des maîtres des comptes. » Il se plaçait, à l’église au « banc de la mairerie » , et faisait peindre ses armes « au devant du dit banc, pour mémoire de la dignité qu’il aura possédée. » On lui portait le pain bénit le premier; il avait le premier rang partout, et il était exempt de toutes taxes et levées de deniers. Ce n est pas tout ; de « rigoureuses et exemplaires punitions» menaçaient quiconque serait assez hardi pour lui désobéir ou l’offenser.