A CONSTANTINOPLE
Au temps de Colbei’t, qui s’en émerveillait avec raison, on comptait cà Constantinople cinq mille neuf cent trente-cinq fontaines; et un vieux voyageur français, qu’on ne consulte plus assez, nous explique en termes excellents pourquoi la grande cité musulmane jouissait alors de ce luxe hydraulique , inconnu à cette époque à la plupart des villes de la chrétienté (‘).
« Comme la loy des Turcs leur deffend de hoire du vin, dit-il, la dévotion des bons musulmans s’exerce à faire conduire des eaux en plusieurs endroits, pour y avoir des fontaines, afin d’éteindre la soif des passants.»
Les Turcs, à vrai dire, sont assez peu partisans de la statistique , et nous ne savons pas d’une façon bien certaine si ce nombre prodigieux de fontaines, énuméré en 1680, a beaucoup augmenté depuis le temps où Louis XIV se faisait décrire la Turquie par son spirituel dessinateur Joseph Grelot. Ce qu’il y a d’assuré, c’est qu un habile général, excellent ingénieur du premier empire, ne nous a pas laissé de doute sur les facilités prodigieuses que les envahisseurs de l’antique Byzance rencontrèrent, grâce à la nature du terrain conquis, pour approvisionner d’eau leur capitale. Il nous apprend aussi que la science raisonnée n’y fut pour rien et que les constructeurs de fontaines, à Constantinople, s’en rapportent bien plus à un heureux instinct pour exécuter leurs travaux, qu à des calculs positifs dont ils ne se sont jamais fort embarrassés f^).
(') Relation nouvelle d’un voyage à Constantinople, par J. Grelot. Paris, 1680, in-4“, avec fig. nombreuses.
(?) Andréossy (A.-F., comte d’), Voyage à l’embouchure de la Tome XUII. — Mars 1875.
Ces eaux si abondantes dont font usage les Turcs, et qui alimentent des milliers de canaux dont l’antiquité usait déjà avec une rare magnificence, viennent toutes de Belgrade et d’un village voisin, localités qui ne se trouvent pas à plus de vingt ou vingt-quatre kilomètres de Constantinople.
Ces innombrables édifices, d’une utilité si évidente, sont élevés en général devant les mosquées : on les voit toujours entourés de sackats ou porteurs d’eau, qui remplacent par des outres en cuir nos seaux de fer-blanc. Deux de ces fontaines jouissent d’une telle réputation d’élégance, qu’on n’ouvre pas un seul volume de touriste sans les y voir tout au moins mentionnées.
La fontaine du sultan Abdoul- Ahmed III et la fontaine de Top-Hané sont, en effet, de véritables œuvres d’art. La première fut élevée par un prince qui s’est rendu célèbre par son faste, mais que les Turcs nomment plutôt parmi leurs poètes que parmi leurs guerriers, et qui mourut en Tannée 1617 ; la seconde est d’une date plus récente ; elle a subi une funeste dégradation qui lui a enlevé quelque chose de son élégance primitive.
C’est sur la place des Canons ou , si on Taime mieux, de l’Arsenal, en face la mosquée de Kilid-Ali-Pacha, que se trouve la fontaine de Top-Hané, « l’un des plus gracieux spécimens de Tart turc. » Les quatre faces, délicieusement sculptées, sont couvertes de versets du Coran,
mer Noire, ou Essai sur le Bosphore et sur le delta de Thrace, comprenant le système des eaux qui abreuvent Constantinople. Paris, 1818, in-8, avec atlas. — Andréossy est mort en l’année môme où parut son excellent ouvrage.
de vers turcs et d’arabesques autrefois peintes et dorées ; elle a perdu le toit à la chinoise qui la recouvrait jadis. Ce toit, si essentiellement original par sa courbure élégante, excite les regrets du spirituel écrivain que nous venons de citer (‘). Il ne peut voir sans regret la disgracieuse balustrade en fer creux qui régne maintenant autour de l’édifice, et qui en change tout l’aspect primitif. Mais ce qu’il approuve fort, en revanche, c’est la pieuse sollicitude du fondateur à l’égard des passants altérés ; elle se perpétue jusqu’à nos jours, et tout promeneur qui, passant devant la fontaine de Top-Hané, demande une tasse d’eau fraîche, la reçoit aussitôt d’une main bienveillante qui se fait jour à travers un treillis.
Rappelons ici qu’il n’y a pas, à proprement parler, de style architectonique inventé par la race ottomane. Les plus beaux monuments de Constantinople ne procèdent pas d une architecture essentiellement propre aux Turcs ; ces édifices reflètent, ou le génie éteint de Byzance, ou le caractère parfois si charmant et si élevé qu’on remarque , par exemple , dans certains monuments de Bagdad, de Damas, du Caire ou de Tlemcen.
« L art si fin , si élégant et si pur des Arabes a laissé, dit Théophile Gautier, peu de traces chez les Turcs. »
CONSEILS
Rappelle-toi, quand tu seras tenté de rester trop longtemps au lit, qu’il est de ta nature propre d’aller t’acquitter de quelque devoir social, au lieu que le sommeil t’est commun avec les animaux.
Lajoie de l’esprit humain consiste à faire ce qui est le propre de l’homme. Or le propre de l’homme est d’aimer son prochain, de mépriser tout ce qui affecte les sens, dç distinguer le spécieux du vrai, et de contempler la nature universelle et ses œuvres. Marc Aürèle.
HISTOIRE
d’un homme qui n’a jamais rien vu.
Suite. — Voy. p. 2, 10, 30, 37, 42, 57.
Les causeries avec le beau-père, M. Berthais, roulaient sur de tout autres sujets.
Mais il avait été fait entre nous une convention que je dois dire.
M. Berthais appartenait depuis sa jeunesse à un parti politique qu’il est inutile de désigner ici. Or j’avais le malheur, moi son gendre, de n’avoir jamais pu complètement m’attacher à ce parti, ni à aucun autre ; tout au plus avaisje une vague idée de ce que voulaient ces partis... En philosophie, j’en étais précisément au même point; ce qui cadrait avec mes instincts, ici ou là, je le prenais; mais de m attacher a telle ou telle secte, j’en étais incapable.
On ne m’approuvera pas en ceci, je le sais, et sans doute on aura raison; mais réfléchissez à ma situation singulière, à mon isolement, à mon éternel tête-à-tête avec la nature ; songez que, même aujourd’hui, avec mes cheveux blancs, j’en suis encore à mettre le pied dans une ville de trois mille âmes. Rappelez-vous que c’est ici 1 Histoire d un homme qui n’a jamais rien vu, et peut-être serez-vous indulgent pour cette faiblesse de mon esprit.
(’) Théophile Gautier, Constantinople. Paris, 1856, 3«édit., 1 vol poît in-8.
Du reste, je puis, sans danger pour les autres, faire l’aveu de celte faiblesse; elle ne sera pas, je crois, contagieuse (').
Il avait donc été convenu entre M. Berthais et moi que jamais, dans nos conversations, il n’y aurait place à la politique qui divise ; nous devions nous en tenir aux sciences naturelles , qui sont, à cette heure, un des plus grands éléments de concorde qu’il y ait au monde.
Voilà pour la partie purement intellectuelle de nos entretiens; quant au reste, nous avions, pour l’aimer ensemble, la guider et l’instruire, une même famille. Quelle folie (et quel crime) eût-ce donc été que de ne pas vivre cordialement !
Il résulta de cette convention qu’en dehors des rapports de famille, nous ne touchions jamais qu’aux questions scientifiques.
Volontiers j’eusse abordé les arts; mais, chose singulière, M. Berthais n’y était nullement disposé. Musique, peinture, poésie, ne l’intéressaient que peu ou point.
Sur cela, je m’entendais mieux avec le voisin Soufflanbise ; je lui trouvais cependant des tendances trop marquées vers certaines écoles et trop d’antipathie pour certaines autres. Il semblait ne rien craindre tant que d’ouvrir toutes ses fenêtres.
Rester en toute chose purement et simplement (mais complètement) un homme , n’était donc possible à personne?
Pour moi, je ne savais que trop, hélas ! qu’il me manquait une jambe, et j’en éprouvais une grande tristesse; mais aussi quelle joie de se dire que Florine et moi nous avions moralement toutes nos cordes vibrantes! C’est alors que je plaignais les autres ; et puis, pensant à notre ménage, à nos enfants, à nos fleurs, à notre goût pour toute science et tout art, je chantais au fond de mon cœur : Hosannah !
Cependant ces conversations avec M. Berthais, avec le vieux journaliste Soufflanbise, étaient une mine inépuisable pour ma curiosité, qui de plus en plus s’étendait à toute chose.
Le beau-pére possédait un très-grand savoir quant aux sciences exactes : mathématiques, physique et chimie; il avait même autrefois professé cette dernière science, mais la passion pour les mathématiques l’avait emporté. On lui doit même pour l’enseignement un traité élémentaire de géométrie fort estimé.
Quant au mélancolique et bilieux Soufflanbise, son savoir du côté des sciences était fort restreint; mais il était, beaucoup plus que le beau-père , versé aux choses de là littérature et des arts; non pas qu’il pût, même en ces matières, passer pour un érudit : son savoir était d’autre nature.
En sa qualité de journaliste, il s’était trouvé en relation avec tous les hommes qui, dans les trente dernières années, ont joué quelque rôle soit politique, soit littéraire... Il savait sur les contemporains les histoires les plus intéressantes, les plus instructives. C’était comme un Saint-Simon vivant qui , dans l’intimité , s’épanchait de tous ses souvenirs, au lieu de les écrire.
Jamais, dans aucun recueil biographique, je n’eusse puisé des renseignements d’une telle valeur, d’une telle vérité de touche.
Si bien que, grâce à ces révélations, j’assistais du fond de mon jardin aux épisodes les plus émouvants de notre
(‘) Soyons indulgents , mais faisons nos réserves. Cette sorte d’indifférence commode , vraie ou apparente , n’est pas cl)ose aussi rare ni toujours aussi modeste rpie semble le croire cet honnête homme.
histoire contemporaine. Souvent même il me semble, à moi qui n’ai jamais rien vu, que personnellement j’ai été mêlé à tout ce qu’il nous raconte.
Aussi, que de fois je me suis rappelé cette pensée d’un sage :
« A qui vécut curieusement , l’univers rend visite dans la solitude. »
Avançons, je vous prie, de quelques années, car le lecteur ne peut pas s’attendre qu’une existence sans aventures lui sera retracée jour par jour.
Eh ! mes amis, comment cela serait-il possible, alors que des années entières ont passé dont à peine je pourrais retrouver quelques traces dans mes souvenirs? Et parmi ces souvenirs, combien en est-il qui ne sauraient intéresser nul autre que moi?
Voici donc ceux qui me sont restés du temps qui suivit ce que j’ai raconté.
On se rappelle peut-être que nous avions trois enfants : Alain, Odette, Germaine; mais il nous vint encore, après eux, Marcel, Henriette, Albert et Agnès.
C’était en tout sept ; avec le père et la mère, cela faisait neuf personnes à la colonie; si je ne compte plus Aristote, c’est que le pauvre animal nous avait quittés : il était mort de vieillesse ou à peu près.
Un petit cheval l’avait remplacé, que nous appelions Rosette, car ce petit cheval était une jument intelligente et docile.
L’humble budget commençait à devenir d’autant plus mince, que les subsistances, que les impôts, que les frais de tous genres augmentaient, et qu’un capital de vingtcinq mille francs avait été perdu dans une banque qui tout à coup sombra.
Cependant nous avipns, Florine et moi, supporté philosophiquement ce malheur, et nous restions gais au milieu de nos sept enfants joufflus et vigoureux.
On faisait au logis un peu plus maigre chère, on portait ses habits un peu plus longtemps, on donnait un peu moins d’avoine à Rosette, on tâchait surtout de tirer du jardin d’année en année un peu plus, et vraiment tout allait bien. Il n’y avait de triste chez nous que le malheureux Soufflanbise, et Soufflanbise cependant venait de faire un petit héritage.
La suite à une prochaine livraison.