QUATRIÈME QUESTION
Quels sont les effets de l’instruction au point de vue social et au point de vue de la moralité des individus?
Les ouvriers instruits n’habitent-ils pas, en général, des maisons plus confortables et plus agréablement construites?
Sont-ils plus ou moins portés à la paresse et à la dissipation que les illettrés?
Quelle différence y a-t-il entre les ouvriers instruits et les ouvriers ignorants sous le rapport du caractère , de l’économie, de la moralité et de l’influence sur leurs compagnons?
RÉPONSES
M. John Browning, à New-York, président de la société de Trades' Union des maçons en briques :
« J’ai toujours trouvé que ceux qui ont l’habitude de lire sont bien vite au courant de ce qui se passe, et s’intéressent plus sérieusement aux faits contemporains. Il en résulte qu’ils ont plus d’estime et de respect pour euxmêmes; ils sont plus actifs, plus prévoyants, et s’efforcent toujours d’améliorer leur condition. Leur influence sur leurs camarades est également plus grande.
» Je suis très-désireux de voir ouvrir gratuitement des écoles pour les enfants , des classes du soir pour les apprentis , et des bibliothèques pour tous ceux qui veulent s’instruire.
» Je suis convaincu que cela ajouterait beaucoup à notre prospérité industrielle, et que notre niveau social en serait élevé ; cela nous rendrait plus moraux, plus religieux et meilleurs citoyens. »
M. Mîmdella, membre du Parlement anglais pour le canton de Sheffield (tissage des laines) :
« En général, plus un homme est instruit, plus il a de ressources dans l’intelligence et moins il est disposé à se liyrér aux plaisirs grossiers et à se laisser aller à l’intempérance et aux excès. Les professions qui en Angleterre ont le plus de penchant pour l’ivrognerie sont celles où se trouve le moins d’instruction.
» J ai moi-même employé des ouvriers intelligents dont le salaire était inférieur à celui d’autres ouvriers ignorants qui faisaient un travail plus fatigant. Malgré cela, l’homme intelligent élevait bien ses enfants, habitait une maison confortable, et savait entourer son existence de jouissances honnêtes, tandis que l’illettré, avec des sMaires plus élevés, s’adonnait à l’ivrognerie , négligeait sa femme et ses enfants , et avait un intérieur moins heureux sous tous les rapports.
» En Angleterre, les ouvriers instruits se font remarquer par leur esprit d’ordre et d’économie. Us sont k la ête de toutes les associations utiles; c’est parmi eux que 1 on ti Olive des professeurs pour les écoles du dimanche po-ur les sociétés coopératives. »
M John Stephenson, industriel, à New-York (construction de machines) :
« La culture intellectuelle n’accroît pas seulement l’habileté professionnelle, elle développe encore les bons sentiments , elle améliore la condition sociale de ceux qui
l’ont reçue et augmente le charme de l’intérieur domestique. L’ouvrier instruit s’occupe davantage de sa femme et de ses enfants ; il habite une maison plus propre et plus commode; il apprécie mieux la valeur du temps, et apporte plus d économie dans ses dépenses.
» Je pense qu’il y a un véritable intérêt national pour les Etats-Unis à instruire le peuple et à augmenter ainsi la puissance de production des ouvriers. Il en résultera une élévation de salaires pour les individus et une amélioration dans leur situation. Cela assurera, en même temps, un écoulement plus considérable de nos produits industriels sur les marchés étrangers. »
M. Adams, cordonnier, membre de sociétés coopératives, à Cleveland, Ohio :
« L’ignorance se reconnaît partout ; ici même, à Cleveland, vous pouvez voir beaucoup de jolies petites maisons (cottages) entourées d’un jardin bien tenu; entrcz-y, et vous trouverez une famille d’ouvriers qui a reçu une certaine instruction. Plus loin, si vous rencontrez une misérable habitation où tout respire la misère, le vice, l’ivrognerie, demandez à ceux qui l’habitent de signer leur nom; soyez sùr qu’ils n’ont qu’une croix pour signature.»
MM. E. M. Davis, C. H. Tuchner, M. Donelan, membres du conseil de 1 association the Labor Assemhly , de Cincinnati ;
« Nous considérons l’instruction comme très-avantageuse ; elle épure et élève les sentiments ; elle met l’homme en état d employer son intelligence à résister au mal et à faire le bien ; elle lui assure l’aisance et lui procure le bonheur.
» Plus l’homme a une instruction élevée et solide, plus il a une idée claire et juste de la valeur du temps et de l’argent, et mieux il sait s’en servir ; sa moralité est plus grande et son influence sociale plus étendue.
» Nous sommes convaincus que le rang des nations se mesure d’après le niveau d’instruction qu’ont atteint leurs populations laborieuses. L’ignorance entraîne le despotisme , la démoralisation , le vice et la misère ; l’instruction , au contraire , assure la liberté d’un peuple et lui donne la prospérité et la vertu. »
M. Charles Pearson, menuisier, à Charlestown, Massachusetts :
« Chez les Américains comme chez les autres peuples, la culture intellectuelle adoucit et épure les mœurs; elle tend toujours à perfectionner l’homme.
» Je connais des ouvriers qui travaillent tout le jour comme menuisiers, et qui parlent et écrivent plusieurs langues; ce sont des gentlemen dans toute l’acception du mot. »
M. Sanhorn (a été à même de voir fonctionner diverses industries) ;
« Les hommes ont l’esprit d’imitation , et ils ne font le plus souvent qu’adopter les idées émises par d’autres.
Il en résulte que les plus instruits, ayant plus de facilité pour exprimer les idées qu’ils ont acquises ou qui leur sont propres, ont par là même une grande influence sur les autres. »
M. Bingham (industries diverses) ;
« Je pense que la culture intellectuelle améliore les habitudes des ouvriers, mais je crois que l’exercice éclairé et assidu d’une profession contribue puissamment aussi à ce résultat. Aussi, selon moi, l’État devrait établir dans les écoles publiques un enseignement professionnel; les études littéraires n’auraient pas à en souffrir, et nous y trouverions un élément de grandeur et de prospérité nationales. Je voudrais en outre que l’instruction fût rendue obligatoire, et que partout où il y a une prison il y eût en même temps une école pour les vagabonds et les gens sans
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aveu {refurm svhools), dans laquelle on leur apprît à travailler en même temps qu’à lire et écrire. «
M. Gager (travaux d’agriculture, de charpente, etc.) :
« Les gens instruits ont des goûts plus relevés, plus de tenue dans leur personne, plus de soin dans l’arrangement intérieur de leur maison. L’éducation procure aux jeunes gens une précieuse source de distractions ; ils restent chez eux avec leurs livres, au lieu d’aller chercher leurs plaisirs dans les cabarets et au milieu de mauvaises compagnies. Pour combattre le vice et l’immoralité, une bonne éducation et des goûts littéraires sont un moyen plus efficace que toutes les lois répressives. »
M. Ed. Geary, pasteur ;
« Les salles de lecture, les cercles, les conférences qui existent aux États-Unis pour les ouvriers, contrastent avec les tavernes et les établissements de bas étage qu’ils fréquentent en Angleterre. Comme habitation, comme ameublement, comme tenue et comme situation, l’ouvrier américain a une supériorité qui est un puissant argument en faveur du développement de la culture intellectuelle et morale. Il faut instruire le travailleur par tous les moyens possibles, afin que la science dirige sa main et que la lecture vienne le distraire de ses fatigues. Il apprendra ainsi à mieux connaître ses droits et ses intérêts, et en se rendant compte des rapports du travail et du capital, il appréciera l’importance de l’ordre et de la paix, en même temps que la morale et la religion viendront lui enseigner ses devoirs et l’éclairer sur sa destinée future. »
On peut juger par ces extraits de la pensée qui domine dans les réponses provoquées par le questionnaire du Conseil d’éducation des États-Unis. Sauf quelques légères divergences d’appréciation, tous les déposants patrons et ouvriers, bien qu’appartenant aux industries les plus diverses, sont également convaincus de l’importance et de l’utilité de l’instruction populaire.
On a vu que la plupart d’entre eux estiment à 25 pour 100, au point de vue de la production, la supériorité de l’ouvrier qui sait lire et écrire sur celui qui est illettré. Sans doute il est difficile de donner à cet égard des chiffres précis, mais l’avantage que l’homme instruit a sur l’ignorant, même sous ce rapport, paraît incontestable.
Le point le plus important de l’enquête est peut-être celui qui a mis en lumière l’influence de l’instruction sur la moralité des individus. L’ignorance, bien loin de préserver du vice, a presque toujours pour effet de le développer.
Les conditions du travail sont les mêmes partout, et les observations faites en Amérique peuvent s’appliquer à la France; mais une enquête semblable à celle des États- Unis, faite chez nous par des esprits habitués à l’analyse des faits économiques, serait sans doute plus complète et plus approfondie. Elle constaterait, à un point de vue à la fois élevé et pratique, cette grande vérité, que si la science est nécessaire aux progrès de la civilisation, l’instruction élémentaire, bien comprise et bien dirigée, n’est pas moins indispensable pour assurer le bien-être, l’intelligence, la moralité des individus, et pour développer la prospérité d’une nation.
La patrie, c’est la terre où nous sommes nés et où dorment nos ancêtres couchés dans leurs tombeaux. Ils ont versé leurs sueurs pour la rendre forte ; ils ont répandu leur sang pour la faire libre, et dans leurs travaux, dans leurs luttes, ils pensaient à nous, qui devions continuer leur oeuvre; ils nous appelaient la postérité, et ils travaillaient pour nous !
La patrie, c’est le grand lien fraternel unissant tous les hommes qui parlent une même langue et sont soumis aux mêmes lois. C’est le passé, c’est le présent, c’est l’avenir de nos cœurs et de nos intelligences. (')