IL — LA BATAILLE
Le ciel est bas et triste ; de gros nuages sombres, emportés par le vent d’hiver, touchent presque la cime des grands arbres qui frissonnent. Dans les rameaux noirs et noueux de l’aubépine , il y a un nid abandonné où tombent les feuilles mortes : les petits se sont dispersés aux quatre vents du ciel. L’oiseau se tient immobile sur une branche et regarde avec effroi la campagne déserte. Que sont devenus les hommes dont le travail, même en hiver, donne encore quelque vie à la plaine immense? Pourquoi ces femmes fuyaient-elles ce matin , en emportant leurs enfants dans leurs bras? Au loin, un chien hurle et pleure dans une ferme abandonnée ; les cheminées n’envoient plus leur fumée vers le ciel. Une charrue a été laissée au milieu d’un champ ; le soc se rouille, enfoui dans un sillon commencé. Des bandes de corbeaux planent au-dessus de la campagne, en poussant des cris de joie qui font frémir. N’est-ce pas un orage que l’on entend gronder par intervalles de l’autre côté de l’horizon?
Tout à coup, d’un chemin creux débouchent des soldats h'aletants. L’oiseau s’enfuit effarouché. Un officier, d’un regard rapide, explore le terrain, et dit d’une voix brève ; « Mes enfants, c’est Là! » Aussitôt les soldats, au milieu du plus profond silence, creusent le sol et rejettent la terre tout autour de l’aubépine et de la vieille barrière de bois.
; D’autres soldats apparaissent, montés sur des chevaux 'qui traînent une lourde pièce de canon. L’attelage fait un .circuit jusqu’à ce que le-canon présente sa gueule menaçante à la haie d’aubépine. Les chevaux sont dételés, les hommes poussent de toutes leurs forces à la roue; le canon est en place.
A l’horizon apparaissent des masses d’hommes , noires et profondes , qui envahissent la plaine comme une marée montante. L’homme aux épaulettes d’or crie: Feu! On voit un éclair, la terre tremble; dans la masse noire, làbas, une trouée se fait et se referme aussitôt. A chaque coup, une trouée !
Mais bientôt des éclairs partent de la masse noire ; l’ennemi rend coup pour coup , ou plutôt il rend vingt coups pour un. Les obus éclatent de tous côtés et font à la terre d’affreuses déchirures. Un à un tombent les servants de la pièce. Un jeune soldat, presque un enfant, s’écrie en tombant pour ne plus se relever : « 0 mon Dieu ! si nous étions au moins vainqueurs !» — « Nous sommes vain-
cus, répond l’officier, en tombant à son tour, mais nous = avons fait notre devoir. Yive la France! »
Dans la forêt obscure où l’oiseau a cherché un asile, il se dit tristement : « Plus jamais la terre ne reverdira ; plus jamais ne refleurira l’aubépine ! »