ACTE I, SCÈNE YIII
MAXENCE
C'est vrai, j'ai tant d'affaires...
ALBERT, souriant.
Un gentilhomme devenir homme d'affaires!
{Voyant Maxence qui tire un carnet de sa poche.) troquer l'épée de ses aïeux contre le carnet de l'agent de change!
MAXENCE, écrivant sur un carnet.
Me rendre bientôt au ministère pour notre adjudication de demain... passer, dès que j'aurai la réponse de Marignan, chez un riche capitaliste qu'il nous est important de gagner... de là, courir chez mon notaire pour la vente d'une terre qui nous appartient en commun à moi et à ma sœur.
ALBERT^ avec émotion.
Mademoiselle Antonia!...
Et tu ne me parles pas d'elle? il y a cinq ans cependant, au château de Jumièges, chez ma grand tante où je t'avais présenté... vous dessiniez ensemble... vous faisiez de la musique, ces dames te trouvaient fort aimable, ma grand'tante surtout!... et plus d'une fois Antonia m'a demandé, de sa part, des nouvelles de mon ami Albert.
ALBERT, avec joie.
En vérité!
MAXENCE
11 n'arrivait pas un bulletin de l'armée d'Afrique, qu'il ne fût lu à l'instant... par ma grand'tante...
ALBERT, d'un air pénible.
Ah ! c'était madame de Jumièges...
MAXENCE
C'est-à-dire, comme elle n'y voyait plus... c'était Antonia qui lisait... et ma tante d'écouter avec un intérêt...
ALBERT
Dont je suis bien reconnaissant... Elle habite toujours en son château?...
MAXENCE
Eh ! mon Dieu, non ! cette pauvre tante... nous l'avons perdue... il y a un an.
ALBERT
0 ciel!... je l'ignorais...
C'est sa terre que je viens de vendre, et ma sœur est maintenant à Paris... C'est moi, son seul parent, qui suis devenu son tuteur... (i?tani.)Oui vraiment ! tuteur d'une jeune fille qui souvent me gronde et me fait de la morale!... c'est gênant!... aussi j'ai hâte de la marier, ce qui ne sera pas difficile! mais vu sa fortune... je suis obligé de lui chercher quelqu'un de riche. ..de très riche !... sans cela chacun me jetterait la pierre! ALBERT, vivement.
Mon ami, tu me parlais tout à l'heure. {S'arrêtant.) C'est-à-dire... tu as eu la bonté, à moi, ton
ancien camarade... ton ami d'enfance... do me proposer...
MAXENCE
Mon aide... mon secours... je te suis tout dévoué... lu le sais!... et déjà si lu l'avais voulu... mais lu m'as toujours semblé si désintéressé... si artiste...
ALBERT
Que veux-tu?... le bonheur pour moi n'était pas là... et maintenant il me semble que si pour trouver la richesse il fallait me jeter dans un précipice... je n'hésiterais pas.
MAXENCE, avec chaleur.
Je comprends cela !
ALBERT
Faire fortune promptement ou mourir... voilà ce qu'il me faut.
MAXENCE, de même. C'est comme moi !
ALBERT
Que dis- tu?
MAXENCE, se reprenant.
Je dis que c'est bien... c'est ainsi qu'on arrive... Ecoute-moi! 11 est question d'une nouvelle ligne de chemin de fer... en laquelle moi et quelques capitalistes nous avons espoir! j'ignore si nous serons préférés, car il y a plusieurs compagnies rivales... mais avant même l'adjudication, qui a lieu demain, on se dispute les actions ou plutôt les promesses d'actions.
ALBERT
Je ne comprends pas.
MAXENCE
C'est inutile. Qu'il te suffise de savoir que si nous l'emportons, ces actions... les nôtres... auront triplé leur valeur primitive.
ALBERT
Et si VOUS ne l'emportez pas?
MAXENCE
Rien de fait! chacun reprend son argent... nous aurons manqué à gagner.
ALBERT
Ainsi rien à perdre... rien à risquer...
MAXENCE
Qu'un immense bénéfice en cas de succès!... et ces actions... elles sont dans mes mains... je puis t'en donner.
Quelle bonté! mais tu disais là tout à l'heure... que tu n'en avais plus ?
MAXENCE
Il le faut bien... seul moyen de les faire monter... et d'en élever le prix !
ALBERT
Mais c'est un mensonge !
MAXENCE
D'où sors-tu donc? i
LE PUFF
ALBERT
Du bivouac!... el il me semble que la délicatesse...
MAXE.NCE, avec ironie.
Hein !... tu n'as donc jamais été à la Bourse!.. Ce que tu appelles mens^onge el tromperie... c'est l'habileté, c'est le iiéuie financier: c'est })ar là qu'on a des hôtels, que dis-je? des palais. Par la on acquiert estime et considération; par là on obtient des litres, des cordons, des... sois tranquille, tu peux accepter... tu ne risques rien que d'être salué el honoré!
ALBERT
Je t'avoue... qu'une telle manière de faire forlune... me répugnait un peu... mais puisque tu la trouves permise et loyale, toi, gentilhomme, j'accepte ! qu'ai-je à faire ?
WAXENCE.
Rien ! qu'à prendre cent... deux cents actions... à ton gré et à en payer d'avance la moitié comme qui dirait... cent raille francs... à peu près!
ALBERT
Trèsvolontiers. Le seul embarras, c'est que cent
louis de rente en terres... ne se vendent pas du
jour au lendemain... et ces cent mille francs...
tu seras obligé, mon cher ami, de me les avancer.
WAXENCE, à part.
Diable!..
ALBERT
Pour toi millionnaire, une pareille somme n'est rien, je le sais... aussi je viens sans façon et sans scrupule, faire ce nouvel appel à ton amitié... MAXENCE, avec embarras.
Une telle confiance !.. j'en suis heureux... je te le jure...
ALBERT, avec franchise.
Je l'ai pensé... car moi... à ta place... (Le regardant.) Eh! maisqu'as-lu donc? d'où vient ce trouble... ma demande serait-elle indiscrète .. je la retire! si je lai hasardée... {Avec émotion.) c'est qu'il me semblait... que de bonnes terres... au soleil, en pleine Beauce... étaient des cautions suffisantes pour un camarade d'enfance... pour un ami... {Avec indignation.) Bans compter mon honneur... à moi!..
MAXENCE, vivement.
Ah! n'achève pas! plutôt te dire la vérité toute entière que de te laisser une pareille pensée... ces cent mille francs que tu me demandes et qu'il y a cinq ans j'aurais été heureux, non pas de le prêter, mais de te donner... je ne les ai pas!
ALBERT
Toi!
MAXENCE
Silence ! nul encofe ne le sait! mais celte spéculation que j'entreprends avec tant d'ardeur est mon seul espoir de salut. 11 s'agit pour moi, non pas de faire, mais de refaire ma position! Si je réussis, on ne se sera douté do rien; j'échappe à la ruine, à la misère !
ALBERT
Tu en serais là... toi, avec la fortune...
MAXENCE
Eh|! mon Dieu! cela va si vite en cinq ans, à Paris, quand on est jeune et inoccupé!., l'oisiveté est si coûteuse! c'est un si grand luxe!.. Pendant que lu faisais ton métier de soldat, moi je promenais en calèche mon ennui el mon cigarre... tu te battais, je dépensais! tu versais ton sang, moi, mon or! et pour qui, grands dieux ! que de folles nuits! que de jours plus insensés ! que d'orgies! que de désordres! et quand on s'adresse, pour réparer une première brèche, au lansquenet ou à laspéculation^qui l'agrandissent encore...
ALBERT
Tu as joué...
Comme tout le monde ! ce n'est pas là le mal...
ALBERT
Et tu as perdu?
MAXENCE
C'est là ma faute!., je la réparerai ! en attendant, les terres, les châteaux que je tenais de mes ancêtres, j'ai tout engagé... en secret! et ce qui me reste... je le dois; mais jusqu'à présent, l'éclat de mon nom, la certitude de mes richesses... ont éloigné tous les soupçons... il est aisé, à un homme comme il faut, d'obtenir un grand crédit.
ALBERT
C'est-à-dire de tromper.
MAXENCE
Non... que je réussisse et tout sera payé, et je t' élèverai avec moi jusqu'à cette fortune...
ALBKRT.
A laquelle je renonce ! elle coûte trop cher! si je l'ai désirée un instant... c'était dans un but que je reconnais maintenant impossible à atteindre! parlons seulement de toi! tu as donc beaucoup de créanciers?
M.AXENCE.
Mais oui... ce n'est pas le nombre qui m'inquiète... les petits, ceux qui ont besoin se taisent et attendent... mais les grands... les riches... un surtout !.. un honjme du grand monde qui, pour une centaine de mille francs, me tient dans sa dépendance, qui, seul maître de ma position, peut la révéler et më perdre! et pour m'en délivrer, à qui, m'adresser? à ma sœur? impossible! elle est mineure ; et d'ailleurs, son inflexible subrogé-tuteur^ M. César Desgaudels...
ALBEiiT, vivement.
Desgaudels, dis- tu?
MAXENCE
Le plus avare des millionnaires.
ALBERT, se fouillant.
11 me semble bien sur la carte de tout à l'heure.
MAXENCE
Honnête homme du reste !.. et ma sœur que je