‹ Magasin théâtralChapitre 116 sur 1475 · M-» DORFEUIL, ÉLISE · texte numérisé non relu

M-» DORFEUIL, ÉLISE

MAHAME DORFEIIL.

Nous voilà seules : viens , et causons à notre aise. Dis; crois-tu que toujours Darcy t'aime et te plaise? Votre arcord apparent est-il réel ou faux? Es-tu vraiment heureuse? A-t-il quelques défauts? Allons, conte-moi tout, et sur-tout sois sincère: Un enfant n'a jamais de secrets pour sa mère.

ÉLISE

Je ne puis mieux re'pondre à ce tendre intérêt [cret. Qu'en vantant mon bonheur, qui n'est point un se- Mon époux est si bon ! un peu vif; mais qu'importe? Je l'aime, et contre moi je crains peu qu'il s'emporte. Rien ne pourra jamais détruire notre accord : Car tout ce qu'il voudra , je le ferai d'abord.

MADAME DORFEUIL

C'est pousser un peu loin, je crois, la complaisance : Un mari n'a pas droit à tant d'obéissance. Mais, hélas! voilà bien comme sont les enfants. Aimant mieux un époux souvent que leurs parents ! Ainsi, jusqu'à ce jour, pas le moindre nuage N'a troublé , je le vois , la paix de ton ménage ?

ÉLISE

Non; Darcy m'aime tant! Mon avis est le sien; Le désir qu'il exprime est aussitôt le mien.

MADAME DORFECIL.

Soyez toujours unis: c'est ce que je demande; Mais de vous deux, ici, cjui gouverne et commande? Réponds.

ÉLISE

^loi quelquefois, quelquefois mon époux.

Du droit de commander nous sommes peu jaloux, Chacun , avec plaisir, à 1 autre l'abandonne.

MADAME DORFEUIL

Mais la dépense enfin, qui la règle et l'ordonne?

ÉLISE

C'est moi ; mais mon mari me conseille souvent ; J'aime à le consulter. Quand j'ai besoin d'argent, J'en demande à Darcy; jamais il n'en refuse : Aussi de sa bonté, moi, jamais je n'abuse.

MADAME DORFECIL.

Ma chère enfant, ton cœur si naïf et si pur

A , pour se diriger, besoin d'un guide sûr ;

Je le serai ; qu'à moi ma fille se confie :

Une mère est toujours notre meilleure amie.

Quand ton père vivait , c'était avec raison

Qu'il me laissait le soin de mener la maison.

De tout, me disait-il, sur toi je me repose, [se.

Et le pauvrehomme, hélas! ne faisait pas grand cho-

Qu'en était-il besoin? De tout je me mêlais;

Je -recevais l'argent ; je grondais les valets;

Moi seule j'ordonnais les dépenses à faire,

El j'avais en mes mains la clef du secrétaire.

Avait-il un procès, j'allais avec ardeur

Visiter président, juges et rapporteur; J'étais chez l'avocat, au greffe, à l'audience. Il n'eut qu'à se louer de cette confiance. Jamais, tu t'en souviens , je ne le querellais : Il est vrai qu'il faisait tout ce que je voulais : Et voilà le bonheur si précieux , si rare, Qu'à mon gendre, qu'à toi ma tendresse préparc. INIais tu dois d'un défaut te corriger d'abord : Tu consultes Darcy sur tout ; c'est un grand tort. Il est impolitique, et dangereux peut-être Qu'un mari s'accoutume à se croire le maître. Et déjà de lui-même il n'est que trop porté A s'arroger sur nous la pleine autorité.

ÉLISE

Il m'est si doux pourtant de consulter sans cesse L'époux dont chaque jour j'éprouve la tendresse!

MADAME DORFECIL.

Tu ne fais là , vois-tu , que lui troubler l'esprit. Il ne s'en plaint jamais, parcequ'il te chérit, Parcequ'à tes désire constamment il se prête; Mais ne devrais-tu pas, en épouse discrète. Sans vouloir l'accabler encor de soins nouveaux. D'un aussi bon mari ménager le repos ?

Ah! son repos m'est cher, et je ne veux rien faire Qui me rende importune, et puisse lui di^'plaire.

MADAME DORFECIL.

Ton cher Darcy, je l'aime!. ..Il faut le rendre heureux. Sois prompte à deviner, à prévenir ses vœux; Et même, si tu veux être toujours chérie, Ne crains pas d'employer cpielque coquetterie.

ÉLISE

Moi , ma mère ?

MADAME DORFECIL.

En ménage il en faut quelquefois.

ÉLISE

Oh ! non ; je n'en aurai jamais besoin , je crois.

MADAME DORFECIL.

Tu crois? Tu n'en sais rien; laisse-moi te conduire. Par exemple ( entre nous permets-moi de le dire ), Pourquoi ce négligé ? Ton mari peut penser Qu'à lui plaire déjà tu prétends renoncer. 11 peut en concevoir quelque alarme secrète.

ÉLISE

Mais pour rester chez soi faut-il de la toilette?

MADAME DORFECIL.

Lesmarissaventgré d'un soin qu'on prend pour eux :

Pour conserver le cœur il faut charmer les veux.

On s'expose , à côté de femmes élégantes ,

A des comparaisons souvent désobligeantes.

De notre négligence une autre profitaut

D'un fidèle mari peut faire un inconstant.

Il est plus d'un volage et plus d'une coquette...

Madame Méricour, que tu crois si parfaite,

Et que tu chéris tant , entre nous, l'est un peu.

LA BELLE-MÈRE ET LE GENDRE

ÉLISE

Quoi!...

MADAME DORFEUIL

Je ne l'ainip guère, et je t'en fais l'aveu. Mais à qui ce matin voulait-elle donc plaire? Tu ne brillais pas trop auprès d'elle, ma chère. Quelle riche toilette!... Ah! j'en souffrais pour toi.

ÉLISE

Elle aime à se parer.

MADAME DOKFEUIL.

Oui, beaucoup, je le voi.

Avec plaisir souvent Darcy l'a regardée : IVIoi, je les observais.

ÉLISE

Mais quelle est votre idée ?

MADAME DORFEUIL

Élise, mon dessein n'est pas de t'effrayer; Mais de cette coquette il faut te défier.

Ah ! vous la jugez mal , et son ame sincère

A la coquetterie est sur-tout étrangère.

Elle chérit Darcy ; mon cœur en est flatté :

Elle aime en lui l'auteur de ma félicité ,

Et témoin de nos nœuds, dans ma meilleure anùe ,

Mon époux, à son tour, voit une sœur chérie.

Heureuse par l'amour comme par l'amitié ,

Ce cœur de l'avenir peut-il être effrayé!

MADAME DORFEDIL.

J'admire de ces nœuds la douceur fraternelle. C'est sans doute pour prix d'une amitié si belle Que de certain secret elle ne t'instruit pas?

ÉLISE

Comment?

MADAME DORFEUIL

Oui , je l'ai vue à Darcy parler bas.

Ici même , tantôt.

ÉLISE

En étes-vous certaine?

MADAME DORFEUIL

Très sûre... Allons, vas-tu te faire de la peine? Vas-tu croire?... Fi donc!... Je sais que les maris... Mais le tien! J'en réponds... Puis il est trop épris... Oui, je le gagerais, c'est (juelque bagatelle... Le premier mois d'hymen un époux est fidèle.

Darcy n'est pas trompeur: dès que je le verrai, Sur ce mystère-là je l'interrogerai.

MADAME DORFEUIL

Es-tu folle "^ Comment? Compromettre ta mère! Garde-t'en bien au moins : tu dois feindre, au con-

[traire.

Le beau moyen vraiment de savoir ses secrets ! Tu n'en tirerais rien , et tu l'irriterais. Il faut attendre, il faut agir avec prudence... D'ailleurs c'est à des riens mettre trop d'importance. Mais j'aperçois Darcy; laisse-moi lui parler : Tu pourrais te trahir; il vaut mieux t'en aller.

ÉLISE, à part.

Je me fie à Darcy; je lui rends bien justice.

Et pourtant quelque crainte en mon ame se glisse.

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