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LA COMTESSE, D'AUBRAY

d'AUBRAiY.

Beaucoup de fatigue et point de gibier. Maudite chasse ! Il me semble que, de loin, j'ai vu mon fils et Valentine entrer dans celte chaumière.

LA COMTESSE

Monsieur le baron d'Aubray ?

d'aubray.

Une femme... à qui ai-je l'honneur?

LA COMTESSE

Vous ne me reconnaissez pas?.. Aurai-je la mortification d'être obligée de me nommer? d'aubray.

Non, Madame. Au surplus mon hésitation est bien naturelle. Pouvais-je m' attendre à vous revoir ?

la COMTESSE.

Je quitte la France, j'ai voulu dire adieu à un ancien ami.

d'aubray.

Je sens d'autant plus le prix de cette faveur...

LA COMTESSE

Que vous n'avez rien fait pour la mériter, n'estce pas? En effet, toutes les lettres que je vous ai écrites depuis quatre ans sont restées sans réponse.

d'aubray.

A quoi bon m'écrire?.. N'aviez-vous pas Barras à qui parler?

LA COMTESSE, à part.

Oh ! je serai sans pilié.

d'aubray.

Catherine, j'ai échappé pour toujours à votre influence. Qui vous amène ici? Répondez-moi franchement.

la COMTESSE.

Quelque chose de grave, monsieur d'Aubray. Je viens vous donner un avis.

d'aubray.

Un avis?

LA COMTESSE

Important.

d'aubray.

Je cherche ce que ce peut être.

LA COMTESSE

Je ne ferai pas languir votre curiosité. Vous souvient-il d'un maître de chapelle autrichien qui était venu s'établir à Paris, en même temps (jue Gluck son compatriote, cl que l'on appelait le

hevalier Corelli ?

Madame.

D Al'BRAV.

LA iMARQUISE D'AUBRAY,

LA COMTESSE

Répondez.

D AUBRAY

Répondez vous-mênie ; ai-je pu l'oublier ?

LA COMTESSE

I! avait appris la musique à voire belle-sœur, la marquise d'Aubray, et gâté par elle, il l'aimait comme une fille. À quel désespoir il s'abandonna, quand elle fut obligée de partir pour Pise avec le marquis votre frère ! Inconsolable, il se retira du monde et je n'entendis plus parler de lui. Trois ans se passèrent ; que d'événements dans ces trois années! les affaires publiques avaient marché du même train que votre fortune ; c'est-à-dire que la France était au bord d'un abîme et que vous étiez ruiné. Un malin Corelli reparut chez moi. Vous y étiez ; vous le voyez encore. Il était pâle, en pleurs, tout tremblant. Il tenait à la main une lettre qu'il venait de recevoir de son élève chérie. Lue à travers ses larmes, la lettre nous apprit deux catastrophes. La première, c'était la mort de votre frère; la seconde, l'accusation portée contre la marquise, qui, revenue en France pour y retrouver sa fille, avait été arrêtée comme éinigr'ée et traînée dans les prisons de Marseille. Alarmée, et vous croyant absent de Paris, elle avait écrit à son ancien maître de musique pour lui demander conseil et secours. Elle ne pouvait s'adresser a un plus fidèle ami. « Mon cher Mon- « sieur, ma chère dame, nous disait-il en sanglo- « tant, comment la sauver? comment la sau- « ver?.. «Tous lui promîtes de vous en occuper sur-le-champ ; mais au fond du cœur, vous aviez déjà résolu d'abandonner la marquise à sa destinée; la mort de la veuve de votre frère ne laissait plus qu'une jeune fille condamnée alors par tous les médecins, entre une fortune de deux millions al vous.

DAUBRAY

Ne rejetez pas ^ur moi l'mi'amie de ce calcul, vous qui avez été la première à me les présenter. D'ailleurs, ma nièce vivra... Oui, elle vivra, grâce à moi, je puis le dire, grâce à moi, qui lui ai caché la n.ort de sa mère, quand il suffisait de cette nouvelle pour lui donner le dernier coup.

LA COMTESSE

C'est une bonne action que vous avez faite là, d'Aubray ; mais en ce moment, il ne s'agit pas de vos bonnes actions. Revenons à votre bcUe-sœur. Vous vous rappelez que nous regardâmes sa lettre comme non avenue, et que, les bras croisés, nous attendîmes les événements. Corelli cependant agissait; il avait tant de relations et les employa si bien, que Robespierre, clément ce jour-là, consentit à recommander la marquise au représentant du peuple en mission à Marseille, et lui écri- ^ it à cet effet une lettre que, pour plus de sûreté, îe maître de musique se chargea de liji porter.

I d' AUBRAY.

Achevez, hâtez-vous d'achever, Madame; vous paraissez prendre plaisir à remuer ces souvenirs terribles, et vous voyez ce que je souffre à vous écouter. Voyons, dites-moi bien vite qu'instruits du prochain départ de Corelli, poussés à bout, l'enfer nous inspira l'idée de lui faire arracher ce papier par un misérable appelé Didier, autrefois votre domestique. Dites que dans une commune voisine de Paris, l'inoffensif musicien, signalé d'avance comme accapareur et contre-révolutionnaire fut tiréhorsdesa voiture et mis soudainement en pièces par la foule ameutée; ajoutez enfin que la lettre de Robespierre ayant été supprimée dans ce tumulte, la marquise d'Aubray fut exécutée. Mais quand vous aurez dit tout cela. Madame, que m'aurez-vous remis sous les yeux? deux crimes où je vous ai pour complice.

LA COMTESSE, Vivement.

Monsieur le baron...

d' AUBRAY.

Abrégeons un entretien qui, vous le voyez, peut vous devenir aussi pénible qu'à moi-même; vous m'avez assuré que vous aviez été amenée ici par le désir de me rendre un service. Quel est ce service, Madame ?

LA COMTESSE

Le voici : l'assassin de Corelli, Didier...

d'aubkay.

Est mort à Aix, il y a trois mois. J'en ai la certitude.

LA COMTESSE

Et avez-vous appris qu'avant de mourir, il a écrit une confession dans laquelle sont consignés l'aveu et les preuves de son crime et le nom du personnage qui l'y a poussé?

d'aubbav.

C'est impossible.

LA COMTKSSE.

Cela est.

d'aubuay.

Qui vous l'a dit?

Didier lui-même, la veille de sa mort.

d'aubray.

Vous étiez donc à Aix?

LA COMTESSE

l'avais été l'y chercher.

d'aubray.

Mais il vous accuse s'il m'accuse; il ne peut me dénoncer sans vous perdre.

LA COMTESSE

Détrompez-vous.

d'aubray.

Allons, vous voulez m'effrayer.

LA COMTESSE

Regardez-moi. Ai-je l'air de mentir?

d'aubray.

Oh! malheur! Et cette déclaration est en votre pouvoir?

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