LA MARQUISE, VALENTINE
VALENTINE
Qui donc est là?
LA MARQUISE
Elle parle !
Madame.
LA MARQUISE
Cachons mes larmes... {Elle se lève.) Mademoiselle^ pardon si... ah! qu'elle est belle!
VALENTINE
A qui ai-je l'honneur de parler? •
LA MARQUISE
Ce sont les yeux de son père.
VALE.NTI.NE.
Mais je ne me trompe pas. Madame ; c'est vous que j'ai vue chez le bon docteur Lagrange ; vous étiez dans la voiture qui a versé en arrivant daiii le village?
LA MARQUISE
Oui, Mademoiselle.
VALENTINE
Le docteur m'avait bien dit que votre indisposition n'aurait pas de suite.
LA MARQUISE
En entrant ici, je n'ai trouvé personne pour m'annoncer. Il m'est venu l'idée de me mettre dU clavecin et de jouer quelques mesures pour qu'on fût averti de ma présence. Je vous ai dérang«}3 peutrêtre.
VALENTINE
Non, je crois bien que je dormais un peu ; mais on a toute la nuit pour dormir, et mon réveil a été fort agréable.
LA MARQUISE
Je vous rapporte votre flacon.
VALENTINE
Pourquoi refuser une bagatelle qui a pu vous être utile un moment ?
LA MARQUISE
Eh bien! je l'accepte; mais au moins fallait- il venir vous remercier.
VALENTINE
Ce n'est point pour si peu de chose que vous avez interrompu votre roule?
LA MARQUISE
Aubray était le but de mon voyage.
VALENTINE
Vraiment! Et qui venez-vous y voir?
LA MARQUISE
D'abord, vous.
VALENTINE
Moi ! moi !
L\ MARQUISE, À part.
Elle pâlit.
VALENTINE
C'est moi que vous \enez voir!., et dans qm-j dessein? De qui avez-vous à me parler ? Qui èiesvous? Au nom du ciel, qui étes-vous?
LA MARQUISE
Une étrangère dont le nom même vous est inconnu ; mais promettez-moi d'avoir delà raison, du calme, et je vous parlerai de votre mère.
VALENTINE
De ma mère ! Vous la connaissez?
LA MARQUISE
Oui.
VALENTINE
Vous venez de sa part
LA MARQUISE
Oui.
VALENTINE
Pour m'annoncer son retour?
LA MARQUISE
Oui.
VALENTINE
0 mon Dieu! ma mère va revenir! {Elle s'assied soutenue par la marquise.)
LA MARQUISE
Elle se trouve mal, du secours!
LA MARQUISE D'AUBRAY
VALliNTlNE.
Non, demeurez, ce n'est rien. Comment recevoir sans émotion une nouvelle qui était le rêve de ma viet* Ma mère va revenir. Ah! j'étais bien sûre que je la reverrais: Vous qui me la rendez, merci, mon Dieu, merci. Eh bien ! vous me quittez.
LA MARQUISE
Il le faut bien.
VALENTINE
Pourquoi .f*
LA MARQUISE
Vous êtes trop agitée pour que cet entretien continue.
VALENTINE
Eh! croyez-vous que je vous laisse partir?... Voyons^ je me calme... Où avez-vous quitté ma mère?
LA MARQUISE
A Marseille.
VALENTINE
Quand ?
LA MARQUISE
Il y a huit jours.
Qui l'a empêchée de vous accompagner?
LA MARQUISK.
Des atraîres qu'il fallait terminer.
VALENTINE
Quelles affaires ?
LA MARQUISE
Elle arrivait d'Amérique, où elle a passé cinq ans.
VALENTINE
Elle était en Amérique? je m'en doutais. Et qui l'y a retenue si longtemps?
LA MARQUISE
Les révolutions de France ; les révolutions de Saint-Domingue; la misère...
VALENTINE
La misère!..
LA MARQUISE
Elle est heureuse maintenant, consolez-vous.
VALENTINE
Quoi, ma mère a pu connaître la misère, tandis que-moi^ je vivais dans luxe! Et quel heureux concours de circonstances lui a enfin permis de revenir en France ?
LA MARQUISE
Elle a amassé lentement, bien lentement, en donnant des leçons de musique^ la somme qu'il lui fallait pour payer son passage. Cette somme acquise et les préliminaires de la paix avec l'Angleterre ayant rendu la mer libre, elle est partie pour Marseille, ou je l'avais connue dès le premier séjour (jucUe y a fait, quand, revenant d'Italie, après la mort de son mari^ elle fut jetée dans les prisons du tribunal révolutionnaire. J'étais prête à rSuCurner dans l'est de la France, où je suis née.
« Mon amie, me dit-elle, je suis obligée de rester « quelques jours à Marseille. Puisque vous allez « en Lorraine, rendez-moi le service de vous ar- « rôler à Aubray, où est ma fille. Voyez-la et • annoncez-lui mon prochain letour; elle est « d'une santé délicate, je suisbien aise que vous « la prépariez à la joie qui l'attend. Ma chère « Valentine! j'ai bien souffert depuis dix ans que « je suis exilée ; mais le bonheur de le revoir me « fera tout oublier! » C'est ainsi que m'a parlé votre mère, et comme je parlais : « Une dernière « recommandation, m'a-t-elle dit, embrassez-la « pour moi ! » {£lle lui tend les bras, Valentine s'y jette.)
VALENTINE
Ah ! de tout mon cœur !
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