SCÈNE IX
JEANNE, puis DEHORN.
JEANNE, seule un instant.
Quoi! pendant mon absence^ il venait tous les jours !
Et moi, je l'accusais!
{Elle lit dans la lettre quelle tient ouverte.)
« Jeanne, mes seuls amours ' < {Parlé.)
Ces mots si doux, c'est lui qui vient de les écrire î
{Elle lit.)
« Je suis bien malheureux ! >
(Parlé.)
Oh: que je viens-je de lire?
Malheureux!
{Elle lit.)
«Tum'asfui!.. tu ne m'aimais donc pas?.
{Parle.)
Ne pas l'aimer!..
{Elle prête l'oreille.)
l'ontû.,,lo ;^ „., :,
LA RUE QUINCAMPOIX
Vous permellez oncor, mon Dieu, que le voie!..
On approche... oh! c'est lui!.. L'on ne meurt pas de joie!
UEHORN, entrant vivi'inent par la droite du public. Jeanne!
JEANNE
Vous m'aimiez donc, Antoine?
» DEHORN.
t Elle en doutait !
JEANNE
•Et moi qui l'avais fui quand il me regrettait! •Moi qui cachais mes pleurs, et, dans ma solitude, 'N'avais pas deviné sa longue inquiétude! Le laisser ici seul, soutîrant, et malheureux, ^Pendant un mois entier !.. Tout un mois!., c'est affreux! •Me pardonnerez-vous?
1 Je te vois, et j'oublie.
1 JEANNE
'^on Dieu, quelle était donc cette aveugle folie? ï*ourquoi le nommaioni-ils comte, prince!.. Lui?., non! ,11 est là, devant moi, fidèle, simple, et bon^ lAimant comme autrefois, et plus aimé peut-(^tre ! Non, non, si loin de moi Dieu ne l'eût pas fait naître, 'ils mentaient!., n'est-ce pas qu'ils vous calomniaient?
i DEHORN.
pu'importe?
JEANNE, redevenant inquiète, ' Ah! répondez!
I DEHORN.
Ces titres t'effrayaient?
Pourquoi, Jeanne?
1^ JEANNE, reculant.
! Est-il vrai? serait-il bien possible?
f DEHOKN.
|Ne vois que mon amour.
'■ JEANNE
Cet obstacle invincible, m était donc réel?., ah! prince, fuyez-moi! ['Fuyez!., tout nous sépare!
[• DEHORN.
i A toi! toujours à toi !
Jeanne, tu ne sais pas jusqu'où va ta puissance, ;Et quels malheurs pour moi sont nés de ton absence ! l|Si parfois la raison daigne me conseiller, ijC'est que ta douce voix vient de la réveiller ! iOh! que j'entende encore l'angélique parole iQui sait rendre l'espoir aux cœurs qu'elle console! IQue ton regard céleste, abaissé sur le mien, 'Wéclaire et me ranime !.. il me fait tant de bien !
' JEANNE
Et que puis-je pour vous, prince, moi, faible femme ?
J DEHORN.
I Tu songes à mon titre, et moi je vois ton âme!
iDe ce litre, d'ailleurs, pourquoi t'effraierais-tu? Au cbàleau de mon père on aimait la vertu. Comme, dans sa maison, Jeanne l'honore et l'aime; La vertu véritable en tous lieux est la même.
1 JEANNE, 0 part, s' attendrissant.
: Uh ! oui^ son cœur est bon !
I DEHORN.
Mais je vins à Paris !
Tu ne soupçonnes pas de quel vertige est pris
Le jeune homme emporté dans cette arène ardente
Où l'aiguillon s'attache à sa fougue imprudente ;
Dans ce monde, où le piège échappe sous les fleurs;
Où la vanité rit pour cacher les douleurs!
Non, tu ne peux savoir ce que c'est que de vivre
Au sein de ces plaisirs, dont le nom seul enivre ;
De façonner son âme aux besoins fastueux.
Et de sentir alors les instincts vertueux,
Les nobles sentiments, les honnêtes pensées,
Par mille passions dans le cœur remplacées,
Se détacher de nous, comme de vieux amis
Dont les soins bienfaisants et les sages avis
N'ont pu nous retenir au penchant d'un abîme.
Partent l'un après l'autre en pleurant la victime.
Oh ! pardonne !.. je vois ta muette stupeur,
Tu ne me comprends pas, Jeanne, et je te fais peur!
JEANNE
Antoine, avais-je donc besoin de vous entendre ? Ne nous suffit-il pas d'aimer pour tout comprendre !
DEHORN.
Lorsque j'ai tant souffert, me repousserez-vous ?
JEANNE
Quoi, souffrir! vous, Antoine?..
DEHORN.
En fuyant loin de nous, Jeanne m'a livré seul, sans appui, sans défense. Aux périls que naguère écartait sa présence! Dieu, qui vous refusa la richesse, a, du moins, A votre humble fortune assorti vos besoins; L'aspect de cette vie, et si simple, et si pure. Des désirs insensés apaisait le murmure. J'adorais la vertu, si belle sous vos traits!.. Mais vous partez!., je veux combattre mes regrets!.. Ce que j'ai fait alors, oserais-je le dire?
Je crains de deviner.
DEHORN.
Savez-vous quel délire Bouleverse la têle, et le cœur^ et les sens, Devant ces tapis verts, pièges éblouissants. Où l'or roule et s'entasse, où le hasard préside, Où de notre avenir un seul moment décide ? C'est un trouble, une fièvre, à perdre la raison ! •
JEANNE
Eh quoi ! tant de tourments pour un peu d'or?..
UEHORN.
Ohl non!
11 est pour le joueur, même le plus avide; D'autres émotions qu'un intérêt cupide ! Il jette à la fortune un dédaigneux défi ; Souvent, pour la dompter, son audace a suffi ! C'est le hardi pilole à la mer orageuse Livrant, avec ses jou'-s, sa nef aventureuse ! Comme un amant aimé, comme un soldat vainqueur. Sous l'orgueil du triomphe il sent bondir son cœur! Pour le joueur heureux, Jeanne, l'on peut m'en croire, L'or n'est pas seulement de l'or, c'est la victoire ! Mais vous ne pouvez pas concevoir tout cela, Ange, qui, dans ce monde où Dieu vous exila, Avant de remonter vers les célestes hôtes,