SCENE IV
BLANÇAY, DEHORN.
{Au moment où Jeanne a refermé la porte de sa chambre, celle du fond s'ouvre doucement, Blancaij passe, d'abord la tête et regarde à l'intérieur, puis il entre ; il tient à la main une lanterne sourde.)
BLANÇAY, faisant un pas en avant avec précaution Très bien ! Plus d'embarras, et plus d'inijuiélude, Nous arrivons enfin !
{Il regarde auteur de lui avec sa lanterne. Complète solitude !
C'est parfait !
{Il va à la porte du fond et s'adresse au dehors. Par ici!.. N'allez pas vous tromper!..
DEHORN, entrant.
Gomment diable as-tu fait pour entrer sans frapper
BLANÇAV.
Pardieu, vous voyez bien que c'était inutile ! C'est plus simple, d'ailleurs, et partant plus facile.
DRHORN, étonné.
Ah !.. Mais où sommes-nous? quel singulier chemin On dirait, à te voir ta lanterne à la main. Que nous allons cherchant quelque bonne fortune? BLANÇAY, souriant et déposant sa lanterne sur
meuble.
Mais j'espère, en effet, cher comte, en trouver une.
DEHORN.
Bah!
De celles du moins qui me plaisent, a moi,
DEHORN.
Tout cela me paraît bien étrange !
BLANÇAY.
Pourquoi ?
DEHORN.
Et qui sont ces manants, aux tournures bizarres, Que tu m'as présentés?
BLANÇAY. i
Ce sont des amis rares.
Car sur leur dévouement on peut compter.
DEHORN.
V^raitnen Mais qu'ai-je à faire, moi, de ce beau dévouement ?
BLANÇAY.
Eh! mon Dieu, que sait-on ? Le lion de la fable Fut heureux de trouver certain rat charitable.
DEHORN.
Si par les dons du cœur ils se font estimer. Leurs visages, au moins, n'ont pas l'art de charmer ; Je ne sais quel reflet de potence décore Ces faces de pendus !
BLANÇAY, souriant.
De pendus?.. Pas encore î DEHORN, étonné.
Ah ! cela viendra donc ?
Qui pourrait dire non ?
Les temps sont durs !
DEHORN.
Pourquoi leur apprendre mon nor
BLANÇAY.
C'est que ce nom, cher comte, est très bon à connat
DEHORN.
C'était fortinutiie.
BLANÇAY.
Oh ! oui, pour vous, peut-être ?
LA RUE QUINCAMPOTX,
'our moi, c'est rlifiéreni.
DEIIORX.
.le ne le comprends pn?.
RLANCAV.
'atience !
DEHORN.
Ces gens semblaient suivre nos pas ?
BLANÇAY.
)ui.
M'exp!iqiieras-tu, Blançay, tous ces mystères?
BLANÇAY.
e crains pendant la nuit les quartiers solitaires.
DEHORN,
lais l'homme que je viens chercher dans sa maison, 'araîlra-l-il enfin ? Le verrai-je ?
BLANCAV.
A quoi bon ?
DEHORN, dont la surpri^te auf/mente.
leia?
BLANÇAY.
Si l'argent est-là, de l'homme on n'a que faire, l'est à l'argent surtout que nous avons affaire.
DEHORN, avec effroi.
ilançay !
BLANÇAY , très calme, i Comte ?
I DEHORN.
] .l'ai peur d'avoir bien entendu !
l BLANÇAY.
le temps est précieux, et j en ai trop perdu ; \ fdul ressusciter votre bourse défunte, j DEHORN, très ému.
Vais par un emprunt?
), BLANÇAY.
»'/ va au secrétaire et l'ouvre avec son poignard.)
, DKHuuN, allant à lui avec effroi.
I Que failes-tu là?
BLANÇAY.
;' .l'emprunte.
Vfliorn lui arrache le poignard et le jette vers la
droite du public.)
'.^ DEHORN.
-n vol!.. Un vol!., mais non!.. Dis-moi donc que c' es
^ BLANÇAY. [faux!
ijjion Dieu, je ne veux pas dispuLer sur les mots, f est tard !... Désignez, nommez à votre guise
II ne grande, hardie, et féconde entreprise, j'ais agissons d'abord, nous causerons après. / DEHORN, le retenant.
i\ vous avez pensé que je le souffrirais?
ij ue mon courroux, muet sur le bord d'un abîme?
!|l|e se jetterait pas entre vous et le crime ?
|J BLANÇAY, toujours très calme.
î-àh'p le pense encor,
:p. vous tuerais plulûL!
DEHORN.
Pardieu, vous vous trompez !
BLANÇAY.
A AOlre aise !... Frappez !
Mais l'rappez juste au moins! Que votre main soit sûre* (Jomle!... Vous r'ou\ rirez peut-être la blessure Que je reçus naguère on défendant vos jours !
DEHORN, reculant épouvanté.
Ah !...
BLANÇAY.
Pourquoi tout ce bruit et tous ces vains discours ? Des scrupules!... Vraiment, la chose est singulière ! Jetez, monsieur le comte, un regard en arrière, Et voyez donc, avant de vous fàciier ainsi, S'il vous reste un espoir autre que celui-ci ! DEHORN, s'élançant vers la porte.
Grand Dieu !... Fuyons !...
BLANÇAY, se plaçant devant lui et l'arrêtant.
Pardon '... On veille à cette porte.
Pour que, sans mon congé, nul n'entre, ni ne sorte
DEHORN.
Serait 41 possible ?
'^'' '^^ BLANÇAY.
Oui, car l'instant est venu Où votre sort enfin vous doit être connu ! Noble seigneur, doté d'une bourse assez mince. Vous avez prétendu tenir état de prince ? Sur la mer orageuse, où vous étiez lancé, Aveuglé par l'orgueil, par les plaisirs poussé. Au souffle du hasard vous livriez vos voiles. Et vous n'avez pas vu s'obscurcir les étoiles ! Mais la tempête éclate, et l'imprudent esquif Vient s'engloutir, brisé contre un dernier récif ! De vos jours écoulés n'est-ce pointrlà l'image? Quel sera l'avenir après un tel naufrage ? Monsieur Dehorn va voir s'unissant contre lui A ses dupes d'hier ses dupes d'aujourd'hui.
DEHORN, avec colère.
Des dupes!..
BLANÇAY.
Maintenant je parle sans figure !
Actions et billets, bons de toute nature, Vous avez acheté, sans argent !.. Qui paiera? Puis, plus lard, vous avez vendu ! Qui livrera ? Les lois ont des rigueurs pour ces sortes d'affaires ; Et si vous écoutez des scrupules vulgaires. Si votre effroi recule au milieu du chemin. Quel titre à votre nom Paris joint-il demain?
DEHORN.
Oh ! ... C'est vrai !... malheureux 1... où nie cacher? où
BLANÇAY. [Suis-jo?
Est-ce en touchant au port qu'on recule et s'afflige ? Si l'instant n'était pas, et surtout la maison, Etrangement choisi pour vous faire un sermon, Prince, savez-vous bien ce qu'on ponrrait vous dire ? Des folles passions vous subissiez l'empire ; Le bonheur insensé d'éblouir tous les yeux. L'amour d'un vain éclat, les désirs orgueilleux. Le besoin d'éveiller et d'irriter l'envie, Ont tracé votre route et vous l'avez suivie ! Par la soif des plaisirs on commence ici-bas. Mais la ponte est rapide, on ne s'arrête pas ! Notre vie a doux parts, et Vwici la seconde !