‹ Magasin théâtralChapitre 3 sur 1475 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

CHARLOTTE, LOUISE MAUCLAÎR.

Au moment où Chartotte a levé le tapi';, Louise Mauclair a paru à la porte, elle a vu la lettre, et tandis que Charlotte, dans sa crainte de céder à la lentation, s'est éloignée de la table, elle s'en est a|>prochée, a pris la lettre et l'a décachetée.

LOUISE, lisant tout haut. « Chère Charlotte! M

CHARLOTTE, sc retournant. Grand Dieu!

Louise, que fais-tu?... Tu as décacheté cette lettre!

LOUISE. Eh bien, sans doute, je l'ai décachetée.

CHARLOTTE. Et moi qui ne voulais pas la lire!... 31oi qui ne voulais pas n^r^niH savoir ce qu'elle couteuaif. ..

LcwiSE. Eh bien, n'écoule pas... jt lirai pour moi .. [Lisant.) : « ClièrH Charloite...

CHARLOTTE. 0 mou Dieu ! il croira qiic c'est moi qui l'ai ouverte !

LOUISE. Eh bien, le beau malheur! Mais où veux-tu donc en venir, mais qu'espèrestu donc, en repoussant comme cela la fortune qui vient à toi?... Comment il est jeune; comment il est noble; comment il est beau; comment il est riche, comment il est amoureux, et tu ne veux pas lire ses lettres?

CHARLOTTE. Mais tu sais donc de qui il est question?

^ LOLISE. Oh ! comme je n'ai pas remarqué, n'est-ce pas, qu'aux dernières représentations à'Esther il n'avait des yeux que pour toi?

CHARLOTTE. Alors, tu Ciois qtic le vicomte de Saint-Hérem. ..

LOUISE. Est aiTioureiix fou de mademoiselle Charlolte de Merlan ; voilà ce que je crois.

LOUISE. Comme n'a pas cessé une pendant tout le teri; sièiie... tu r.ompiHii

CHARLOTTE. Et \w quoi fondcs-tu cette cro\ance?

le l'ai dit, sur ce qu'il conde de te regarder (jue tu es restée en moi qui n'avais pas 1 hoiineiu' de représL'IhM- comme toi Esther, mais (j!ii faisais pureillent et simplenu-nt un garde du roi Assuériis^ p; isonuage parfaitement uiuet, et qui n'a pas à s'occuper d'autre cîîose (jue de tenir sa I allehatdedela manière la plu^ formidable possible, j'ai eu le temps de regarder tout cela; et je me suis dit, à partuïoi : Merci, monsieur le vicomte, soyez le bienvenu!

CHARLOTTE. Que veux-îu dire ? je ne te comprends pas, moi !

LOUISE. Mais tu sais bien ce qui est convenu en ire nais.

CHARLOTTE Ah! oui, tcs lêvcs.

LOUISE. Mes rêves? Allons donc!... Laisseloi con^ellk'r par moi, et mes rêves deviendront de belles et bonnes réalités.

CHARLOTTE. Et si, au lieu de nous préparer cet avenir brillant que tu espères, tes conseils allaient nous perdre?

LOUISE. iMais que veux-tu qui nous arrive de pis que de rester ici, mun Dieu ! Faut-il que je te répète pour la vingtième fois ce qui nous attend : Toi, avec un nom, et sans fortune; moi, sans fortune et sans nom. A toi, on te pendra au cou un beau ruban bleu avec une croix au bout, et l'on te fera clianoiuesse ! C'est très -amusant d'être chaudiiiesse, tu verras... Moi, on me fera sous-maîtresse, comme l'était ma pauvre mère, ce qui est bien plus amusant encore. Tandis que , si lu veux bien consentir à te laisser aimer de ce jeune homme qui t'adore , il t'éj)ousG , te fait vicomtesse , il te donne cent mille écus de rente, des chevaux, un hôtel, tes entrées à la cour; tu me prends avec toi, tu me produis... Je fais une passion à mon tour... et j'épouse...

CHARLOTTE. Vovous, qui épouses-tu, toi?

LOUISE. J'épouse un beau seigneur sans fortune, ou un fermier général laid; mais riciie à millions! Après cela, tu comprends, si la fortune et la beauté se trouvent ensemble, j'en prendrai mou parti... Ce que j'en dis, c'est seulement pour ne pas demander au ciel trop de choses à la fois.

CHARLOTTE. Tu es folle, ma pauvre Louise.

LOUISE. Folle!.... Écoute. (Lisant.) « Chère Charlotte, je n'ai pas besoin de vous » dire que je vous aime, vous le savez. «Oui, tu lésais. « Mais ce que vous ne savez pas, » c'est que je donnerais la moitié de ma vie ') pour passer l 'au ire avec vous. » La moitié ilù. sa vie, entends-tu cela? « Sans doute d*'

LES DEMûjSËLi.ii,S DE SAINT-CrU.

» grands obstacles peuvent s'opposer à notre » union ; mais ces obstacles, je les surmon- » lerai, » Il les surmontera ; c'est écrit. « Daignez seulement ne pas me regarder » a%ec irop de rigueur, et je me ciiaige de a tout. » Il se charge de tout !.... Eh bien! conune c'est commode cela, hein?... « Si » vous ne vouiez pas me désespérer tout h » fait, venez donc ce soir de sept à huit I) heures, dans la même salle où vous avez » trouvé cette lettre ; j'ai des moyens de m'y » reniire que personne ne connaît et qui ne » peuvent vous comprometîre. Sif^iié, Roger, » vicomte de Saint-Hérem. » Ah ! si l'on m'écrivait une pareille lettre, à moi!...

CHARLOTTE i^lais lu ne sais pas ce qu'on m'a (lit du vicomte, Louise... on m'a dit que c'était un mauvais sujet à qui les promesses ne coûtaient rien, et qui avait déjà perdu plusieurs pauvres filles qui avaient cru à son amour.

LOUISE. Bah ! bah ! bah ! on dit ces choseslà de tous les hommes, et c'est beaucoup s'il y en a les trois quarts qui le méritent.

CHARLOTTE. Mais si Roger faisait pariic de ceux-là? s'il n'était pas sincère?

LOUISE. Il faudrait le forcer de l'être.

CHARLOTTE. Si c'était une intrigue qu'il désirât entamer, et non un mariage qu'il voulût accomplir?

LOUISE. L'ne fois l'intrigue entamée, je me charge du mariage, moi!

CHARLOTTE. Comment feras-tu?

LOUISE J'ai prévu Je cas, et j'ai là un petit projet!...

CHARLOTTE. Non, vois-tu, Louise, i! VHut mieux recacheter cette lettre, la remettre à la même place, et lorsqu'il reviendra, il croira que je ne l'ai pas lue.

LOUISE. Kcoute...

CI1ARL0TTI-. Du bruit!...

LOULSE. On vient de ce côté.

CHARLOTTE. C'est lui... je me sauve!...

LOUISE. Comment, tu le sauves?

CHARLOTTE. Oui; si je restais, si je le voyais, si je lui parlais, il lirnit trop facilement dans mes yeux ce qui se passe dans mon cœur... Reste, toi, dis-lui que je n'ai pas voulu lire sa lettre. .. dis-lui que je ne l'aime pas... dis-lui qu'il est inutile qu'il conserve aucun espoir.

LOUISE. Très-bien! as-tu encore autre chose à lui dire?...

CHARLOTTE. Dis-lui... Adicu , le vollà !

Elle se sauve.

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