SCÈNE III
DOMINGO, GINÈS, puis oo^ JUAN et RAPH.AKL.
DOMINGO, à voix bas^e.
Venez, venez, seigneur don Juan, il est passe chez lui.
DON JUAS.
Par tous les démons de l'enfer! puisqu'il egt de letour, j'arrive trop tard.
GlNÈS Trop lard.
DOMI^GO
Il jure comme un mécréanL
DON JUAN
Comme un tlévot, mon pieux ami; vous ne vous gênez guère, vous autres, sur les sept péchés capitaux.
nO.MlNGCJ.
Mais nous nous l'rpcntons ; si les dévots ne [léchaient pas, il y auiail une vertu de moins sur la terre.
DON JIJAN.
Tais-loî, serpent. (Courant à la porte de sa chambre.) Raphaël , Raphaël, c'est moi.
llAPUAEL , ouvrant la porte.
Arrivez donc, excellence! sans une nise de guerre la place était prise. Nous avons parlementé à travers la porte, et je ne me nui» tiré d'affaire qu'en me donnant pour vous, et en disant que je priai?. Mais, jour de Dieu ! la sur percherif répugne à un vieux soldat.
DOIS JUAN D'AUTHICHE
DOS JUAN
Que ne ressembles - tu à Dominj^o! c'est uii métier qui ne lui coûte pas , et qui lui rapporte. (Tirant sa bourse.) Tiens, Ginès, prends poni ta disciélion; et toi, Doniinjjo, pour tes mensonges. Honnêtes fripons, vous vous faites p;iyei de deux côtés vos bons et loyau\ services.
DOMINGO
Que voulez- vous, excellence? Dieu nous a donné deux mains, et nous nous en servons pour voire bien.
Gisfes.
Pour notre bien.
DO» JD.*S.
C'est la première fois qu'il ait cJinnoe' quelque ciiose en re'péianî. Allons, sortez. (Secouant sa bourse vide.) Voilà Cependant où .«'en va tout l'argent que la chnritc- de mon père me donne pour le rachat des captifs !
ll.^PHAEL, DON JUAN.
RAPH\EL.
-Don Quexada peut se vanter d'être bien servi, et votre salul est en boiuies mains; mais, mon cher enfant, car je ne |Htis m'empêcher de vous nomnier ainsi, moi <|ni vous ai vu si jeune, vous ni'avicz promis de rentrer plus lot.
DON Jl'A>.
Eh ! comment trouver la force de me séparer d'elle? Ce qui m'étonne, moi, ce n'est pas de l'avoir quittée si tard, mais c'est d'avoir pu la quitter, et si tu ne me comprends pas, vieux Raphaël, tant pis pour toi, c'est que lu n'as jamais aimé.
R.APtIAKL.
Pardon , seigneur don .luan, j'ai aimé. no> JOAM.
 ta façon.
Rxi'nAF.i..
S'il y en a deux , c'était la bonne : mais je ne in;i sonvi<'ns pas que l'amour m'ait fait manquer un tour tie garde, pas même après la baïadle de Pavie, quand nous faisions ratte sur les Milanaises; et cependaiii je vous jure qu'a noire départ, les innocentes lilles de ce pays-là ne pouvaient pas dire coinnie notre royal prisonnier : Tout est perdu, fors rhonncur!
DON JUAS.
Ah ! tu cites le mot d'un homme dr.iit je raffole, moins encore pour .ses qualités que pour ses défauts. Il aimait, celui-là !
RAPHAËL
Et il .se ballait comme un lion, capo di l)io.
DON iVMI.
[M le sou\i< lis lie liin ilalieii.
RAPHAËL
Je sais jurer dans toutes les I.mgues; c'est une j;ran«le ressource à l'élrangcr.
UO.> Jl'AW.
Et tu ne t'en acquittes pas avec moins à'é nergie dans ta langue maternelle : témoin I* jour où le voile de fhjna Elorinde vint à s'écarter pour la preiriière fois à fa promenade, ef nous d<-eouvrit le pins adorable visage doni puisse s'enorgueillir une beauté d'Ai>(lalousie.
RAPHAËL
Mort de ma vie ! je vous avais bien dit qa'eik? en était. Ces Andalouses ont des yeux qui voie» percent de part en part.
DON JDAS.
Les siens, Raphaël, ils vous péiiètrent jusqu'au fond de l'ame; ils vous enivrent; ii» vous rendraient fou d'amour et de volupté.
RAPIIAKL.
Allez, allez! j'en disais autant à votre âge; mais où vous mènera cette belle intrigue?
DON JIJAN.
Une intrigue ! tu o.ses nommer une intriguf l'amour le plus ardent, mais aussi le plirs pui qui ait l'ait battre le cœnr d'un Espagnol. Quelle auV-e preuve veux-tu de cette pas.sion que le rôle même où sa violence m'a fait de.scendre? crois-ta que l'hvpoorisie répugne moins à la fierté d'un fils de bonne maison qu'à la franchise d'un vieuj soldat? Cependant, pour tromper la vigilance lie mon père, j'ai cédé aux mauvais conseils de ce Domin.go.
RAPHAËL
Parlez - moi d'im saint pour vous mener à| mal !
nON JLAN.
J'ai acheté les scrupules de sa conscience et le dévouement imbécile de Ginès. Je me suis affublé des dehors d'une vocation que je n'ai pas. J'ai caché sous tout cet attirail mystique dont j'ai tjorreur...
RAPHAËL
Vos courses nocturnes, la guitare à la main.
DON JfAN.
Mes promenades solitaires sous sa jalousie.
RAPHAËL
Vos éternelles stations au pied du gratid piliti de l'église...
DON JWAN,
! Où je lui présentais l'eau bénite. Mais con-
j viens que jamais plus jolis doigts de fenune n'ont ! ùté leurs gants poui toucher ceux...
RAPHAËL
D'un cavalier phts parfait.
DON JUAN
Plus amoureux, mon vieil ami, plus amoureux! aussi tant de consiance l'a touchée; à son retour de Madrid, où dans mon désespoir
i'ai failli la suivre, elle n'a pu refuser de m'ad- •' , .. w^i • IV.: . „!..„ :'..: o .;
mettre chez elle. Plus je l'ai vue et plus j'ai senti que je ne pouvais me passer de la voir. Ah! Raphaël, c'est qu'elle est unique dans le monde.
Soit quelle parle ou qu'elle .se (aise, elle a une manière de porter sa tête , de marcher , de s'asseoir, qui n'appartient qti'à elle seule.
RAPHAËL
La femme qu'on aime fait-elle rien comme une
aulrc?
DOS JIUS.
Non, la passion ne m'aveugle pas. Je te dis qu'il y a en elle quelque chose d'étranjje, je ne sais quoi d'oriental qui s'empare de mon imagination , qui me maîtrise et m'enchaîne à ses pieds pour la vie. Raphaël, il faut ((u'elle soit à moi.
nAPHAEI..
Qui s'y oppose? à la bonne heure; finissez qne fois comme je commençais toujours.
DON }V\y , avec dignité.
I''.llc sera ma femme : vous nous faites injure à tous deu.x.
BAPHAEL , a part.
li a souvent un re>;ard qui m'impose.
DO» JUAN
Et, puisqu'elle y consent, demain je suis heureux.
RAPHAËL
Demain ! mais considérez les obstacles...
DUN JUAM.
J'aime les obstacles-
RAPHAËL
Charmant, charmant! comme moi à son âge!
DOS IVkV.
D'ailleurs un mariajje secret n'en offre aucun. Au pis aller, si mon père le dècouvie et me déshérite, j'ai mon épée dont lu m'as appris à me servir. C'est assez pour soutenir un nom qu'on ne peut pas m'oler , et pour me créer une fortune que je n'aurai plus. Mon bras a déjà fait son devoir, cette nuit, sur je ne sais quelles gens que j'ai rencontrés autour de ta maison de dona Florinde, et qui ressemblaient fort à d'honnêtes espions du Saint-Oflice. Je les ai chargés victorieusement à coups de plat d'épée, et le champ d'honneur m'est resté.
RAPHAËL
Malédiction ! prenez-y garde , n'allez pas nous mettre le grand inquisiteur sur les bras.
DON JDAN.
Toi qui ne crains rien , as-tu peur de lui ?
RAPHAËL
J'aimerais mieux avoir affaire au diable.
DOK JUAH.
Parceque tu n'y crois pas.
RAPHAËL
Si fait, j'y crois; mais le diable ne brûle que les morts, et le grand inquisiteur brûle les vivants.
DON JUAR.
C'est une raison. Eh ! que t'a fait cette lettre dont il ne restera que des lambeaux si tu contenues à la froisser de la soxle ?