SCÈNE IV
DAIS VILLE, BOjSNARD.
BONNARD
Tu sauras, mon ami, que ton bonheur m'enchai-te! Je m'en fais une image agréable et touchante; D'un désir tout nouveau je me sens embrasé , J'en rêve... Je t'ai dit qu'on m'avait proposé Une jeune persoruie aimable et fort jolie...
DANVILLE
Et de te marier tu ferais la folie?
BONNARD
Du ton que tu prends là je suis émerveillé ; K'est-ce pas toi , mon cher, qui me l'as conseillé ?
Te marier, Bonnard !
BONNARD
Vois , dans un ministère Supprime-t-on quelqu'un, c'est un célibataire. Les pères de famille ont un titre cloquent, Qai plaide en leur faveur dès qu'un poste est vacant, Les défend dans leur place ; eh bien ! je me marie, Pom' me trouver enfin dans leur catégorie.
DANVILLE
A ton âge!
BONNARD
De grâce, eà-tu moins vieux que moi?
DANVILLE
Oh ! moi, c'est autre chose, entends-tu bien ; mais toi, Je te vois en victime aller au sacrifice ; Tu cours tête baissée au fond du précipice. Quand tu vas t'y jeter, je dois te retenir. Hé! sais-tu , malheureux, sais-tu quel avenir Te punirait un jour d'une telle incartade? Cette idée, à ton âge , est d'un cei-veau malade : Mon Dieu ! qu'un vieux garçon connaît mal son bon-
[lieur!
Fuis d'un nœud inégal le charme suborneur. C'est unir par contrat la raison au déUre, Et l'amour qu'on éprouve au dégoût qu'on inspire. Prendre une jeune femme à .soixante ans passes, Pour mourir de chagrin , vois-tu , c'en est assez.
Il faut rester garçon , il faut que tu me croies , Ou l'abîme t'attend , tu te perds , tu te noies , Tu n'en reviendi'as pas.
BOSNARD.
Ton effroi me confond :
Et que fais-je, après tout? Ce que bien d'autres font, Ce que tu fis toi-même.
DANVILLE
Oli ! moi , c'est autre chose ; Mais toi , songe à quel sort un fol hymen t'expose ! Va, le grand mot lâché, ton bonheur t'aura fui, Tes rêves séduisants s'en iront avec lui. Que devient de tes goûts le flegme sédentaire, Si ta femme , à vingt ans , n'a pas ton caractère ? Elle ne l'aura pas. Tu seras tourmenté, Tu seras le jouet de sa frivolité.
Tu vis dans ton Marais bien choyé, bien tranquille. Et tu suivras ta femme au centre de la ville; Un vieil ami te reste, et ta femme en rira; Tu veux dormir, ta femme au bal te conduira ; Ta femme a ton argent, et sa dépense est folle ; Ta femme a ton secret, et ton secret s'envole. Alors l'humeur, les cris, les pleurs à tous propos, Et les nuits sans sommeil, et les jours sans repos. Voilà , voilà ta femme !
BONSARD.
Ah çà, mais c'est étran^je!
Pourquoi voudrais-tu donc, quand la tienne est un
[ange, Que la mienne, mon ciier, fut un démon? Pourquoi?
BANVILLE
Oh! moi, c'est autre chose, encore un coup; mais Heureux si la traîti'csse, à ton amour ravie, [toi !... D'un chagrin y>1us amer n'empoisonne la vie! Tu verras nialgré toi, du jour au lendemain. Ce volage trésor s'échapper de ta inani. Tu deviendras jaloux, Bonnard, et quel supplice Si tu surprends chez elle un amant, un complice! Enflammé d'un beau feu pour l'honneur de ton nom, Tu te battras...
BONNARD
Du tout.
DANVILLE
Tu te battras.
BONNARD
Eh non !
Tu peuxpourton honneur prendre ainsi fait etcause; Mais je dis, à mon tour, que, n:oi, c'est autre chose. Je ne me battrai pas. M'exposer! un moment! Un duel pour cela ne m'irait nullement. Tu me parles d'un ton qui fait que je balance; Mais ailleurs notre affaire exige ma présence. Je me rends sans tarder chez notre protecteur. J'y cours. Peste! un duel! je suis ton serviteur.