SCENE II
ÉLÉNA , FERNANDO.
FERNANDO
Demeurez !
Le doge suit iiies pas; c'est lui que vous fuirez. Près de vous , Éléna , son neveu doit l'attendre. ÉLÉ.XA.
Vous ne me direz rien que je ne puisse entendre, Fernando, je demeure.
MARlPsO FALIERO. ACTE !.
FERNANDO
Eh quoi! vous détournez ^ os yeux qu'à me revoir j'ai trop tôt condamnés ! Ouils me laissent le soin d'abréger leur supplice. Ouelques jours, et je pars , et je me fais justice ; Fout-il vous le jurer?
ÉLÉNA.
Ce serait vainement :
Lorsqu'on doit le trahir, que m'importe un serment? FERNANDO.
Quel prix d'un an d'absence où j'ai langui loin d'elle!
ÉLÉNA.
Cette absence d'un an devait être éternelle ; Mais j'ai donné l'exemple, et ce n'est plus de moi Qu'un autre peut apprendre à respecter sa foi. FERNANDO.
Ne vous accusez pas , quand je suis seul parjure.
ÉLÉNA.
Quelque reproche amer qui rouvre ma blessure, Pourquoi me l'épargner? Le plus cruel de tous N'est-il pas votre aspect, et me l'épargnez-vous ? Où fuir? comment me vaincre? où trouver du courage Pour comprimer mon cœur, étouffer son langage, Pour me taire en voyant s'asseoir entre nous deux L'oncle par vous trahi , l'époux... Mais je le veux; Je veux forcer mes traits à braver sa présence , A sourire, à tromper, à feindre l'innocence; lis mentiront en vain : si ma voix , si mon front , Si mes yeux sont muets , ces marbres parleront.
Ah ! craignez seulement de vous trahir vous-même ! Vos remords sont les miensprès d'un vieillard qui m'aime. ,Ie me contrains pour lui , que la douleur tuerait , Pour vous , que son trépas au tombeau conduirait. Mais tout à l'heure encor quelle angoisse mortelle Me causait de ses bras l'étreinte paternelle ! Tout mon sang s'arrêtait, quand sa main a pressé Ce cœur qui le chérit et l'a tant offensé ! Scsplcurs brûlaient monfront qui rougissaitde honte.
ÉLÉNA.
Et le tourment qu'il souffre à plaisir il l'affronte , I! le cherche, et pourquoi?
FERNANDO
Pour suspendre un moment , En changeant de douleurs , un plus affreux tourment. Ce n'est pas mon amour , n'en prenez point d'ombrage, l'cstez , ce n'est pas lui qui dompta mon courage, J'en aurais triomphé ! mais c'est ce désespoir Que n'ont pu , dans l'exil , sentir ni concevoir Tous ces heureux bannis de qui l'humeur légère
A fait des étrangers sur la rive étrangère;
C'est ce dégoût d'un sol que voudraient fuir nos pas;
C'est ce vague besoin des lieux où l'on n'est pas,
Ce souvenir qui tue ; oui , cette fièvre lente ,
Qui fait rêver le ciel de la patrie absente;
C'est ce mal du pays dont rien ne peut guérir ,
Dont tous les jours on meurt sans jamais en mourir.
Venise!...
ÉLÉNA.
Hélas !
O bien , qu'aucun bien ne peut rendre ! O patrie ! ô doux nom , que l'exil fait comprendre. Que murmurait ma voix, qu'étouffaient mes sanglots , Quand Venise en fuyant disparut sous les flots! Pardonnez, Éléna; peut-on vivre loin d'elle? Si l'on a vu les feux dont son golfe étincelle , Connu ses bords charmans , respiré son air doux , Le ciel sur d'autres bords n'est plus le ciel pour nous. Que la froide Allemagne et que ses noirs orages Tristement sur ma tête abaissaient leurs nuages! Que son pâle soleil irritait mes ennuis ! Ses beaux jours sont moins beauxque nos plussombres nuits. Je disais , tourmenté d'une pensée unique : Soufflez encor pour moi , vents de l'Adriatique ! J'ai cédé , j'ai senti frémir dans mes cheveux Leur brise qu'à ces mers redemandaient mes vœux. Dieu ! quel air frais et pur inondait ma poitrine! Je riais , je pleurais ; je voyais Palestrine , Saint-Marc que j'appelais, s'approcher à ma voix, Et tous mes sens émus s'enivraient à la fois De la splendeur du jour , des murmures de l'onde , Des trésors étalés dans ce bazar du monde, Des jeux, des bruits du port, deschantsdu gondolier!... Ah ! des fers dans ces murs qu'on ne peut oublier ! Un cachot , si l'on veut , sous leurs plombs redoutables, Plutôtqu'untrôneailleurs, un tombeau dans nossables, Un tombeau , qui parfois témoin de vos douleurs , Soit foulé par vos pieds et baigné de vos pleurs ! ÉLÉNA.
Que les vôtres déjà n'arroseht-ils ma cendre ! Mais... ce ne fut pas moi, je me plais à l'apprendre , Qui ramenai vos pas vers votre sol natal. II n'est plus cet amour qui me fut si fatal. Quand sa chaîne est coupable un noble cœur la brise ; N'est-ce pas, Fernando? Je voudrais fuir Venise, Dont les bords désormais sont votre unique amour, Et pour vous y laisser m'en bannir à mon tour.
FERNANDO
Vous, Éléna?
M.VlUlNO FALIRRO. ACTE I.
ÉLÉNA.
Qu'importe où couleraient mes larmes ?
A ne plus les cacher je trouverais des charmes. Oui, mon supplice , à moi , fut de les dévorer , Lorsque, la mort dans l'àme , il fallait nie parer, Laisser là mes douleurs, en effacer l'empreinte, Pour animer un bal de ma gaieté contrainte: Heureuse , en leur parlant , d'échapper aux témoins , Dans ces nuits de délire, où je pouvais du moins Au profit de mes pleurs tourner un fol usage , Et sous un masque enfin reposer mon visage. FERNANDO.
Je ne plaignais que moi !
ÉLÉNA.
Mon malheur fut plus grand ; J'ai tenu sur mon sein mon époux expirant; Tremblante à son chevet , de remords poursuivie , •Je ranimais en vain les restes de sa vie; Je croyais , quand sur lui mes yeux voyaient peser Un sommeil convulsif qui semblait m'accuser, Qu'un avis du cercueil , qu'un rêve , que Dieu même Lui dénonçait mon crime à son heure suprême ; Et que de fois alors je pris pour mon arrêt Les accens étouffés que sa voix murmurait ! Comment peindre le doute où flottaient mes pensées, Quand ma main , en passant sur ses lèvres glacées , Interrogeait leur souffle , et que , dans mon effroi , Tout, jusqu'à son repos, était sa mort pour moi? Je fus coupable , ô Dieu ! mais tu m'as bien punie : La nuit où dans l'horreur d'une ardente insomnie , il se leva, sur moi pencha ses cheveux blancs. Et pâle me bénit de ses bras défaillans ; Il me parla de vous!
FERNANDO
De moi !
Nuit vengeresse 1 Nuit horrible! et pourtant j'ai tenu ma promeiise. Jusqu'au pied des autels j'ai gardé mon secret. L'offrande qu'à nos saints ma terreur consacrait , Je la portais dans l'ombre au fond des basiliques ; Je priais , j'implorais de muettes reliques. Et sans bruit , sous les nefs je fuyais , en passant Devant le tribunal d'où le pardon descend.
FERNANDO
Mais le ciel accueillit votre ardente prière.
ÉLÉNA.
Celle des grands, du peuple et de Venise entière , La mienne aussi peut-être ;etvous, vous qu'aujourd'hui Je trouve à mes chagrins moins sensible que lui ,
Celle qui vous toucha quand vous m'avez (piittéc, Pour l'oublier si tôt , l'avez-vous écoutée?
FERNANDO
Si je l'entends encor , c'est la dernière fois : Je pars. L'Adriatique a revu les (iénois; Venise me rappelle , et sait que leur audace A quelques beaux trépas va bientôt laisser place. Vos vœux seront remplis, je reviens pour mourir.
ÉLÉNA.
Pour mourir !
FERNANDO
Mais ce sang que le fer va tarir, Avant de se répandre où Venise l'envoie , A battu dans mou sein d'espérance et de joie. Il palpite d'amour ! A ([uoi bon retenir Ce tendre et dernier cri que la mort doit punir ? Je vous trompais ; c'est vous , ce n'est pas la patrie, Vous , qui rendez la force à cette âme flétrie ; Vous, vous que je cherchais sous ce climat si doux, Sur ce rivage heureux qui ne m'est rien sans vous ! C'est votre souvenir qui charme et qui dévore; C'est ce mal dont je meurs , et je voulais encore Parler de ma souffrance aux lieux où vous souffrez , Respirer un seul jour l'air que vous respirez , Parcourir le Lido , m'asseoir à cette place Où les mers de nos pas ont effacé la trace , Voir ces murs pleins de vous , ce balcon d'où mes yeux En vous les renvoyant recevaient vos adieux... ÉLÉNA.
Par pitié!...
FERNANDO
Cette fois l'absence est éternelle :
On revient de l'exil , mais la tombe est fidèle. Je pars... Je mourrai donc, sûr (jue mon souvenir De mes tourmens jamais ne vint l'entretenir. Ce prix qui m'était dû , qu'en vain je lui rappelle, Cette écharpe , jamais... Dieu ! qu'ai-je vu ? C'est elle î La voilà ! je la tiens... Ah ! tu pensais à moi ! Elle est humide encore, et ces pleurs je les croi. Tu me trompais aussi ; nos vœux étaient les mêmes : Allons ! je puis mourir : tu m'as pleuré , tu m'aimes! ÉLÉNA , qui veut reprendre Técharpe.
Fernando !
FERNANDO
Ton présent ne me doit plus quitter ; C'est mon bien , c'est ma vie ! et pourquoi me i'ôter ? Je le garderai peu; ce deuil est un présage; Mais d'un autre que moi lu recevras ce gage, fvlais couvert de mon sang , pour toujours séparé De ce cœur , comme lui . sanglant et déchiré.
MARliSO FALIEKO. -ACTE V.
Qui , touché des remords où son amour te livre , Pour cesser de l'aimer , aura cessé de vivre.
On vient !
FERNANDO , cachaut l'écharpc dans son sein.
Veillez sur vous un jour , un seul moment, Par pitié pour tous trois.
ÉLÉNA.
Il le faut; mais comment Contempler sans pâlir ces traits que je révère?
FERNANDO
Quel nuage obscurcit leur majesté sévère !