SCÈNE m
ÉLÉNA, FERNANDO, FALIERO.
FALIERO , absorbé clans sa rêverie.
Tous mes droits envahis ! mon pouvoir méprisé! Que n'ai-je pas souffert , que n'ont-ils point osé ? Mais après tant d'affronts dévorés sans murmure , Cette dernière insulte a comblé la mesure.
ÉLÉNA.
Qu'entends-je ?
FERNANDO
Que dit-il?
FALIERO, les apercevant.
Chère Éléna , pardon !
Fernando , mes enfans , dans quel triste abandon Je languirais sans vous !... Tu nous restes , j'espère?
Mais Votre Altesse oublie...
FALIERO
Appelle-moi ton père , Ton ami.
FERNANDO
Que l'État dispose de mon bras ; Qui peut prévoir mon sort ?
FALIERO
Qui.' moi. Tu reviendras.
î-a mort , plus qu'on ne pense , épargne le courage. Regarde-moi! j'ai vu plus d'un jour de carnage; Sous le fanal de Gène et les murs des Pisans , Plus d'un jour de victoire, et j'ai quatre-vingts ans. Tu reviendras. Ce sceptre envié du vulgaire. Moissonne , Fernando , plus de rois que la guert-e.
FERNANDO
Écartez vos ennuis !
tALlERO.
Pour en guérir , j'attends Ce terme de ma vie , attendu trop longtemps. Tu portes sans te plaindre une part de ma chaîne, Pauvre Éléna ! Je crus mon heure plus prochaine. Lorsqu'à mon vieil ami je demandai ta main. C'est un jour à passer , me disais-je , et demain Je lui laisse mon nom , de l'opulence , un titre ; Mais un pouvoir plus grand de nos vœux est l'arbitre. La faute en est à lui !
ÉLÉNA.
Qu'il prolonge vos jours, Gomme il les a sauvés !
Sans toi, sans ton secours, Je succombais naguère, et l'aurais affranchie. Comme elle se courbait sous ma tête blanchie !
(A Fernando.) Ah ! si tu l'avais vue ! ange compatissant , Pour rajeunir le mien elle eût donné son sang !
FERNANDO
Nous l'aurions fait tout deux.
ÉLÉNA.
Nous le devions.
FALIERO
Je pense Qu'avant peu mes enfans auront leur récompense. Qu'il voussoitchercedon, bien qu'il vienne un peu lard. Vivez , soyez heureux , et pensez au vieillard.
ÉLÉNA.
Hélas ! que dites- vous ?
FALIERO
Éléna, je t'afflige...
Pour bannir cette idée , allons , sors , je l'exige. Je veux à Fernando confier mon chagrin ; Mais toi , tu le connais. L'aspect d'un ciel serein A pour des yeux en pleurs un charme qui console.
ÉLÉNA.
Souffrez...
FALIERO
Crains la fatigue , et sors dans ma gondole. Contre l'ardeur du jour prends un masque léger. Oui, sans lasser Ion front, puisse le proléger. Va , ma fille.
0 bonté!
.Elle sort.)
-M\RI.\0 FAIJKRO. — ACTK !
sok:se IV.
FALIERO, FEKNAN(X).
FALIERO
C'est elle qu'on outrage !
FERNANDO
Éléna î
FALIERO
Moi : c'est moi.
FERNANDO
Vous !
FAIJFRO.
Écoule et partage Un fardeau qu'à moi seul je ne puis supporte)'. C'est mon nom , c'est le nôtre A qui vient dïnsulter Un de ceux dont nos lois sur les bancs des Quarante Font siéger à vingt ans la jeunesse ignorante. Lois sages !
FERNANDO
Ou'a-t-il fait?
Le dirai-je? Irrité D'un reproche public , mais par lui mérité. L'insolent sur mon trône eut l'audace d'écrire... •ïe les ai lus comme elle et tous ont pu les lire , Ces mots... mon souvenir ne m'en rappelle rien : Mais ces mots flétrissaient mon honneui- et le sien.
FERNANDO
f Le lâche , quel est-il ?
I FALIERO
Cherche dans la jeunes.se , Oui profane le mieux dix siècles de noblesse. Qui fait rougir le plus les aïeux dont il sort ? Tête folle , être nul , qu'un caprice du sort Fit libre , mais en vain , car son âme est servile: Courageux, on le dit; courageux entre mille, Dont un duel heureux marque le premier pas; Du courage ! à Venise, eh ! qui donc n'en a pas? In .'Nténo!
FERNANDO
Lui , Sténo !
FALIERO
Bien que brisé par làge , ! Je n'aurais pas , crois-moi , laissé vieillir loutrage. "rPrès de Saint-Jean et Paul il est un lieu désert , fOfi, pour lui rendre utile un de ces jours qu'il perd, f Mon bras avec la sienne eût croisé cette épéc...
FERNANDO
ri vif
Pour jHîU de jours, ma vengeauce est trompée. Sans leur permission pui.s-je expo.ser mon sang? Privilège admirable ! il vif grâce à mon rang. (Fernando fait un moHvemenf potir sortir.
Oft vas-tu?
FERNANDO
Vous venger-
FALIERO
Bien ! ce courroux t'honore.
Bien ! c'est un Faliero ; je me retrouve encore : C'est mon ardeur, c'est moi: c'est ainsi que jadis Mon père à son appel e\\t vu courir son fils. Mais l'affront fut public, le châtiment doit l'être. Les Quarante déjà l'ont condamné peut-être.
FERNANDO
Eh quoi ! ce tribunal où lui-même...
FALIERO
Tu vois Comme Venise est juste et maintient tous les droits! Nos fiers avogadors avaient reçu ma plainte ; Aux droits d'un des Quarante oser porter atteinte! Quel crime! l'eùt-on fait? mais leur prince outragé , Qu'importe? et par ses pairs Sténo sera jugé.
FERNANDO
S'ils l'épargnaient?
FALIERO
Qui? lui ! l'épargner! lui, ce traître! Oui, traître à son serment, à Venise , à son maître : L'épargner! qu'as-tu dit? l'oseraient-ils? sais-tu (Ju'il faut que je le voie à mes pieds abattu? Sais-tu que je le veux, que la hache est trop lente A frapper cette main, cette tête insolente?
O fureur !
FALIERO
De mon nom , toi l'unique héritier, Toi, mon neveu, mon fils, connais-moi tout entier : Lis, mon âme est ouverte et montre sa faiblesse. C'est peu de l'infamie où s'éteint ma vieillesse ; Cet affront dans mon sein éveille des transports , D'horribles mouvemens inconnus jusqu'alors. J'en ai honte et je crains de sonder ma blessure : Devine par pitié, comprends, je t'en conjure. Comprends ce qu'à mon âge un soldat tel que moi Ne pourrait sans rougir confier, même à toi. Éléna !... se peut-il ? si ce qu'on ose écrire... Mais sur ses (rails en vain je cherche le sourire.
MABI.\0 (AiJERO.