SCÈNE PREMIÈRE
PlETPiO, BERTRAM, STROZZI, aiguisant un stylet sur les degrés du piédestal.
PIETRO
Bertram , tu parles trop.
BERTRAM
Quand mon zèle m'entraîne, .le ne consulte pas votre prudence humaine.
PIETRO-
J'ai droit d'en murmurer , puisqu'un de tes aveux Peut m'envoyer au ciel plus tôt que je ne veux.
BERTRAM
Lioni...
PIETRO
Je le crains, même lorsqu'il pardonne.
Pietro le gondolier ne se fie à personne.
PIETRO
Pietro le gondolier ne prend pour confidens, Quand il parle tout haut , que les flots et les vents. BERTRAM-
Muet comme un des Dix , hormis les jours d'ivresse.
PIETRO
C'est vrai , pieux Bertram : chacun a sa faiblesse ; Mais par le Dieu vivant!...
BERTRAM
Tu profanes ce nom.
PIETRO
Je veux jusqu'au succès veiller sur ma raison.
STROZZI
Foi de condottiere ! si tu tiens ta parole , A toi le collier d'or du premier que j'immole.
PIETRO
Que fait Strozzi ?
STROZZI
J'apprête , aux pieds d'un oppresseur, Le stylet qui tuera son dernier successeur.
PIETRO
Le doge !
Il insulta, dans un jour de colère.
Un pontife de Dieu durant le saint mystère ; Qu'il meure !
PIETRO
Je le plains.
STROZZI
Moi, je ne le hais pas; Mais ses jours sont à prix : je frappe.
BERTRAM
Ainsi ton bras S'enrichit par le meurtre, et tu vends ton courage.
STROZZI
Comme Pietro ses chants en côtoyant la plage ; Comme toi , les objets façonnés par ton art. Ton ciseau te fait vivre et moi c'est mon poignard. L'intérêt est ma loi ; l'or, mon but ; ma patrie, Celle où je suis payé ; la mort , mon industrie.
BERTRAM
Strozzi , ton jour viendra.
PIETRO
Fais trêve à tes leçons , Leurs palais sont à nous ; j'en veux un : choisissons. BERTRAM.
Il en est qu'on épargne.
PIETRO
Aucun. Bertram , écoule :
Si je te croyais faible...
On ne l'est pas sans doute , En jugeant comme Dieu qui sauve l'innocent. PIETRO.
Pas un seul d'épargné !
STROZZI
Pas un !
PIETRO
Guerre au puissant !
STROZZI
A son or!
PIETRO
A ses vins de Grèce et d'Italie!
MAUÏNO FAIJERO. - ACTE llï.
STROZZI
Respect aux lois !
PIETRO
Respect au serment qui nous lie !
Plus de patriciens ! qu'ils tombent sans retour ; Et que dans mon palais on me serve ^ mon tour. BERTPiAM.
Qui donc, Pietro?
STROZZI
Le peuple : il en faut un peut-être.
PIETRO
Je veux un peuple aussi ; mais je n'en veux pas être.
BERTRAM
Si , pour leur succéder, vous renversez les grands , Sur les tyrans détruits mort aux nouveaux tyrans ! PIETRO, prenant son poignard.
Par ce fer !
BERTRAM , levant le sien.
Par le ciel !
STROZZI , qui se jette entre eux.
Bertram, sois le plus sage.
Vous battre !. A la bonne heure au moment du partage. Rejoignons notre chef qui vous mettra d'accord. PIETRO.
Plus bas ! j'entends marcher : là, debout, près du bord, ( Montrant le doge , couvert d'un manteau. ) Je vois quelqu'un.
STROZZI , à voix basse.
Veux- tu me payer son silence?
Le canal est voisin.
BERTRAM
Non , point de violence !
PIETRO
Bertram a peur du sang.
BERTRAM, à Strozzi.
Viens.
STROZZI
Soit : mais nous verrons, Si je ie trouve ici quand nous y reviendrons.
( Ils sortent. )