SCÈNE III
DIDIER, SAVERNY
.Saverny, vêtu à la dernière mode, entre avec pétulance et gaieté. Didier tout en noir, pâle, à pns lents. Un jjeôlier, arrnr.ijiagné de denx hallebardiers, les conduit. Lt; geôlier place les ilciix hallebardiers en sentinelle près du rideau noir. — Didier va s asseoir en silence sur le banc de pierre.
SAVERNY, au gcôlipr, qui vient de lui ouvrir la porte.
Merci !
DE LORME
Le bon air !
LE GEÔLIER, le tirant à r écart, bas.
Monseigneur, à vous deux mots, de grâce.
SAVERNY
Quatre !
LK GEÔLIER, baissaut de plus en plus la voix. Voulez-vous fuir?
SAVERNY, vivement.
■ Par où faut-il qu'on passe ?
LE GEÔLIER
C'est mou affaire.
SAVERNY
Vrai?
Le geôlier fait un signe de tête.
Monsieur le cardinal , Vous vouliez m'empêcher de retourner au bal ! Pardieu ! nous danserons encor. La bonne chose Que de vivre !
Au geôlier.
Ah çà, quand ?
LE GEÔLIER
Ce soir, à la nuit close.
SAVERNY, se frottant les mains.
D'honneur, je suis charmé de quitter ce logis. D'où me vient ce secours ?
LE GEÔLIER
Du marquis de Nangis.
SAVERNY
Mon bon oncle 1
.\u geôlier.
A propos, c'est pour tous deux, je pense?
LE GEÔLIER
Je n'en puis sauver qu'un.
SAVERNY
Pour double récompense?
LE GEÔLIER
Je n'en puis sauver qu'un.
SAVERNY, hochant la tête. Qu'un ?
Bas au geôlier.
Alors , écoutez , Montrant Didier.
Voilà celui qu'il faut sauver.
LE GEÔLIER
Vous plaisantez.
SAVERNY
Non pas. — Lui.
LE GEÔLIER
Monseigneur, quelle idée est la vôtre ! Votre oncle fait cela pour vous, non pour un autre.
SAVERNY
Est-ce dit ! en ce cas, préparez deux linceuls.
II tourne le dos au geôlier, qui sort étonné. — Entre un greffier.
Bon! — on ne pourra pas rester un instant seuls!
LE GRiiTiER, Saillant les prisonniers.
Messieurs, un cimseillerduRoi près la grand'cliamhre,
Va venir.
Il salue de nouveau et sort.
MARION \)\i I.OH.MK.
SAVlili.Ni.
Bien. —
En rianl.
Avoir vingt ans, être en septembre, Et ne pas voir octobre! — est-ce pas ennuyeux ?
DiDiEK, tenant le portrait à la main, immobile sur le devant du théâtre, et comme absorbé dans une contemplation profonde.
Viens, viens. Regarde-moi. — bien, tes yeux sur mes
[yeux.
—Ainsi ! —Comme elle est belle! — etquelle grâce é-
[trange !
Dirait-on une femme? Oh non ! c'est un front d'ange ! Dieu lui-même, en douant ce regard de candeur, S'il y mit plus de flamme, y mit plus de pudeur. Cette bouclied'enfant,qu'entr'ouvreuudoux caprice, Palpite d'innocence 1...
Jetant à terre le portrait avec violence.
Oh! pourquoi ma nourrice.
Au lieu de recueillir le pauvre enfant trouvé, iM'a-t-elle pas brisé le front sur le pavé ! Qu'est-ce que j'avais fait à ma mère pour naître ! Pourquoi dans son mallieur, — dans son crime peut- En m'exilant du sein qui dut me réchauffer, [être, — Fut-elle pas ma mère assez pour m'étouffer I
sAVERiXY , revenant du fond du préau.
Regardez, mon ami, comme cette hirondelle Yole bas! il pleuvra ce soir.
DIDIER, sans l'entendre.
Chose infidèle Et folle qu'une femme ! être inconstant, amer, Orageux et profond, comme l'eau de la mer ! Hélas ! A cette mer j'avais livré ma voile. Je n'avais dans mon ciel rien qu'une seule étoile. J'allais, j'ai fait naufrage, et j'aborde au tombeau ! Pourtant, j'étais né bon, l'avenir m'était beau ; J'avais peut-être même une céleste flamme, — Un esprit dans le cœur!... — O malheureuse femme ! Oh ! n'as-tu pas frémi de me mentir ainsi, Moi qui laissais aller mon âme à ta merci !
SAVERJiY.
C'est encor Marion ! — Vous avez vos idées Là-dessus.
DIDIER, sans l'écouter f ramassant le portrait et y fixant les yeux.
Quoi ! parmi les choses dégradées il faut te rejeter, femme qui m'as trompé! Démon, d'une aile d'ange aux yeux enveloppé !
11 remet le portrait sur son cœur.
Reviens là, c'est ta place ! —
Se rapprochant de Saverny.
Un bizarre prodige !
Ce portrait est vivant. — Il est vivant, te dis-je ! — Tandis que tu dormais, en silence et sans bruit. Écoute, il m'a rongé le cœur toute la nuit I
SAVERNï.
Pauvre ami ! — De la mort disons quelque parole.
A part.
Cela m'attriste un peu, mais cela le console.
DIDIER
Que me demandez-vous ? Je n'ai point écouté. Car depuis qu'on m'a dit ce nom , il m'est resté Un étourdissement dont j'ai l'àme affaiblie. Je ne me souviens pas , je ne sais pas, j'oublie.
SAVERsv, lui prenant le bras, La mort ?
Ah!
DIDIER, avec jote.
SAVERNY
Parlez-moi de la moit, mon ami.
Qu'est-ce enfin .'
DIDIER
Cette nuit avez-vous bien dormi !
SAVERXY .
Très-mal. — Mon litest dur, à meurtrir qui le touche !
DIDIER
Bien.— Quand vous serezmort, mon ami, votre couche Sera plus dure encor, mais vous dormirez bien. Voilà tout. On a bien l'enfer, mais ce n'est rien Près de la vie !
SWERNV.
Allons ! ma crainte s'e.st enfuie.
Mais, diable! être pendu, voilà ce qui m'ennuie!
DIDIER
Hé! c'est toujours la mort, n'en demandez pas tant !
SAVERNY
A votre aise ! Mais moi, je ne suis pas content. Je crains peu de mourir, je le dis sans jactance, Quand la mort est la mort et n'est pas la potence.
DIDIER
La mort a mille aspects. Le gibet en est un. Sans doute ce doit être un moment importun Quand ce nœud vous éteint comme on souffle une flam- Et vous serre la gorge, et vous fait jaillir l'àme! [me, Mais, après tout, qu'importe ! et si tout est bien noir. Pourvu que sur la terre on ne puisse rien voir, — Qu'on soit sous un tombeau qui vous pèse et vous loue. Ou que le vent des nuits vous tourmente et se joue A rouler des débris de vous, que les corbeaux Ont du gibet de pierre arracliés par lambeaux , — Qu'est-ce que cela fait.^
SAVERNY
Vous êtes philosophe !
DIDIER
Que le bec du vautour déchire mon étoffe.
Ou que le ver la ronge, ainsi qu'il fait d'un Roi,
C'est l'affaire du corps: mais que m'importe, à moi!
Lorsque la lourde tombe a clos notre paupière,
L'àme lève du doigt le couvercle de pierre
Et s'envole...
Luire un conseiller, suivi et précédé de hallebardiera en noir.